‹ Du pansement des plaies par l'alcoolChapitre 15 sur 19 · OBSERVATION IX · texte numérisé non relu

OBSERVATION IX

Un homme de 38 ans, laitier, est apporté a 1 hôpital des Cliniques dans la nuit du 16 au 17 octobre 1864. Étant ivre, une voiture l’avait renversé, et sa jambe gauche, prise sous les roues, avait été broyée de manière à rendre tout espoir de conservation impossible. Nous avions en effet une large plaie, un os brisé en plusieurs fragments, des muscles isolés et la peau fortement contuse et soulevée par un épanchement de sang dans presque toute l’étendue de la jambe. Outre ces lésions si graves, toute la face externe de la cuisse ayant été également contusionnée par la roue, présentait une vaste ecchymoseet de légères excoriations. La peau, tendue en tous ces points, paraissait recouvrir un épanchement de sang étendu depuis le genou jusqu’à la fesse, mais borné à la partie externe du membre. En face de lésions pareilles et malgré le décollement probable de la peau dans toutes les parties contuses,M. Houel se décida à faire l’amputation de la jambe au lieu d’élection. Les lambeaux de la peau qu’il devait obtenir étaient, il est vrai, soulevés par un épanchement de sang et leur vitalité douteuse; mais, comme il s’agissait d’une amputation de cuisse très-élevée et même d’une désarticulation , si l’on voulait avoir des parties non contusionnées, il s’arrêta à son premier parti. D’ailleurs l’alcool nous avait donné de si beaux résultats dans toutes nos plaies que dans ce cas encore il nous était permis d’espérer. Le malade est fort et robuste, habitué à beaucoup boire de vin ou de l’eau-de-vie.

Le 17 octobre, l’amputation est faite au point indiqué. Comme on l’avait supposé, la peau du moignon est décollée et recouvre un épanchement de sang mince et diffus eu avant, en dehors et en arrière de la jambe. En dedans, elle adhère encore aux parties molles. L’opération terminée, un tampon de charpie imbibé d’alcool camphré est appliqué sur la surface saignante, alors qu’on a mollement réuni la manchette de peau au moyen de deux bandelettes. Le malade, encore plongé au moment de l’opération dans un état d’hébétude alcoolique, n’a pas été chloroformé.

Lesoir, réaction peu vive. L’ivressea complètement disparu.

— Bouillons et potages dans la journée.

Le 18. Nuit légèrement agitée, peu de sommeil, peau chaude. La plaie est remplie de quelques caillots de sang noirâtre. La peau des lèvres de la plaie est blafarde et insensible aux piqûres. Une grande partie est destinée à tomber eu gangrène.

— Même pansement, même prescription.

Le 20. L’état général se maintient assez bon. Peu de réaction fébrile, 96 k 100 pulsations. L’épiderme de la peau s’enlève, et en plusieurs points le sphacèle est évident. Un liquide sérosanguinolent mêlé de pus s’écoule de la plaie; son odeur est fétide, malgré l’emploi de l’alcool. — Même pansement. Potage, côtelette, vin.

Le 23. La mauvaise odeur delà plaie persistera suppuration est franchement établie. Elle est très-abondante et sanieuse, fétide. La plus grande quantité de pus provient de parties voisines ou la peau est décollée. En comprimant la cuisse de haut en bas, on fait sortir du pus et des caillots de sang en détritus. La fièvre est vive, aspect typhoïde très-marqué. Cependant le malade prend encore quelques aliments.

Les lambeaux de peau du moignon sphacelés prennent une teinte brunâtre caractéristique; ils s’étendent en avant et en dehors à 7 centimètres au-dessus du point amputé.

Une contr’ouverlure est faite à la partie externe de la cuisse â 15 centimètres au-dessus du genou.— On continue le pansement. Régime tonique et nourrissant.

