‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 21 sur 85 · TÉMOIGNAGES PROTESTANTS · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGES PROTESTANTS

!! faut que la monarchie catholique soit bien évidente ; il faut que les avantages qui en résultent ne le soient pas moins , puisqu'il serait possible de faire un livre des témoignages que les protestants ont rendus à l'évidence comme à l'excellence de ce système; mais sur ce point, ainsi que sur celui des autorités catholiques , je dois me restreindre infiniment.

Commençons , comme il est de toute justice , par Luther , qui a laissé tomber de sa plume ces paroles mémorables :

« Je rends grâces à Jésus-Christ de ce qu'il conserve « sur la terre une Eglise unique par un grand miracle... « en sorte que jamais elle ne s'est éloignée de la vraie foi « par aucun décret *. »

a II faut à l'Eglise , dit Mélanchthon , des conducteurs « pour maintenir l'ordre , pour avoir l'œil sur ceux qui « sont appelés au ministère ecclésiastique et sur la doce trine des prêtres , et pour exercer les jugements ecclé- « siasliques ; de sorte que s'il n'y avait point de tels Evê-

« queS , IL EN FAUDRAIT FAIRE. LA MONARCHIE DU PAPE Ser-

« virait aussi beaucoup à conserver entre plusieurs na- « lions le consentement dans la doctrine 2. »

Calvin leur succède. « Dieu , dit-il , a placé le trône « de sa Religion au centre du monde , et il y a placé un

(1) Luther, cité dans l'JIisi. des variations, lir. I, n. 21, etc.

(2) Mélanchthon s'exprime d'une manière admirable, lorsqu'il dit : « La monarchie du Pape , etc. » (Bossuet, Hist. des variât, liv. Y , § 24.}

* Pontife unique , vers lequel tous sont obligés de tour- « ner les yeux pour se maintenir plus fortement dans « l'unité4.»

Le docte , le sage , le vertueux Grotius prononce sans détour , « que sans la primauté du Pape , il n'y aurait « plus moyen de terminer les disputes et de fixer la « foi 2. »

Casaubon n'a point fait difficulté d'avouer « qu'aux yeux « de tout homme instruit dans l'histoire ecclésiastique, « le Pape était l'instrument dont Dieu s'est servi pour « conserver le dépôt de la foi dans toute son intégrité, « pendant tant de siècles 3. »

Suivant la remarque de Puffendorf , « il n'est pas permis « de douter que le gouvernement de l'Eglise ne soit mo- « narchique, et nécessairement monarchique, la démocratie

(1) Cultùs sui sedem in medio terrœ colloeavit, iîîi trecu àntistitem praefecit quem omnes respicerenl , quô meliùs in unilate conlinerenlur. (Calv. Inst. VI, § 11.)

Je suis toul prêt à regarder, avec Calvin, Rome comme le centre de la terre. Celle ville a bien, je crois, autant de droit que celle de Delphes de s'appeler umlilicus terrœ,

(2) Sine lali primatu exire à conlroversiis non poterat, sicut hodie apud protestantes, etc. (Grol. volnm pro pace Eccles. art. VII, Oper. tom. IV. Bàle, 1731, pag. 658. )

Une dame protestante a commente ce texte avec beaucoup d'esprit et de jugement : a Le droit d'examiner ce qu'on doit eroire est le fondement du « protestantisme. Les premiers réformateurs ne l'entendaient pas ainsi. Ils « croyaient pouvoir placer le» colonnes d'IIercule de l'esprit humain aux « termes de leurs propres lumières; mais ils avaient tort d'espérer qu'on e se soumettrait à leurs propres décisions, comme infaillibles, eux qui o rejetaient toute autorité de ce genre dans la Religion catholique.» (De « FAllemagno, par mad. de Staël, IVe partie, chap. II, in-12, pag. 13.)

(3) Ncmo peritus rerum Ecclesiae ignorât operâ rom. Pont, per multa

eecula Deum esse usum in conservandà fidei doctrinà.

(Casaub. Eserc. XV , io Annal. Bar. )

m et l'aristocratie se trouvant exclues par la nature même « des choses , comme absolument incapables de maintenir « l'ordre el l'unité au milieu de l'agitation des esprits et « de la fureur des partis ' . »

11 ajoute avec une sagesse remarquable : « La suppres- « sion de l'autorité du Pape a jeté dans le monde des « germes infinis de discorde ; car n'y ayant plus d'auto- « rite souveraine pour terminer les disputes qui s'éle- « vaient de toutes parts, on a vu les protestants se diviser « entre eux , et de leurs propres mains déchirer leurs en- « trailles*.*

Ce qu'il dit des conciles n'est pas moins raisonnable.

