HISTORIQUE
Synonymie. Zebel, Zeber, Sebel des Arabes; hypersarcosis, pannicule des anciens; obscuratio corneœ de Boerhaeve ; télangiectasie, nuage de la cornée de Scarpa; vascular cornea des Anglais; Augenfell, Scharlachfell des Allemands; onglet, kératite vasculaire de quelques auteurs. En grec mjvoî, en latin garnis fil, en français drapeau.
On doit entendre par pannus, l’opacité plus ou moins complète de la cornée, opacité constituée par des épanchements plastiques et le développement de vaisseaux sous l’épithélium et dans les couches les plus superficielles de la cornée, sans altération du tissu propre de celle-ci.
Le mot pannus paraît avoir été donné à l’affection qui nous occupe, à cause de la grossière analogie que l’on a remarquée entre le voile vasculo-membraneux qui en constitue le caractère le plus saillant et un morceau de drap rouge (en latin panus). Les mots pannus et pannicule sont employés indifféremment pour désigner le même objet, le dernier comme diminutif du premier, ce qui est une erreur. Pannicule, panniculus, ne signifie
pas un petil pannus, mais un tissu bien caractérisé qui se rencontre dans l’organisme et dont Ambroise Paré a déjà donné cette définition : « Après le vrai cuir s’ensuit une membrane « que les anatomistes appellent pannicule charneux, lequel afin «que nous puissions mieux expliquer, nous déclarerons que « c’est que membrane. La membrane donc est une partie « simple, large, plate et déliée, toutefois forte et dense, blanche « et nerveuse, et sans grand danger se pouvant estendre et « astreindre. Sa composition, telle que nous la voyons à l’œil « est de veines, artères et nerfs et propre chair. » Si donc les anciens ont donné la dénomination de pannicule au produit pathologique que nous étudions, c’est parce qu’ils le considéraient comme une membrane de nouvelle formation, ou bien, comme le pense Boerhaeve, à cause de sa ressemblance avec ce qu’ils appelaient pannicule charneux. « Nomen suum ab ocularibus « medicis recepit, dit Boerhaeve, non quod panniculus sit , sed « quod similitudinem cum eo habeat. »
Quoi qu’il en soit, et bien que le mot pannicule nous paraisse plus convenable, en ce qu’il rappelle mieux que celui de pannus la production morbide qu’il doit désigner, nous croyons devoir conserver ce dernier qui est passé dans le langage des ophthalmologistes modernes.
Aussi haut que nous ayons poussé nos recherches dans les ouvrages des auteurs anciens, ce n'est guère que dans ceux du seizième siècle que nous avons rencontré quelques données positives sur le pannus. Hippocrate, Celse et les médecins de ces époques n’en font pas mention, et, de fait, les affections oculaires étaient alors trop mal définies, pour qu’on pût espérer de rencontrer dans ces auteurs des distinctions un peu subtiles entre elles. Cependant Celse parle longuement du ptérygion et de son traitement, mais sans parler du pannus.
Les Arabes connaissaient cette affection de l’œil et l’ont décrite
sous le nom de Zebel, Zeber, Seber; ils la distinguaient parfaitement du ptérygion.
Aétius Amidenus (1), nommé aussi Antiochus, parle de deux sortes de ptérygion, dont l’un s’enlève par l’instrument tranchant, l’autre par les médicaments, recommandant pour ce dernier, qui sans doute n’était pas autre chose que le pannus, « pumicem et crocum. »
Albubetrus Rhaza (2), Avicenne (3) et les médecins du même temps décrivent le pannus déterminé par le trichiasis contre lequel ils employaient : « vesicantia, eccoprotica , lapident haernatodem, collyria ex croco, ex pipere longo, ex myrrha cum vino parata , » dont ils obtenaient les meilleurs effets.
Bartisch (4), chirurgien du seizième siècle, différencie le ptérygion du pannus, appelant le premier pannicule charneux, le second pannus. Celui-ci, suite ordinaire de l’ophthalmie catarrhale, se traitait par les collyres styptiques; le premier, au moyen d’une opération dont il donne la description accompagnée de figures.
