CHAPITRE IIL
ÉTIOLOGIE.
Le pannus se développe à tous les âges de la vie; il serait difficile de dire s’il est plus fréquent chez l’homme que chez la femme. En Belgique cependant, la prédominance chez l’homme est marquée et s’explique par la nature de la cause qui lui donne le plus souvent naissance, la présence de granulations palpébrales, suite de l’ophthalmie militaire.
De Hassner (1) donne la statistique de 79 cas répartis comme suit:
Chez l’homme 40 cas.
Chez la femme 39 »
Savoir : De 1 à 10 ans — 2 cas.
(1) Entwurf eineranatomischeu Begriiudungder Augenkrankkeilen.Prag.1847.
De 40 à 50 » — 5 cas.
Sur les 30 cas traités par l’inoculation, dont nous avons conservé l’histoire, il y a eu :
Chez l’homme 19 cas Chez la femme 11 »
Savoir : De 1 à 10 ans — 0 »
Les causes du pannus sont prédisposantes ou occasionnelles.
Causes prédisposantes. — Dans cette série de causes figurent en première ligne les dispositions constitutionnelles qui déterminent ou entretiennent vers l’œil un état habituel d’irritation ou de congestion. De ce nombre sont les dyscrasies scrofuleuse, herpétique, rhumatismale, qui, on le sait, s’accompagnent souvent d’affections oculaires caractérisées par la vascularisation de la cornée. Quand ces ophthalmies, d’abord légères, passent à l’état chronique, soit par la persistance de la cause, soit par la mollesse d’un traitement mal dirigé, le pannus en est souvent la conséquence.
La plupart des auteurs, surtout des allemands, attribuent aux désordres de la circulation abdominale une large part dans son développement. Les femmes mal réglées, les individus hémorrhoï. daires et ceux qui souffrent de pléthore abdominale, sont très sujets aux varicosités de la conjonctive, survenant sans affection préalable de l’œil. La production de ces vaisseaux larges, sinueux, engoués, d’un rouge foncé, partant du sillon oculo-palpébralet désignés sous le nom de vaisseaux abdominaux , paraît constituer
une prédisposition notable au pannus, qui se produit, chez les sujets qui les présentent, sous l’influence des causes les plus légères. Ce qui se passe dans ces circonstances se comprend aisément. En vertu de cette affinité étroite et sympathique qui relie entr’elles les circulations abdominale et oculaire, il arrive que le sang, quand le système de la veine porte s’engoue, stagne aussi dans les vaisseaux de l’œil, les gonfle et les distend. Leursparois, soumises incessamment à cette distension progressive , finissent par céder, le calibre des canaux s’élargit, leur direction devient plus flexueuse, des dilatations variqueuses s’y établissent, leur force de contractilité s’assoupit ou s’éteint. D’autres vaisseaux qui jusque là avaient passé inaperçus, se montrent dans la conjonctive scléroticale, où il s’en développede nouveaux pour suppléer à l’insuffisance fonctionnelle de ceux qui y existent normalement. Il est bon d’ajouter que cet état congestif habituel se complique d’un relâchement des tissus qui en sont le siège, état qui laisse un libre essor aux vaisseaux pour s’y déployer à l’aise. Survienne maintenant une irritation accidentelle qui exagère un moment la réplétion déjà si considérable du système vasculaire, et l’on comprendra facilement que l’inflammation s’établisse dans des tissus qui y sont si bien disposés, et y épanche ses produits.
Les causes que nous venons de signaler sont admises par tous les auteurs, au moins sont-elles reproduites invariablement dans presque tous les traités des maladies oculaires qui nous ont passé par les mains. Leur efficacité est néanmoins contestée ou révoquée en doute par quelques uns. Martini nie positivement l’influence des dyscrasiessurla formation du pannus. De Hassner déclare, de son côté, n’avoir jamais pu s’assurer de la part que les scrofules, l’arthrite ou les désordres de la circulation abdominale prennent à son développement. Dans aucun des cas qu’il a observés, il n’a manqué de découvrir une cause locale à laquelle il ait pu le rapporter. Évidemment la vérité se trouve entre ces
deux opinions extrêmes. Nul doute que chez des sujets prédisposés aux congestions oculaires, telle cause morbifique qui, chez d’autres bien constitués, n’aurait eu aucun résultat, ne soit susceptible d’amener les désordres qui constituent le pannus. Nous n’hésitons donc pas à ranger les dyscrasies parmi les causes qui y prédisposent, mais nous pensons avec deHassnerque,dans l’immense majorité des cas, des causes productrices viennent s’ajouter aux premières pour déterminer la maladie.