« Que le concile, dit-il , soit au-dessus du Pape , c'est « une proposition qui doit entraîner sans peine l'assenti- « ment de ceux qui s'en tiennent à la raison et à l'Ecri- « ture 3 : mais que ceux qui regardent le siège de Rome a comme le centre de toutes les églises , et le Pape comme * l'Evoque œcuménique , adoptent aussi le même senti- « ment, c'est ce qui ne doit pas sembler médiocrement « absurde; car la proposition qui met le concile au- « dessus du Pape, établit une véritable aristocratie, et « cependant V Eglise romaine est une monarchie 4. »

Mosheim, examinant le sophisme des jansénistes, que le Pape est bien le supérieur de chaque église prise à part, mais non de toutes les églises réunies; Mosheim, dis-je, oublie son fanatisme anticatholique , et se livre à la droite logique , au point de répondre : « On soutiendrait avec

(i) PufTendorf , de monarch. Pont. rom.

(2) Furere protestantes in sua ipsorum viscera cœperunt. ( Ibid. )

(3) Par ces mots , PufTendorf entend désigner les protestants.

(4) Id quidem non parùm absurdilatis habet, quùm statw

Ecclesiae monarebicus sit. (Puffondorf , Debabitu rclig. Christ, ad tIUb cmlem , § 38. )

* autant de bon sens que la tête préside bien à chaque « membre en particulier , mais non point du tout au « corps qui est l'ensemble de tous ces membres ; ou qu'un « roi commande , à la vérité , aux villes , aux villages et « aux champs qui composent une province , mais non à « la province même * . »

C'est un docteur anglais qui a fait à son église cet argument si simple et si pressant, qui est devenu célèbre : Si la suprématie d'un archevêque ( celui de Cantorbéry ) est nécessaire pour maintenir Vunitè de Véglise anglicane , comment la suprématie du Souverain Pontife ne le seraitelle pas pour maintenir Vunitè de V Eglise universelle 2 ?

Et c'est encore un aveu bien remarquable que celui du candide Seckenberg , au sujet de l'administration des Papes : « Il n'y a pas , dit-il , un seul exemple dans l'his- « toire entière , qu'un Souverain Pontife ait persécuté « ceux qui , attachés à leurs droits légitimes, n'entrepre- « naient point de les outre-passer3.»

Je ne choisis que la fleur des textes : en voici un qui n'est pas aussi connu qu'il mérite de l'être, et qui peut tenir lieu de mille autres. C'est un ministre du saint Evangile qui va parler : je n'ai pas le droit de le nommer, puisqu'il a jugé à propos de garder l'anonyme ; mais je

(1) Id tam mihi scitum videlur , ac si quis affirmaret membra quiilem àcapite régi , elc. (Mosheim, tom. I , diss. ad hist. eccles. pertin. p. 512.

(2) Si necessarium est ad unitalem in Ecclesià (Angliœ) tuendam , unum archiepiscopum aliis praeesse; cur non pari ratione loti Ecclesiaj Dei unus prœerit Archiepiscopus ? (Cartwrith, in defens. Wirgisti.)

(3) Jure affirmari poteril ne exemplum quidem esse in omni rerum memorià ubi Ponlifex processerit adversùs eos qui juribus suis inlenti , ultra limites vagari in animum non induxerunt suum. (Henr. Christ. Seckenberg, nielhod. jurispr. addit, IV. De libert. Eccles. gerra. § III.)

n'éprouve point l'embarras de ne savoir à qui adresser mon estime.

« Je ne puis m'empêcher de dire que la première « main profane portée à l'encensoir , l'a été par Luther et « par Calvin , lorsque , sous le nom de protestantisme « et de réforme , ils opérèrent un schisme dans l'Eglise ; « schisme fatal qui n'a opéré que par une scission absolue « ces modifications qu'Erasme aurait introduites d'une « manière plus douce par le ridicule qu'il maniait si bien.

« Oui , ce sont les réformateurs qui, en sonnant le tocsin « sur le Pape et sur Rome , ont porté le premier coup au « colosse antique et respectable de la hiérarchie romaine , « et qui , en tournant les esprits des hommes vers la dis- « cussion des dogmes religieux , les ont préparés à dis- « cuter les principes de la souveraineté , et ont sapé de « la même main le trône et l'autel

« Le temps est venu de reprendre sous œuvre ce

« palais superbe détruit avec tant de fracas Et le

« moment est venu peut-être de faire rentrer dans le « sein de l'Eglise les Grecs , les luthériens , les anglicans

« et les calvinistes C'est à vous , Pontife de Rome....

