‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 47 sur 85 · EXERCICE DE LA SUPRÉMATIE PONTIFICALE SUP. LES SOUVERAINS TEMPORELS · texte numérisé non relu

EXERCICE DE LA SUPRÉMATIE PONTIFICALE SUP. LES SOUVERAINS TEMPORELS

La barbarie et des guerres interminables ayant effacé tous les principes , réduit la souveraineté d'Europe à un certain état de fluctuation qu'on n'a jamais vu , et créé des déserts de toutes parts, il était avantageux qu'une puissance supérieure eût une certaine influence sur cette souveraineté : or , comme les Papes étaient supérieurs par la sagesse et par la science , et qu'ils commandaient d'ailleurs à toute la science qui existait dans ce temps-là, la force des choses les investit, d'elle-même et sans contradiction, de cette supériorité dont on ne pouvait se passer alors. Le principe très-vrai que la souveraineté vient de Dieu renforçait d'ailleurs ces idées antiques , et il se forma enfin une opinion à peu près universelle , qui attribuait aux Papes une certaine compétence sur les questions de souveraineté. Cette idée était très-sage, et valait mieux que tous nos sophismes. Les Papes ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions , encore moins de troubler l'ordre des successions souveraines, tant que les choses allaient suivant les règles ordinaires ei connues ; c'est lorsqu'il y avait grand abus , grand crime , ou grand doute , que le Souverain Ponlife interposait son autorité. Or, comment nous tirons-nous d'affaire en cas semblables , nous qui regardon?, nos pères en pitié? Par la révolte, les guerres civiles et tous les maux qui en résultent. En vérité, il n'y a pas de quoi se vanter. Si le Pape avait décidé le procès entre Henri IV et les ligueurs , il aurait adjugé le royaume de France à ce grand prince,

è la charge par lui d'aller à la messe; il aurait jugé comme la Providence a jugé; mais les préliminaires eussent été un peu différents.

Et si ia France d'aujourd'hui , pliant sous une autorité divine , avait reçu son excellent roi des mains du Souverain Pontife , croit-on qn'elle ne fût pas dans ce moment un peu plus contente d'elle-même et des autres?

Le bon sens des siècles que nous appelons barbares , en savait beaucoup plus que notre orgueil ne le croit communément. Il n'est point étonnant que des peuples nouveaux, obéissant pour ainsi dire au seul instinct , aient adopté des idées aussi simples et aussi plausibles; et il est bien important d'observer comment ces mômes idées qui entraînèrent jadis des peuples barbares , ont pu réunir dans ces derniers siècles l'assentiment de trois hommes tels que Dellarmin , Hobbes et Leibnitz4.

« Et peu importe ici que le Pape ait eu cette primauté « de droit divin ou de droit humain , pourvu qu'il soit « constant que, pendant plusieurs siècles, il a exercé « dans l'Occident , avec le consentement et l'applaudis- « sèment universel , une puissance assurément très-éten- « due. Il y a même plusieurs hommes célèbres parmi les « protestants , qui ont cru qu'on pouvait laisser ce droit « au Pape , et qu'il était utile à l'Eglise si l'on retrau- « chait quelques abus2. »

La théorie seule serait donc inébranlable. Mais que peut-

(i) « Les arguments de Belhrmin qui, de la supposition que le» « Papes ont la juridiction sur le spirituel, infère qu'ils ont une juri- « diction au moins indirecte sur le temporel, n'ont pas paru méprisables « à Ilobbes même. Effectivement , il est certain, etc. » (Leibnitz , Op. [ôïii. IV, part. III, p. 401, ia-ï. — Pen«.(5e9 de Leibnitz, in-8, tom. IL p. 40G.)

(2) Leibnitz, ibid. p. 40i«

on répondre aux faits qui sont tout dans les questions ai politique et de gouvernement ?

Personne ne doutait , et les souverains même ne doutaient pas de cette puissance des Papes ; et Leibnitz observe avec beaucoup de vérité et de finesse à son ordinaire, que l'empereur Frédéric, disant au Pape Alexandre Iïî, non pas à vous , mais à Pierre, confessait la puissance des Pontifes sur les rois, et n'en contesiait que l'abus1.

Cette observation peut être généralisée. Les princes , frappés par l'anaiîième des Papes , n'en contestaient que hi justice, de manière qu'ils étaient constamment prêts à s'en servir contre leurs ennemis , ce qu'ils ne pouvaient faire sans confesser manifestement la légitimité du pouvoir.

