‹ Du pansement des plaies par l'alcoolChapitre 3 sur 19 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Les chirurgiens du XVIIe et du XVIIIe siècle s’appliquèrent à simplifier encore le pansement des plaies en n’employant que l’alcool seul ou associé avec des résines ou des essences, toutes les fois qu’une inflammation trop vive ne forçait pas à recourir aux émollients.

En 1672, Dionis professant au Jardin du roi son cours d’opérations chirurgicales manquait rarement de conseiller, pour le traitement consécutif aux opérations sanglantes, l’eau-de-vie camphrée ou tout autre liquide alcoolique. Chaque fois qu’il fait usage de corps gras, c’est toujours mêlés aux substances précédentes, et encore est-il très-sobre dans leur emploi. « Les remèdes huileux et pourrissants ne valent rien aux plaies de tête, les balsamiques et les spiritueux y sont très-bons; c’est pour cela qu’il faut se servir du baume blanc, ou de l’esprit de vin; le digestif doit être animé et encore n’en faut-il pas user longtemps

« Le chairs des lèvres de la plave croissent quelquefois tellement quelles couvrent l’ouverture du tré- Pan ; en ce cas on les tiendra sujettes avec des plumaçeaux trempés dans de l’eau-de-vie ou dans de l’eau

vulnéraire. » (1) Après l’amputation des membres, il faut mettre sur la surface de section des os des plumasseaux imbibés d’alcool et sur le reste de la plaie des poudres astringentes. Après la levée du premier appareil, qui a lieu le deuxième ou le troisième jour,

« il n’est pas nécessaire de couvrir les plumaçeaux d’astringents, il faut leur en substituer d’aulres, couverts d’un digestif, pour procurer la suppuration. Mais s’il y a eu disposition à la gangrène, il faudrait animer le digestif et se servir de remèdes spiritueux pour vivifier la playe et en bannir tous les pourrissants; on continue le pansement avec les mondificatifs, les incarnatifs et les dessiccatifs; on ne met point d’onguents sur les bouts des os ; mais des plumaçeaux trempés dans l’esprit de vin en attendant l’exfolialion » (2).

Pour les plaies eontuses et les plaies par armes à feu, même doctrine et même pratique.

Au XVIIIe siècle, Lapeyronie, J.-L. Petit, G. de Lafaye continuent la méthode traditionnelle, comme il serait facile de le prouver par des citations de leurs écrits. Cependant J.-L. Petit, tout en continuant l’emploi des alcooliques, semble les tenir en moins grande importance que ses devanciers. Tout le monde sait que le premier il décrivit les phénomènes et les lésions de l’infection purulente. Telle plaie devenait tout à coup sèche par la suppression du pus, le malade mourait et à l’autopsie on trouvait dans ses organes de nombreux foyers purulents. Il explique

(1) Dionis, Opér. du trépan, p. 524-525.

(2) Dionis, Cours d'opérations, p. 57.

théoriquement le fait par un reflux du pus de la plaie. 11 conclut de là qu’il faut faire abondamment suppurer les plaies. — Or , comme l’alcool diminuait considérablement cette formation de pus, il accusait son usage exagéré d’en favoriser le reflux.

Toutefois en pratique il ne manque pas de faire usage des spiritueux, en particulier dans les lésions de la tête, dans les ulcères, et dans les maladies des os, en un mot partout où il voit qu’il est nécessaire d’avoir des plaies en bon état.

Tenon, dans les années 1758 et 1760, publia des mémoires importants sur l’exfoliation des os (I). Répétant les expériences de Monro, il montra qu’une os recouvert de substances grasses, se recouvrait plus rapidement de bourgeons charnus et que par suite l’exfoliation était moindre que par l’emploi des alcooliques et des astringents. Que le bourgeonnement fût plus rapide, c’était vrai en effet, mais quant à l’exfoliation , elle n’était pas plus considérable par l’ancienne manière de panser les plaies. Laisné, dans son introduction aux œuvres de Jean-Louis Petit, le démontre victorieusement, ainsi que les discussions qui eurent lieu à l’Académie royale de chirurgie. Toutefois ces expériences prouvant la rapidité du bourgeonnement sous l'influence des corps gras, ne furent pas peut-être sans importance dans la faveur dont ceux-ci ont paru jouir à partir de Desault. Dans ses œuvres on ne trouve en effet aucune des pratiques de l’ancienne chirurgie. Les émollients sont seuls

(1) Mémoires de l’ Académie des sciences, 1758-1760.

préconisés alors qu’il s’agit de combattre l’inflammation ou de calmer la douleur.