« à vous montrer le père des fidèles, en rendant au culte « sa pompe, à l'Eglise son unité1 : c'est à vous, succes- « seur de saint Pierre , à rétablir dans l'Europe incré-

« dule la Religion et les mœurs Ces mêmes Anglais,

« qui les premiers se sont soustraits à votre empire, sont « aujourd'hui vos plus zélés défenseurs. Ce patriarche , « qui dans Moscou rivalisait avec vous de puissance , n'est « peut-être pas bien éloigné de vous reconnaître2......

(1) Toujours le même aveu : Sans lui point d'unité.

(2) L'auleur pouvait avoir des cspe'rances légitimes à l'e'gard des Anglais , qui doivent, en effet, suivant toutes les apparences , revenir les pre-

« Profitez donc, saint Père, profilez du moment el des « dispositions favorables. Le pouvoir temporel vous échap- « pe , reprenez le spirituel ; et faisant sur le dogme les sait crificcs que les circonstances exigent, unissez-vous aux « sages dont la plume et la voix maîtrisent les nations ; « rendez à l'Europe incrédule une religion simple l , mais « uniforme, et surtout une morale épurée, et vous serez « proclamé le digne successeur des Apôtres2. »

Passons sur ces vieux restes de préjugés , qui se laissent si difficilement arracher des têtes les plus saines où ils se sont une fois enracinés. Passons sur ce pouvoir temporel qui échappe au Souverain Pontife, comme si jamais il n'avait dû se rétablir : passons sur ce conseil de reprendre ie pouvoir spirituel , comme si jamais il avait été suspendu, et sur le conseil bien plus extraordinaire de faire sur le dogme les sacrifices que les circonstances exigent ; c'est-àdire en d'autres termes parfaitement synonymes, de nous faire protestants afin qu'il n'y en ait plus. Du reste, quelle sagesse ! quelle logique ! quels aveux sincères et précieux î quel effort admirable sur les préjugés nationaux I En lisant ce morceau , on se rappelle la maxime :

miers à l'unité ; maïs combien il se trompe au sujet des Grecs qui sont bien plus éloignés de la rérité que les Anglais ! Depuis un siècle d'ailleurs, il n'y a plus de patriarche à Moscou. Enfin , l'archevêque ou métropolite, qui occupait le siège de Moscou en 1797 , était bien , sans contredit, parmi tous les érèques qui ont porté la mitre rebelle, le moins disposé à la reporter dans le cercle de l'unité.

(1) Combien j'aurais désiré que l'estimable auteur nous eût dit, danj une note , ce qu'il entend par une religion simple 1 Si c'était par hasard une religion corrigée et diminuée , le Pape donnerait peu dans cette idée.

(2) De la nécetsitè d'un culte public. L 1797, in-8. (Con*

ehision. )

D'un ennemi l'on peut accepter les leçons,

si pourtant il est permis d'appeler ennemi celui qu'une conscience éclairée a si fort rapproché de nous.

Deux témoignages importants termineront ce chapitre. Je les choisis parmi tout ce que le protestantisme a produit de plus savant et de plus respectable. C'est Mùller , c'est Bonnet qui vont parler ; écoutons-les.

Le premier écrivait au second , le 3 avril 1 782 : « L'empire romain périt comme le monde antidiluvien , « lorsque cette masse impure devint indigne de la pro- « tection divine; mais le Père éternel ne voulant pas « abandonner le monde au triste sort qui semblait l'at- « tendre , avait jeté auparavant une semence fertile. Lors « de la grande catastrophe , les Barbares pouvaient î'é- * craser : mille années de ténèbres pouvaient éteindre les o lumières de la vie. Ces mille ans étaient pourtant né- « cessaires , car rien ne se fait par saut : il fallait élever « les Barbares nos pères , les faire passer à travers mille « erreurs , avant que la vérité pût , dans sa simplicité , « paraître sans nous éblouir. Qu'arriva-t-il ? Dieu leur « donna un tuteur : ce fut Is Pape dont l'empire , ne re- « posant que sur l'opinion , dut affermir et étendre au « possible les grandes vérités dont son ambition croyait « se servir , tandis que Dieu se servait de son ambition. t Que serions-nous devenus sans le Pape ? Ce que sont « devenus les Turcs qui , n'ayant point adopté la religion « byzantine , ni soumis leur sultan au successeur de Chrv- « sostôme , sont resfés dans leur barbarie. »

Et Bonnet répondait (11 octobre de la même année) : « Je puis vous dire encore que votre manière d'envisager ■ l'empire papal est précisément celle que j'adoptais dans « mon plan : je le présentais comme un grand arbre à

« l'ombre duquel la vérité se conservait pour devenir un « jour un plus grand arbre encore qui ferait sécher celui « qui ne devait durer qu'un temps, un temps et la moitié « d'un temps 1 . »

Il me serait aisé de multiplier ces textes , mais il faut abréger : je cours à d'autres témoignages.

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