Voltaire, après avoir raconté à sa manière l'excommunication de P.obert de France , remarque que l'empereur Othon III assista lui-même au concile où l'excommunication fut prononcée*. L'empereur confessait donc l'autorité du Pape ; et c'est une chose bien singulière que les critiques modernes ne veuillent pas s'apercevoir de la contradiction manifeste où ils tombent en observant tous d'une commune voix , que ce qu'il y avait de plus déplorable dans ces grands jugements , c'était l'aveuglement des princes qui n'en contestaient pas la légitimité , et qui souvent les invoquaient eux-mêmes.

Mais si les princes étaient d'accord , tout le monde était donc d'accord , et il ne s'agira plus que des abus qui eç trouvent partout.

Philippe-Auguste , à qui le Pape venait de transférer le royaume d'Angleterre en héritage perpétuel,.., ne publi;» point alors a qu'il n'appartenait pa$ au Pape de donner du

(1) Lcîfcnitz, Op. tom. IV, part. ÎH, p. 401.

(2) Voltaire, Essai, etc., tom. II, chap. XXXIX.

a couronnes... Lui-même avait été excommunie quelques « années auparavant,.... parce qu'il avait voulu changer a de femme. Il avait déclaré alors les censures de Roms « insolentes et abusives.... Il pensa tout différemment, « lorsqu'il se vit l'exécuteur d'une bulle qui lui donnait « l'Angleterre 1 . »

C'est-à-dire que l'autorité des Papes sur les rois n'était contestée que par celui qu'elle frappait. Il n'y eut donc jamais d'autorité plus légitime , comme jamais il n'y en eut de moins contestée.

La diète de Forcheim ayant déposé , en 1077 , l'empereur Henri IV , et nommé à sa place Rodolphe , duc de Souabe , le Pape assembla un concile à Rome pour juger les prétentions des deux rivaux ; ceux-ci jurèrent par la bouche de leurs ambassadeurs de s'en tenir à la décision des légats 2 , et l'élection de Rodolphe fut confirmée. C'est alors que parut sur le diadème de Rodolphe le vers célèbre :

La Pierre a choisi Pierre, et Pierre t'a choisi 3.

Henri V , après son couronnement comme roi d'Italie , fait en 1 1 10 un traité avec le Pape , par lequel l'empereur abandonne ses prétentions sur les investitures , à condition que Je Pape, de son côté, lui céderait les duchés, les comtés, les marquisats , les terres ainsi que les droits de justices, de monnaies, et autres, dont les Evêques d'Allemagne étaient en possession.

En 1209, Othon de Saxe s'étant jeté sur les terres du

(1) Voltaire, Essai sur les mœur3, tom. ïï, chap. L.

(2) Maimbourg, ad annura 1077.

(3) Pelra (c'est Jésus-Chrisl) dédit Pelro. Petrut iiadema Rodolpho.

Saint-Siège , contre les lois les plus sacrées de la justice , et même contre ses engagements les plus solennels , il est excommunié. Le roi de France et toute l'Allemagne prennent parti contre lui : il est déposé en 1211 par les électeurs qui nomment à sa place Frédéric II.

Et ce même Frédéric II ayant été déposé en 1228 , saint Louis fait représenter au Pape, que si l'empereur avait réellement mérité d'être déposé, il n'aurait dû Têlre que dans un concile général , c'est-à-dire au fond , par le Pape mieux informé4.

En 1245 , Frédéric II est excommunié et déposé au concile général de Lyon.

En 1335, l'empereur Louis de Bavière, excommunié par le Pape , envoie des ambassadeurs à Avignon , pour solliciter son absolution. Ils y retournèrent pour le même objet en 1338, accompagnés par ceux du roi de France.

En 1346 , le Pape excommunie de nouveau Louis de Bavière , et de concert avec le roi de France , il fait nommer Charles de Moravie, etc. 2.

Voltaire a fait un long chapitre pour établir que les Pa-

(1) Si meritis exigentibus cassandus esset , non nisi per concilium générale cassandus essel. (Matthieu Paris, Hist. angl. ad ann. 1239, pag. 46Î, édit. Lond. 1686.) On voit déjà, dans la représentation de ce grand prince , le germe de l'esprit d'opposition qui s'est développé en France plus tôt qu'ailleurs. Philippe le Bel appela de même du décret de Boniface VIII au concile universel; mais dans ces appels même, ces princes confessaient que l'Eglise universelle, comme dit Leibnilz (ubi sup.), avait reçu quelque autorité sur leurs personnes, autorité dont on abusait alors à leur égard.

