VI
Turin, 18 septembre 1823.
Monsieur ,
J'ai lu avec un extrême plaisir votre longue et intéressante lettre du 8. Vous m'apprenez bien des choses et vous m'en expliquez beaucoup. Puisque vous y consentez, j'envoie le M. S. directement à M. R. J'aurais peur d'être fade , si je vous répétais l'expression de ma reconnaissance. Elle est véritablement sans bornes. Vous jugerez en me lisant que jamais on n'a pu faire plus d'honneur aux observations d'un homme en qui l'on a toute confiance. 11 n'y a pas une de vos objections sur laquelle je n'aie fait droit. Peut-être même , Monsieur , vous ne me trouverez pas gauche tout à fait, lorsque j'ai épousé vos idées et que je vous ai donné place dans l'ouvrage. Vous verrez.
Voici l'histoire de l'avis des éditeurs. C'est moi qui ai tort, parce que j'aurais dû vous écrire directement. J'ai profité avec reconnaissance de vos éloges , parce que la fiction reçue permet de supposer que je ne vous ai pas lu; mais dans une seconde édition, n'est-ce pas comme si j'écrivais au bas de la page : Vu et approuvé. J'ai été saisi d'une telle honte que je ne puis vous l'exprimer. C'est ce que je mandai un jour à M. R. , pensant que ma correspondance était commune entre vous; et puis je n'y ai plus pensé , comme il m'arrive ordinairement. Une affaire , si elle n'est pas importante , tombe pour ainsi dire de ma mémoire, et fait place à une autre. — Je vous ré-
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pète que j'ai manqué en n'écrivant pas à vous pour cette suppression. Aujourd'hui je vous dis mon cas de conscience. Tirez-moi de là , si vous pouvez. Il m'en coûte beaucoup de me séparer de cet avant-propos dont la suppression faira (sic) tort à la deuxième édition; mais d'un autre côté , comment m'absoudre de la plus gauche vanité,, si l'avis reparaît ? Sur mon honneur , je n'y vois goutte.
J'ai beaucoup ri du haut prix payé par ce pauvre M. R» Il faut que vous sachiez , Monsieur , que jamais il n'y a eu entre nous un seul mot dit dans ce sens. M. Baillot étant venu ad hoc, vous sentez bien que je pouvais tirer mes conclusions. Cependant je ne lui demandais pas un centime de plus que le prix fixé par mes enfants à Chambéry, un mois ou deux auparavant. M. Baillot ne fit pas la plus légère objection, pas le plus léger signe de surprise , ou d'espérance contraire. Il ne me répondit qu'en me présentant son obligation. J'y lus (ce qu'il ne m'avait point dit du tout) que l'acquittement aurait lieu en quatre payements partiels , de trois mois en trois mois. Je ne fis pas plus d'objection contre cette division qu'il ne m'en avait fait sur la somme totale. Enfin } Monsieur , je puis vous le dire au pié (sic) de la lettre , l'accord s'est fait sans parler.
Quant aux Soirées de Saint-Pétersbourg et à la collection des Œuvres que m'a proposée M. R. , c'est une autre aftaire; il n'y a rien de décidé.
Mais puisque nous parlons argent , permettez, je vous prie , que je vous communique une idée. Rien n'est plus à nous que nos pensées. Or, les vôtres sons jointes aux du pape. h
miennes d'une manière qui nous rend co-propriétaires de l'ouvrage. Je ne vois donc pas , Monsieur , que la délicatesse m'empêche de vous offrir, ou que la délicatesse vous empêche d'accepter un coupon dans le prix qui m'est dû. Si j'y voyais le moindre danger , certainement, Monsieur , je ne m'aviserais pas de manquer à un mérite aussi distingué que le vôtre, et à un caractère dont je fais tant de cas, en vous faisant une proposition déplacée; mais, je vous le répète : vous êtes au pié (sic) de la lettre co-propriétaire de l'ouvrage , et , en celte qualité , vous devez être co-partageant du prix. Si donc je vous priais d'accepter un léger intérêt , de mille francs par exemple , dans le prix qui m'est dû , cet arrangement , connu seulement de vous et de moi , n'aurait rien, ce me semble , qni pût vous déplaire. Je vous répète , sur mon honneur , que s'il pouvait porter un autre nom que celui de co-propriété reconnue, jamais une telle idée n'aurait pris la liberté de se présenter à mon esprit.
Je suis ravi que Mme votre fille vous donne une nouvelle preuve de parfaite santé ; mais je suis inconsolable que vous m'ôtiez l'espérance de vous voir ici. Reposezvous à la campagne, remplissez vos poumons de bon air avant de retourner à vos travaux , et si jamais le courage vous saisit, macte animol venez-vous-en ad limina Jpostolorum, et faites-nous une visite en passant.
Tout à vous, Monsieur,