Causes occasionnelles. — L’apparition d’uneophthalmie aiguë chez les sujets affectés des prédispositions que nous venons d’énumérer, toutes les affections des paupières qui ont pour effet de déterminer sur la cornée une irritation continue par le fait du développement de produits anormaux, tels que les kystes, les granulations, ou par le fait de la mauvaise direction des cils ou du bord palpébral, la présence de corps étrangers sous la paupière, les exsudations trachômateuses qui s’opèrent sur les cornées en vertu du même mouvement pathologique qui les dépose sur la conjonctive des autres parties de l’œil, enfin les inflammations de parties qui avoisinent la cornée, sont susceptibles de donner lieu au pannus.
Examinons successivement les principales de ces causes.
a. Irritation du globe de F œil par le contact de corps raboteux (Kystes, granulations, entropion, trichiasis, corps étrangers).
Les granulations des paupières, celles surtout de la paupière supérieure, doivent sans contredit occuper la plus large place dans l’étiologie du pannus. Cette cause, longtemps méconnue, peut agir de différentes façons. D’après Sichel, qui a surtout fixé l’attention sur ce point intéressant de pathogénie, les granulations agissent à la façon d’une râpe dont le mouvement est entretenu par la mobilité des paupières. Les rugosités granuleuses, raclant continuellement la surface de la cornée, y déterminent des altérations plus ou moins graves.
Voyons ce qui se passe dans ces conditions : sur un point de la cornée, ordinairement dans sa demi-circonférence supérieure, apparaît une tache grisâtre, demi-transparente, qui occupe une certaine étendue de sa surface ; cette tache d’abord légère, à peine apercevable, augmente bientôt en étendue, et ordinairement d'autres ne tardent pas à se montrer à ses côtés. Jusque là point de vaisseaux sillonnant la surface de la cornée. Bientôt cependant, entre ces taches et les vaisseaux qui rampent dans les parties les plus rapprochées de la conjonctive scléroticale, il est aisé de remarquer, surtout en s’aidant de la loupe, une trace blanche moins fortement accentuée que la première et dans laquelle des vaisseaux sanguins viennent se former. Ces vaisseaux, remarquables par leur extrême ténuité au début, se dirigent tous parallèlement le long de cette traînée vers la tache qui est apparue d’abord, et quelquefois en si grand nombre qu’ils donnent à cette traînée une teinte uniformément rouge. Telle est la marche initiale du pannus déterminé parles granulations.
Dans ces circonstances, les vaisseaux sanguins, artériels, afférents, sont destinés à entretenir la vie dans la cornée menacée de destruction. C’est au moins l’opinion de Bowman, qui développe ainsi cette proposition (1) :
« Les vaisseaux qui se forment dans ces circonstances, doivent être considérés comme la conséquence d’une maladie antérieure, et non comme la maladie elle-même. Ils se développent sous l’influence d’une loi salutaire et conservatrice de l’organisme, pour permettre à un tissu où la vitalité est faible, de supporter une action morbide qui vient s’en emparer et qui, sans ce secours, y étoufferait la vie. Il est vrai que leur présence annonce la maladie , et indique, jusqu’à un certain point, son étendue, mais nous devons nous mettre en garde contre l’idée qu’ils en constituent l’essence. Si ces vaisseaux ne se développaient pas,
(I) Annales d'oculistique, t. XXX, p. t9 et suiv.
la maladie se terminerait plus tôt, mais par la destruction du tissu qu’elle envahit. Il y a plus, nous pouvons dire que ces vaisseaux accidentels servent non seulement à la guérison , mais encore sont les agents de leur propre disparition. Ceci peut paraître paradoxal, mais c’est une proposition facile à défendre, car, de même que les produits morbides (y compris les vaisseaux) déposés dans la cornée, ont besoin pour vivre, qu’il leur arrive, d’une manière continue, de nouveaux matériaux nutritifs, de même ils ne peuvent disparaître s’il n’existe des agents pour emporter par la voie de l’absorption les matériaux anciens qui les composent, et ces agents sont principalement les canaux vasculaires. Aussi longtemps qu’il reste des parties susceptibles d’être absorbées, les vaisseaux persistent, quoique s’atrophiant graduellement et prêts à disparaître, et lorsque les dépôts morbides, venant à s’organiser, constituent des productions opaques et permanentes , les vaisseaux, quoiqu’en petit nombre, persistent encore, car ils sont devenus nécessaires à l’existence de ces parties que l’absorption interstitielle ne peut plus faire disparaître et qui doiventêtre nourries ou mourir. »
Ceci est trop bien exprimé pour que nous croyions utile d’y ajouter quelque chose. Nous nous bornerons à dire que ces vaisseaux, qui se sont épanouis dans les conditions que nous venons d’exposer, dérivent du système de circulation profonde de l’œil et rampent sous la lame élastique antérieure. Plus tard, les vaisseaux superficiels viennent y ajouter les nouveaux ramuscules qui leur servent de racine.