(*2) Tous ces faits sont universellement connus. On peut les vérifier sous les années qui leur appartiennent dans l'ouvrage de Maimbourg, qui «t bien fait, Histoire de la décadence de l'empire, etc.; dans les Annales d'Italie, de Muratori ; et généralement dans tous les livres historiques relatifs à celte époque.

pes ont donné tous les 1 uyaumes d'Europe avec îe consentement des rois et des peuples. II cite un roi de Danemark disant au Pape , en 1329 : Le royaume de Danemarck, cGmme vous le savez , très-saint Père, ne dépend que de l'Eglise romaine à laquelle il paye un tribut , et non de l'empire*.

Voltaire continue ces mêmes détails dans le chapitre suivant, puis il écrit à la marge avec une profondeur étourdissante : Grande preuve que les Papes donnaient les royaumes.

Pour celte fois , je suis parfaitement de son avis. Les Papes donnaient tous les royaumes, donc ils donnaient tous les royaumes. C'est un des plus beaux raisonnements de Voltaire2.

Lui-même encore a cité ailleurs le puissant Charles- Quint demandant au Pape une dispense pour joindre le litre de roi de Naples à celui d'empereur3.

L'origine divine de la souveraineté, et la légitimité individuelle conférée et déclarée par le vicaire de Jésus- Christ , étaient des idées si enracinées dans tous les esprits , que Livon , roi de la petite Arménie, envoya faire hommage à l'empereur et au Pape en 1242 ; et il fut couronné à Mayence par l'Archevêque de cette ville4.

Au commencement de ce même siècle, Joannice, roi des Bulgares , se soumet à l'Eglise romaine , envoie des ambassadeurs à Innocent III , pour lui prêter obéissance filiale et lui demander la couronne royale , comme ses prédécesseurs l'avaient autrefois reçue du Saint-Siège*.

(1) Volt. Essai sur les mœurs, etc. tore. ÎIÏ, ch. LXïIL

(2) Volt. ibid. ch. LXIV.

(3) Volt. ibid. ch. CXX1II.

(4) Maimbourg, Histoire de la de*cad., etc. A. 12-Î2,

(5) M. Zliât. du Schisme des Grecs, tom. lï, liv. IV, A. 1201

En 1275, Démétrius, chassé du trône de Russie , es appela au Pape , comme au juge de tous les chrétiens l .

Et pour terminer par quelque chose de plus frappant peut-être , rappelons que dans le XVIe siècle encore , Henri VII , roi d'Angleterre j prince passablement instruiî de ses droits, demandait cependant la confirmation de son titre au Pape Innocent VII, qui la lui accordait par une bulle que Bacon a citée 2.

Il n'y a rien de si piquant que de voir les Papes justifiés par leurs accusateurs qui ne s'en doutent pas. Ecoutons encore Voltaire : « Tout prince , dit-il , qui voulait « usurper ou recouvrer un domaine , s'adressait au Pape ,

« comme à son maître Aucun nouveau prince n'osait

« se dire souverain , et ne pouvait être reconnu des autres « princes sans la permission du Pape ; et le fondement « de toute l'histoire du moyen âge est toujours que les « Papes se croient seigneurs suzerains de tous les états , * sans en excepter aucun3. »

Je n'en veux pas davantage , la légitimité du pouvoir est démontrée. L'auteur des Lettres sur V histoire , plus animé peut-être contre les Papes que Voltaire même, dont toute la haine était pour ainsi dire superficielle , s'est vu conduit au même résultat , c'est-à-dire à justifier complètement les Papes, en croyant les accuser.

« Malheureusement , dit-il , presque tous les souve- « rains , par un aveuglement inconcevable , travaillaient « eux-mêmes à accréditer dans l'opinion publique une « arme qui n'avait et qui ne pouvait avoir de force que « par cette opinion. Quand elle attaquait un de leur» ri-

(t) Voltaire, Ann. de l'emp. tom. I, p. 178.

(2) Bacon, Hist. de Henri VII, p. 29 delà trad. franc.

(3) Voltaire. Essai sur les mœurs, tom. III, ch. LX1Y.