Petrus Forestus (5) décrit le pannus et le distingue parfaitement d’avec le ptérygion, dans le passage suivant que nous ne résistons pas au désir de reproduire: « verum pannus vel sebel « arabibus et ptérygion vel unguia maximum affinitatem habent, « et parum aut nihil in curatione différant. Hinc quidam ptery- « gium Graecorum, Arabum Zebel vel Zeber esse putarunt , « quam passionem alii ungulam vocant. Differt tamen pannus « seu Zebel ab unguia, ut barbari distinguunt., etiam teste Areu-
(t) Aëtius Amideni, med. clariss., elc. Basileae, 1536.
(2) Albubetri Rhazae maomelhi opéra, etc. Basileae, 1541.
(3) Avizennae opéra omnia. Venet. 1595.
(4) Ophthalmogleia. Das ist augen diensie uever und wohlgegriindeler Bericht von ursachen und erkeninuss aller gebrachenn und Schaden und Mange) der Augen. Mit Kupfer von Georg Barliscb von Konigsberg, Burger, Okulist, Schnitt und Wundarzt. Dresden 1583.
(5) Pétri Forest. Opéra. 1634, liv. XI, p. 12, Obs. VI. De oculorum panno.
« lano : cum unguia seu plervgion sil nerveum quid sine vena- « rum repletione, oriens a lachrymali domestico , nec cooperit « oculum nisi in forma sagittæ : at Zebel seu pannus a Barbaris « descriptus, cooperit totum oculum , vel quasi totum , seu « tunicam adnalam, vel eiiam corneam, instar panni rubei cum « venulis intertexi vel diffusi ; undè et nomen suum ab oculari- « bus medicis recepit. »
Burnet au xvne siècle, Zwinger et Biddloo au xvme ont donnéde bonnes descriptions du pannus, contre lequel le dernier recommande l’usage de l’opium. Boerhaeve comprend sous le nom de obscuratio corneae, une série d’opacités dont la quatrième, qu’il appelle panniculus , existe « quando tota oculi exte- « rior substantia concreta est in substantiam callosam, etc. »
Plusieurs anciens médecins considéraient le pannus comme une excroissance qui, partie de la caroncule lacrymale ou du repli semi-lunaire, s’étendait sur le globe , envoyant sur la cornée un produit pathologique qui altérait la vision ou même l’abolissait complètement. Ceux-là évidemment le confondaient avec le ptérygion.
Comme nous venons de le voir, les Arabes au xve siècle, Pierre Forest au xvie, Burnet au xvne, Boerhaeve au xvme avaient déjà adopté le mot pannus et donné la description exacte de l’affection qui porte ce nom. On a donc lieu de s’étonner qu’une foule d’auteurs recommandables qui ont écrit depuis sur les maladies des yeux, l’aient passé sous silence, et qu’il faille arriver jusqu’aux modernes pour en retrouver la trace. C’est ainsi que Van Swieten, André du Laurens, Demonceaux, Jean Taylor, Saint-Yves, Guérin, Deshais-Gondron, J. Janin, tous médecins du xvme siècle, dont la plupart ont laissé des traités spéciaux sur les maladies oculaires, ne disent pas un mot qui puisse faire supposer que le pannus leur fût connu.
Enfin, même parmi les auteurs modernes, il en est beaucoup
qui n’en parlent pas. Richler ne semble pas avoir d’idée bien exacte du pannus et du ptérygion qu’il paraît considérer comme deux degrés de la même maladie. Le mot pannus manque dans beaucoup de dictionnaires et entr’autres dans le dictionnaire ophthalmique de Wenzel. On ne le trouve pas davantage dans Demours, Delarue, Guillié, ni même dans le Répertoire général de médecine.
Scarpa désigne le pannus sous le nom de nuage de la cornée; le long article qu’il consacre à ce sujet sans citer une seule fois le mot admis aujourd’hui, ne laisse cependant aucun doute sur l’affection qu’il a voulu décrire.
Les Anglais n’ont pas davantage accueilli cette dénomination. Dans la plupart de leurs ouvrages ils désignent sous le nom de vascular cornea , une affection qui ne s’éloigne de celle que nous étudions que par la distribution des vaisseaux dont ils admettent l’existence dans la cornée même.
Aujourd’hui le mot pannus est décidément passé dans le langage ophthalmologique ; il désigne une affection bien définie, bien caractérisée dontnous essaierons de retracer fidèlement l’histoire.