CHAPITRE VÎÏI
TÉMOIGNAGE JANSENISTE. TEXTE DE PASCAL , ET REFLEXIONS SUR LE POIDS DE CERTAINES AUTORITÉS.
Cette suite d'autorités , dont je ne présente que la fleur, est bien propre sans doute à produire la conviction ; néanmoins il y a quelque chose peut-être de plus frappant encore , c'est le sentiment général qui résulte d'une lecture attentive de l'histoire ecclésiastique. On y sent, s'il est permis de s'exprimer ainsi , on y sent je ne sais quelle présence réelle du Souverain Pontife sur tous les points du inonde chrétien. 11 est partout, il se mêle de tout, il regarde tout , comme de tous côtés on le regarde. Pascal a fort bien exprimé ce sentiment. // ne faut pas, dit-il yju-
Jt'mèler avec tel ou tel membre de cette commission. Tout homme d'honneur doit de sincères applaudissements à la noble et catholique intrépidité qui a dicté ces réponses»
gcr de ce qu'est le Pape , par quelques paroles des Pères... mais par les actions de V Eglise et des Pères, et par les canons. Le Pape est le premier. Quel autre est connu de tous? quel autre est reconnu de tous, ayant pouvoir d'influer par tout le cerps , parce qu'il tient la maîtresse branche qui influe partout 1 P
Pascal a grandement raison d'ajouter : Règle importante 2/ En effet, rien n'est plus important que de juger , non par tel ou tel fait isolé ou ambigu , mais par l'ensemble des faits ; non par telle ou telle phrase échappée à tel ou tel écrivain , mais par l'ensemble et l'esprit général de ses ouvrages.
Il faut de plus ne jamais perdre de vue cette grande règle qu'on néglige trop, en traitant ce sujet, quoiqu'elle soit de tous les temps et de tous les lieux , que le témoignage d'un homme ne saurait être reçu, quel que soit le mérite de celui qui le rend) dès que cet homme peut être seulement soupçonné d'être sous l'influence de quelque passion capable de le tromper. Les lois repoussent un juge ou un témoin qui leur devient suspect , par celte raison ou même par une simple considération de parenté. Le plus grand personnage , le caractère le plus universellement vénéré, n'est point insulté par ce soupçon légal. En disant à un homme quelconque : Fous êtes un homme, on ne lui manque point.
Lorsque Pascal défend sa secte contre le Pape , c'est comme s'il ne parlait pas; il faut l'écouter lorsqu'il rend à la suprématie du Pape le sage témoignage qu'on vient de lire.
{!)■ Pensées de Pascal. Paris, RenouarJ , 1803, in-8 , lom. II, Ile partie, art. XVII, n. XGIIetXCIV, pag. 228. (2) Ibid. n. XCIII.
Qu'un petit nombre d'Evêques choisis , animés , effrayés par l'autorité , se permettent de prononcer sur les bornes de la souveraineté , qui a droit de les juger euxmêmes , c'est un malheur , et rien de plus : on ne sait pas même ce qu'ils sont.
Mais lorsque des personnages du même ordre , légitimement assemblés , prononcent avec calme et liberté la décision qu'on vient de lire sur les droits et l'autorité du Saint-Siège ' , alors on entend véritablement le corps fameux dont ils se disent les représentants ; c'est lui véritablement; et lorsque quelques années après, d'autres Evêques fulminent contre ce qu'ils appellent si justement
LES SERVITUDES DE L'EGLISE GALLICANE , c'est encore lut }
c'est cet illustre corps qu'on entend et auquel on doit croire 2.
Lorsque saint Cyprien dit , en parlant de certains brouillons de son temps : Ils osent s'adresser à la chaire de saint Pierre, à cette Eglise suprême où la dignité sacerdotale a
pris son origine; ils ignorent que les Romains sont des
hommes auprès de qui V erreur n'a point d'accès ' , c'est véritablement saint Cyprien qu'on entend ; c'est un témoin irréprochable de la foi de son siècle.
Mais lorsque les adversaires de la monarchie pontificale nous citent , usque ad nauseam , les vivacités de ce même saint Cyprien contre le Pape Etienne , ils nous peignent la pauvre humanité au lieu de nous peindre la sainte tradition. C'est précisément l'histoire de Bossuet. Qui jamais
(i) Voy. sup. p. 62 note 1, el 63 note 3.
(2) Scrvilules poliùs quàm liberlales. Yoy. le loin. III de la coll. dei procès- rerb. du clergé, pièc. just., n, 1.
(3) Navigare audeul ad Pétri calhedram alque ad Ecclesiam principalem, undè dignita» sacerdotalis orla est... nec cogitare eos esseRomanos ad quos perfidia habere non possit accessum. S. Cyp. Ep. LV.
connut mieux que lui les droits de l'Eglise romaine , et qui jamais en parla avec plus de vérité et d'éloquence ? Et cependant ce même Bossue t, emporté par une passion qu'il ne voyait pas au fond de son coeur , ne trembler» pas d'écrire au Pape avec la plume de Louis XIV , que si S. S. prolongeait celte affaire par des ménagements qu'on ne comprenait pas, le Roi saurait ce qu'il aurait à faire , et qu'il espérait que le Pape ne voudrait pas le réduire à de si fâcheuses extrémités *.
Saint Augustin , en convenant franchement des torts de saint Cyprien , espère que le martyre de ce saint personnage les a tous expiés2; espérons aussi qu'une longue vie , consacrée tout entière au service de la Religion, et tant de nobles ouvrages qui ont illustré l'Eglise autant que la France, auront effacé quelques fautes, ou, si l'on veut, quelques mouvements involontaires quos humana parùm cavit natura.
Mais n'oublions jamais l'avertissement de Pascal , de ne pas faire attention à quelques paroles des Pères, et à plus forte raison, à d'autres autorités qui valent bien moins encore que les paroles fugitives des Pères , en considérant de sang-froid les actions et les canons9, en s'attachant toujours à la masse des autorités, en élaguant, comme il est de toute justice , celles que les circonstances rendent nulles ou suspectes ; toute conscience droite sentira te force de ma dernière observation.
(1) Hist. deBossnet, lom. III, 1. X , n. 1&, p. 33*.
(2) Marlyrii falce purgatura. C'est encore un te: te Yulgeire,
(3) Pascal , sup. p. &&,