« vaux et de leurs ennemis, non-seulement ils l*ap- « prouvaient , mais ils provoquaient quelquefois l'ex- « communication ; et en se chargeant eux-mêmes d'exé- « euter la sentence irai dépouillait un souverain de ses « états, ils soumettaient les leurs à cette juridiction « usurpée1. »

Il cite ailleurs un grand exemple de ce droit public, et en l'attaquant , il achève de le justifier. « Il semblait réser- « vé, dit-il , à ce funeste traité (la ligue de Cambrai) « de renfermer tous les vices. Le droit d'excommunica- « tion , en matière temporelle , y fut reconLu par deux « souverains; et il fut stipulé que Jules fulminerait un in- « terdii sur Venise , si dans quarante jours elle ne rendait « pas ses usurpations2. »

« Voilà, dirait Montesquieu, I'éponge qu'il faut passer « sur toutes les objections faites contre les anciennes ex- « communications. » Combien le préjugé est aveugle, même chez les hommes les plus clairvoyants ! C'est la première fois peut-être qu'on argumente de l'universalité d'un usage contre sa légitimité. Et qu'y a-t-il donc de sûr parmi les hommes, si la coutume, non contredite surtout, n'est pas la mère de la légitimité? le plus grand de tous les sophismes , c'est celui de transporter un système moderne dans les temps passés , et de juger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées. Avec ce principe , on bouleverserait l'univers ; car il n'y a pas d'institution établie qu'on ne pût renverser par le même moyen, en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étaient d'accord sur l'autorité des Papes, tous les raisonnemeots modernes tom»

(1) Lettres sur l'histoire, tom. II, lelt. XLI, p. -1t3, \R-%

(2) ihid. tom. III, lettre LXII, p. 233.

bent, d'autant pksque la théorie la plus certaine viens à l'appui des usages anciens.

En portant un œil philosophique sur le pouvoir jadis exercé par les Papes , on peut se demander pourquoi il s'est déployé si tard dans le monde ? Il y a deux réponses à celte question.

En premier lieu , le pouvoir pontifical , à raison de son caractère et de son importance , était sujet plus qu'un autre à la loi universelle du développement : or , si l'on réfléchit qu'il devait durer autant que la Religion même , on ne trouvera pas que sa maturité ail été retardée. La plante est une image naturelle des pouvoirs légitimes. Considérez l'arbre ; la durée de sa croissance est toujours proportionnelle à sa force et à sa durée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et de ses attributs , est , par cela même , faux , éphémère et ridicule. Autant vaudrait imaginer un homme adulte-né.

En second lieu , il fallait que l'explosion de la puissance pontificale , s'il est permis de s'exprimer ainsi , coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu'elle devait christianiser*

Je me résume. Nulle souveraineté n'est illimitée dans toute la force du terme , et même nulle souveraineté ne peut l'être : toujours et partout elle a été restreinte de quelque manière1. La plus naturelle et la moins dange-

(1) Ce qr.i doit s'entendre suivant l'explication que j'ai donne'e pins haut (liv. II, ch. III, p. 221) ; c'est-à-dire qu'il n'y a point de souveraineté* qui, pour le bonheur des hommes, el pour le sien surtout, ne scii bornée de quelque manière; mais que, dans l'intérieur de ces bornes, placées comme H plaît à Dieu, elle est toujours el partout absolue, et tenue pour infaillible. Et quand je parle de l'exercice légilune de laseuveraigcié,

2,7 rciise , chez des nations surtout neuves et féroces , c'était sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle. L'hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême ; cette hypothèse , dis-je , n'avait rien de choquant , et pouvait même se présenter à la raison , comme supérieure à l'institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps modernes aient imaginé rien de meilleur , ni même d'aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie , la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre , comme il arrive . toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux-mêmes, et qu'on laisse faire le temps? Les plus affreuses calamités , les guecres de religion , la révolution française , etc. n'eussent pas été possibles dans cet ordre de choses; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer, et malgré l'épouvantable alliage des erreurs, des vices et des passions qui ont désolé l'humanité à des époques déplorables , elle n'en a pas moins rendu les services les plus signalés à l'humanité.

" Les écrivains sans nombre , qui n'ont pas aperçu ces vérités dans l'histoire , savaient écrire sans doute , ils ne l'ont que trop prouvé; mais certainement aussi, jamais ils n'ont su lire.

je n'entends point oh je ne dis point l'exercice jtttte, ce qni produirai! tmo amphibologie dangereuse , à moins que par ce dernier mot on ne veuille dire que tout ce qu'elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel : ce qui est la Teriie*. C'est ainsi qu'un tribunal suprême , tant qu'il ne sorl pps de ses attributions , est toujours juste; car c'est la môme chose dant la pratique d'être i'nfffîUible , c& de se îromccv sans api

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