Du 24 au 28, la fièvre a persisté toujours aussi intense,

ainsi que. l'aspect typl.oïde. La supput ation qui s'écoule par la plaie et la cootr’ouverlure est sauteuse et dune luit te qu'on est forcé de mettre le malade à part dans une salle. Une longue sonde métallique est introduite par l’incisiou pi aliquee à la cuisse, dirigée en haut; elle n’atteint pas le fond du déco lement. Guidé parcelle sonde, on fait plusieurs conlr ouvertures à la peau qui recouvre ce vaste foyer, dont la dermere est de 5 à 6 centimètres au-dessus du pli fessier. Trois tubes à drainage passés d’une ouverture à l’autre, chaque tube embrassant deux ouvertures séparées par un pont cutané, assurent le libre écoulement du pus. On fait un lavage complet dans le foyer aussitôt qu’on l’a bien vidé. Quelques lambeaux de tissu cellulaire mortifiés sont restés. Sur chaque ouverture on applique un tampon de charpie imbibé d’alcool.

La plaie suppure très-peu, les bourgeons charnus apparaissent rosés et petits; les eschares commencent a sesépaier. — Même régime.

Le 29. Le malade a mieux dormi cetle nuit. La suppuration est moins fétide. Pouls, 100 à 104. — Meme pansement. Ln litre d’alcool est entièrement employé.

Le 30 octobre. La suppuration, toujours très-abondante, n’est plus sanieuse, peu fétide et bien liée. Le pus entraîne des lambeaux de tissu cellulaire, l ue injection d alcool pur est faile; elle est facilement supportée et n’occasionne que de légères douleurs. Les eschares de la peau sont presque détachées. Les os de la jambe sont à uu au milieu d’une plaie bourgeonnante de bon aspect.

Pendant quinze jours consécutifs, pareil pansement fut fait, d’abord deux fois le jour, puis une fois. La suppuration perdit toute odeur et diminua à tel point que le 10 novembre le pus écoulé par chaque ouverture pouvait être évalué à une cuillerée à bouche. Le malade a rapidement repris l’appétit. Les eschares du moignon étaient tombées le 8 novembre. Nous avions ainsi une plaie bourgeonnante étendue en arrière jusqu’au creux poplité, en dehors et en avant, jusque près de l’article. La cicatrice devait en être très-longue. Les tubes à drainage ne furent eulevés que le 10 décembre. On les rem-

pinça pondant quelque temps par des sétons filiformes. La guérison complète du moignon n’eut lieu que le 25 mars 1864. Aucun accident n’avait troublé la marche régulière des plaies, constamment pansées à l’alcool camphré pur.'

L’étendue du décollement de la cuisse aurait pu faire craindre le spacèle de la peau. La suite de l’événement prouva que pareille crainte était mal fondée. Dans ces cas, la gangrène a lieu, comme on le sait, par suppression de la circulation. Ce fait nous remet en mémoire cette pratique qu’avaient certains chirurgiens des XVIIe et XVIIIe siècles d’envelopper les membres de compresses imprégnées de liqueurs alcooliques chaudes, après la ligature de l’artère principale. Ils prétendaient ainsi s opposer au spacèle qui aurait pu résulter de la suspension brusque de la circulation (l).

Quoi qu’il en soit de l’utilité de cette pratique, tout le monde conviendra de l’avantage que le pansement alcoolique a procuré au malade de 1 observation précédente.

Dans un autre cas, le décollement était encore plus étendu à la suite d’un phlegmon diffus qui avait occupé tout le membre inférieur gauche. Pareil résultat a été obtenu au moment où le malade paraissait au-dessus de toute ressource. Des fusées purulentes de la couche profonde de l’avant-bras survenues à la suite d’une plaie du pouce ont été rapidement taries dès le moment où on a injecté 1 alcool.

M. Lestocquoy, le chirurgien d’Arras, renouvelant la pratique d’Ambroise Pare, a injecté 1 alcool dans

( j ) Dionis, |j. 707 du Coûts d opéra lions.

la plaie, alors que celle-ci renfermait un épanchement purulent. L’observation suivante, rapportée dans la thèse d’un de nos amis, le docteur Germe, prouve l’avantage et l’innocuité de ce moyen :

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