L’école physiologique semble ne vouloir plus étudier que les phénomènes présentés par les plaies, sans guère se préoccuper de favoriser leur marche régulière et de prévenir leurs accidents par un traitement topique actif. D’un seul coup on proscrit non-seulement comme inutiles , mais aussi comme nuisibles tous les agents conservateurs que la tradition avait légués. « Il faut s’abstenir d’appliquer sur la plaie des liqueurs alcooliques et balsamiques, des onguents irritants, de la colophane, etc. Ces corps étrangers ne peuvent qu’augmenter l’irritation et, par suite, le développement de l'inflammation qu’on doit modérer au contraire autant que possible » (1).

Vidal de Cassis ne les traite pas mieux; quant aux autres auteurs de notre époque , ils se gardent bien d’en parler. Tenir la plaie proprement, modérer l’inflammation, si elle devient trop vive, l’exciter par l’application de la charpie sèche ou quelques onguents, empêcher les pièces du pansement d’adhérer aux plaies par l’interposition du classique linge cératé : telle est en quelques mots toute la thérapeutique locale de notre époque par rapport aux plaies. Malheureusement elle n’influe guère favorablement sur leur marche, et le plus souvent tout se réduit à laisser à la nature seule le soin de la guérison. « Quand on étudie avec soin les divers modes de traitement des plaies, dit M. Follin , on arrive promptement à douter de Faction vraiment curative de quelques-uns

(I) Aug. Berard, Dict. en 30 vol., article PJaics.

d’entre eux. Les plaies guérissent si souvent toutes seules, qu’on ne peut accorder de confiance qu’aux moyens mécaniques destinés à procurer une réunion immédiate ou secondaire (1). Il me semble qu’on pourrait répondre avec assez de justesse : les accidents des plaies viennent si souvent désoler la pratique chirurgicale, qu’il serait très-utile de chercher autre part que dans les moyens mécaniques un mode de pansement qui pût les prévenir. Tel est le vœu que forment les auteurs du Compendium. Nous serions trop heureux si par ce travail nous parvenions à prouver que leur souhait est rempli.

Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu’en rapportant un extrait de la lettre pleine de sens pratique que M. le Dr Batailhéa adressée à M. Malgaigne à propos de la discussion sur l’hygiène de nos hôpitaux:

« Si les pansements de l’ancienne chirurgie avaient été si mauvais que nous l’avons dit, et les nôtres si excellents, il en résulterait que nous devrions avoir des résultats magnifiques, et que les anciens auraient dû avoir des résultats désastreux.

«C’est-à-dire que les anciens auraient dû observer à chaque instant dans les plaies, dans les plus petites comme dans les plus grandes, les complications: 1 érysipèle traumatique, l’angioleucite, le phlegmon diffus, le phlegmon des gaines tendineuses, l’infection purulente, la méningite traumatique, etc.; on devrait trouver dans Hippocrate, dans Guy de Chauliac, dans

(1) Follin, Pathologie externe , I, p. 382.

A. Paré, clans Dionis, dans J.-L. Petit, dans les mémoires de l’Académie de chirurgie, des descriptions de ces maladies, des discussions des mémoires sur leur nature, sur leurs moyens de traitements, etc., etc. Or, de tous les accidents formidables qui font l’objet de la préoccupation incessante des chirurgiens de nos temps, qui, d’après nos idées, devaient être bien plus fréquents que de nos jours, sous l’influence de pansements irritants, absurdes, incendiaires, il en est à peine question dans leurs écrits. Ils ne leurs donnent pas même un nom ; on en reconnaît bien quelques rares exemples quand on lit leurs écrits avec attention; mais voilà tout, et encore ces rares exemples sont-ils attribués par eux généralement à des pansements mal faits, ou faits trop tardivement. (Hippocrate.) .

«Quand est-ce que ces accidents sont étudiés avec soin? quand est-ce que tout le monde s’en occupe? quand est-ce qu’on fonde des prix pour l'étucle de leur nature et de leur traitement? C’est depuis le commencement de ce siècle, et depuis lors seulement. Cela n’indique-t-il pas clairement que la chirurgie de nos jours, en proscrivant les pansements des anciens, en appliquant sur les plaies récentes le cérat, les cataplasmes, tes émollients, a fait fausse route, et que c’est à elle, à elle seule, et non à l’architecture ou à l’hygiène générale, que l’on doit demander compte des désastres que l’on déplore (1). »

(1) Batailhé, Lettre sur l’insalubrité des hôpitaux de Paris , ]). 11 et 12.

Page 1