OBSERVATION XI
Une femme vint, au mois de novembre, réclamer les soins de M. Nélalon pour une plaie de la lèvre inférieure. Celle-ci avait été produite douze jours auparavant par une chute. Elle siégeait à gauche de la ligne médiane et occupait toute la hauteur de la lèvre. Les bords, assez irréguliers, étaient recouverts decroùtes et de pus desséché. Deux foisla suture avait été tentée, et chaque fois, soit indocilité de la malade, soit toute autre cause, la réunion avait échoué. La plaie, bien nettoyée, présentait des bourgeons charnus Irês-pàles et presque secs M. Nélalon nous conseilla de les aviver avec le bistouri et de pratiquer une nouvelle suture. Nous lui demandâmes l’autorisation de tenter encore la réunion sans opération préalable. Les bords, bien lavés d’alcool furent réunis par quatre points, et sur la suture fut constamment maintenu un pansement imbibé de ce liquide. Cinq jours après, la réunion était parfaite. Les épingles, malgré la durée de leur séjour dans les tissus, n’avaient produit aucune trace d’inflammation.
G. Les ulcères sordides des jambes, les cancers ulcérés du sein, nous ont fourni l’occasion de constater nombre de fois les propriétés mondificatives de 1 alcool. Sous son influence, la sanie des ulcères diminuait, le bourgeonnement, nul ou de mauvais aspect, reprenait avec vigueur, et une cicatrisation s’ensuivait. Dans les cancers ulcérés, nous avons noté une
amélioration passagère, mais qui n’en avait pas moins son importance. Les douleurs diminuaient quelquefois, mais surtout la mauvaise odeur disparaissait. Le laudanum ajouté à l’alcool nous a paru lui communiquer son action sédative.
Dans trois cas, nous avons essayé l’alcool sur des chancres moux, dont l’un était phagédénique ; nous nous en sommes bien trouvé. Nous en dirons autant de son application sur les ulcérations du col de 1 utérus. Dans les deux faits où nous nous sommes servi de ce moven, nous avons vu une heureuse modiiîcation s’ensuivre. Depuis 1833, l’un de nos maîtres, M. Gibert, fait usage, dans le traitement des ulcérations du col, d’injections d’alcool lannique étendu d’eau. Bien souvent, durant notre internat à St-Louis,
nous avons pu juger des bons effets de cet agent, employé de cette manière. Nous pensons qu’il serait beaucoup plus actif si, comme dans nos deux cas, on l’employait pur et on l’appliquait directement sur le col au moyen d’un tampon de charpie ou de ouate.
Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu’en citant textuellement les quelques lignes où M. Lestocquoy expose les résultats de sa pratique des pansements alcooliques. Le temps pendant lequel il a appliqué cette méthode et le vaste théâtre où il a pu faire ses observations donnent beaucoup de prix à l’opinion d’un homme aussi distingué. Ces lignes, qu’il a bien voulu m’envoyer, sont en partie extraites d’un mémoire inédit qu’il a déposé à l’/Vcadémie de médecine.
«On a pu remarquer avec quelle hardiesse j’ai parlé de l’emploi de l’alcool clans le traitement des plaies
compliquées de pourriture, et l’on pourrait me demander si cet agent, qui a priori paraît assez énergique, est en réalité tout à fait innocent, et si par exemple, employé sur une plaie à l’état normal, il ne pourrait pas l’enflammer? C’était en effet et ma crainte et ma préoccupation lorsqu’il y a douze ans j’employai pour la première fois l’alcool dans le traitement des plaies affectées de pourriture, et pendant plusieurs années je m’attachai à ne l’employer que dans des cas de ce genre bien constatés. Plus tard, enhardi par l’innocuité apparente de cet agent, j’en étendis l’emploi aux cas douteux, c’est-à-dire que j’en fis usage toutes les fois qu’une plaie me paraissait prendre un aspect tant soit peu louche. Rassuré de plus en plus par les résultats, je ne craignis pas de l’employer immédiatement après les opérations toutes les fois que les chairs, par suite de contusion, de lacération, etc., ne me paraissaient pas tout à fait dans un étiU satisfaisant pour l’évolution ultérieure du phénomène qui devait amener la guérison. Enfin, depuis plusieurs années, je l’emploie sans crainte, à peu près indifféremment, dans les divers cas de plaie récente, et toujours sans accidents inflammatoires, toujours avec la satisfaction de voir les plaies ou rester belles ou s’embellir.
«Je vais plus loin, et je dis que, même sur une plaie enflammée, on peut l’employer sans craindre d’augmenter l’inflammation; mais je me hâte d’ajouter que, dans le cas de phlegmon diffus déclare , l’emploi de l’alcool est insuffisant et qu’il est nécessaire d’avoir recours à tout autre moyen.
«Et puisque je me trouve amené à exposer ici le
fréquent emploi que je fais de l’alcool dans le pansement des plaies, qu’il me soit permis d’exprimer la vive satisfaction que j’ai éprouvée en lisant, il y a quelques jours un mémoire de MM. Batailhé et Guillet intitulé : de l’Alcool et des composés alcooliques en chirurgie. J’unis ma voix à la leur pour proclamer les avantages qu’on peut en retirer, et puisqu’ils paraissaient redouter qu’avant de leur accorder créance on ne demande et on n’exige des faits cliniques, je me permettrai de faire remarquer qu’en exposant tout à l’heure les résultats d’une pratique de douze années, ce n’était pas de ma pratique civile que je voulais parler, mais d’une pratique dans un établissement public comme chirurgien en chef de l’hospice civil et professeur de clinique à l’Ecole de médecine d’Arras, c’est-à-dire au grand jour et en présence de tous les élèves et des autres médecins de l’établissement. Ce serait donc une masse de faits qu’il me serait en réalité possible d’apporter pour contingent à l’appui de leurs expériences. »