D’après Gultz, « le pannus ne se développe pas par suite du frottement des granulations de la paupière supérieure sur la cornée, et il n’est autre chose qu’une exsudation qui s’est faite plus ou moins promptement sur cette membrane. Cependant on ne peut contester que la pression des granulations ne doive avoir de
l’influence sur son développement plus ou moins considérable. »
Quoi qu’il en soit, le pannus s’accompagne de granulations chez plus de la moitié des malades. Parmi les 79 cas cités par de Hassner, 61 reconnaissaient pour cause l’existence de granulations ou du trachôma.
L’entropion et le trichiasis entrent pour une proportion considérable dans la production du pannus, déterminé, dans ces affections, par le renversement des cils en dedans et l’irritation continuelle de la cornée qui en est la conséquence. C’est surtout parmi les gens de la campagne que ces affections, souvent négligées pendant des années, entraînent à leur suite des pannus étendus et inguérissables par les procédés ordinaires.
D’après M. Van Roosbroeck, la présence de corps étrangers dans la conjonctive de la paupière supérieure, peut aussi devenir cause occasionnelle du pannus, comme on le tverra dans l’exemple suivant cité par cet auteur : « Nous trouvâmes un jour, » dit-il, « chez un malade qui viht nous consulter à notre clinique pour un pannus de l’œil droit, une pellicule de graine de navet, qui était enchâssée dans la conjonctive de la paupière supérieure. Par suite du long séjour de ce corps étranger, il s’était développé un ulcère tout autour de lui. Lorsqu’il eut été retiré et que nous en eûmes fait connaître la nature au malade, il nous raconta que sa maladie durait depuis plus de 7 ans, qu’il se rappelait fort bien qu'il avait commencé à souffrir après avoir un jour nettoyé la cage d’un serin ; qu’il avait considéré son mal comme le résultat d’un courant d’air auquel il s’était exposé; qu’il avait consulté un grand nombre de médecins, qu’aucun n’avait renversé la paupière, que tous s’étaient bornés à prescrire des collyres ou des onguents, et que, depuis quatre ans, il faisait usage de toutes sortes de remèdes familiers ou vantés par le charlatanisme, sans obtenir le moindre soulage-
ment. Le pannus disparut peu de jours après que la cause eût été éloignée. »
b. Trachôma. — Le processus morbide ainsi désigné par les auteurs allemands, peut être fréquemment, d’après le professeur Gultz, de Vienne, la cause efficiente du pannus. « L’exsudation sur la cornée, « dit-il, » n’a pas nécessairement lieu dans le premier degré de la maladie, mais elle manque rarement cepen* dant vers la fin de cette période, quand la maladie n’est pas convenablement traitée; dans le second degré du mal, elle se montre régulièrement. » Ainsi , d’après cet auteur , le travail pathologique d’où naît le trachôma palpébral peut s’étendre à la cornée et y déterminer une variété de pannus que l’on peut appeler aigu. C’est sans doute à l’action de cette cause qu’il faut rapporter la production du pannus crassus qui s’accompagne presque toujours de granulations conjonctivales boursoufflées et spongieuses.
c. Inflammation des tissus qui avoisinent la cornée. — La cyclite est, d’après de Hassner, une cause fréquente d’une forme particulière de pannus que nous décrirons plus loin et qui pourrait bien être la variété que quelques auteurs ont désignée sous le nom de pannus rhumaticus.
De quelque façon que la cause ait procédé pour amener le pannus à sa constitution dernière, le résultat final a toujours été le même, à savoir l’interposition entre la cornée et les agents extérieurs, d’une couche pseudo-membraneuse nouvelle, tissue par la nature dans un but qui ne saurait échapper à l’observateur, celui de la conservation de l’organe. Cette protection est si vraie , si salutaire , qu’à quelque degré que la maladie soit parvenue , la cornée se trouve rarement avoir été atteinte au delà de ses couches superficielles. La plupart du temps, et les succès réalisés par l’inoculation sont là pour le démontrer, son tissu propre est indemne de toute lésion, et quand, à la
suite du travail de résorption qui y a été éveillé, la trame panneuse s’est dissipée, le miroir de la cornée retrouve son premier éclat, la vue se rétablit insensiblement et la nature finit par reprendre tous ses droits.