APPLICATION HYPOTHÉTIQUE DES PRINCIPES PRECEDENTS
Très-humbles et très-respectueuses remontrances des états-généraux du royaume de***, assemblés à**% à N. S» P. le Pape Pie VIL
« Très-saint Père ,
« Au sein de la plus amère affliction et de la plus cruelle « anxiété que puissent éprouver de fidèles sujets , et for- « ces de choisir entre la perte absolue d'une nation et les « dernières mesures de rigueur contre une tête auguste , « les états-généraux n'imaginent rien de mieux que de se « jeter dans les bras paternels de V. S. , et d'invoquer sa « justice suprême pour sauver , s'il en est temps , un émet pire désolé.
« Le souverain qui nous gouverne , T. S. P. , ne règne « que pour nous perdre. Nous ne contestons point ses « vertus , mais elles nous sont inutiles , et ses erreurs sont « telles , que si V. S. ne nous tend la main , il n'y a plus a pour nous aucun espoir de salut.
« Par une exaltation d'esprit qui n'eut jamais d'égale , « ce prince s'est imaginé que nous vivions au XVIe siècle, « et qu'il était , lui , Gustave- Adolphe. V. S. peut se faire « représenter les actes delà diète germanique; elle y verra « que notre souverain , en sa qualité de membre du corps « germanique, a fait remettre au directoire plusieurs « notes qui partent évidemment des deux suppositions que « nous venons d'indiquer, et dont les conséquences nous * écrasent. Transporté par un malheureux enthousiasme
« militaire absolument séparé du talent, il veut faire la « guerre ; il ne veut pas qu'on la fasse pour lui , et il ne « sait pas la faire. Il compromet ses troupes, les humilie, « et punit ensuite ses officiers des revers dont il est Tau- « teur. Contre les règles de la prudence la plus commune, « il s'obstine à soutenir la guerre , malgré sa nation , « contre deux puissances colossales, dont une seule suffis « rait pour nous anéantir dix fois. Livré aux fantômes de « l'illuminisme , c'est dans l'Apocalypse qu'il étudie la « politique ; et il en est venu à croire qu'il est désigné dans « ce livre comme le personnage extraordinaire destiné à « renverser le géant qui ébranle aujourd'hui tous les « trônes de l'Europe ; le nom qui le dislingue parmi les « rois, est moins flatteur pour son oreille, que celui qu'il « accepta en s'aflîliant aux sociétés secrètes; c'est ce dev- « nier nom qui paraît au bas de ses actes , et les armes de « son auguste famille ont fait place au burlesque écusson ■ des frères. Aussi peu raisonnable dans l'intérieur de sa « maison que dans ses conseils , il rejette aujourd'hui une « compagne irréprochable, par des raisons que nos dé- « pulés ont ordre d'expliquer de vive voix à V. S. Et m a elle n'arrête point ce projet -par un décret salutaire , « nous ne doutons point que bientôt quelque choix inégal « et bizarre ne vienne encore justifier notre recours. Enfin, s T. S. P. , il ne tient qu'à V. S. de se convaincre , par « les preuves les plus incontestables , que la nation étant e irrévocablement aliénée de la dynastie qui nous gouverne, « cette famille, proscrite par l'opinion universelle, doiî « disparaître pour le salut public qui marche avasï « tout.
« Cependant , T. S. P. , à Dieu ne plaise que nous vou- « lions en appeler à notre propre jugement , et nous dé- « terminer par nous-mêmes dans celle grande occasion! Nous
e savons que les rois n'ont point déjuges temporels, sura tout parmi leurs sujets , et que la majesté royale ne re- « lève que de Dieu. C'est donc à vous, T. S. P., c'est à « vous , comme représentant de son Fils sur la terre , que a nous adressons nos supplications, pour que vous daigniez e nous délier du serinent de fidélité qui nous attachait à « celte famille royale qui nous gouverne , et transférer à « une autre famille des droits dont le possesseur acluel « ne saurait plus jouir que pour son malheur et pour le « noire. »
Quelles seraient les suites de ce grand recours? Le Pape promettrait, avant tout, de prendre la chose en profonde considération , et de peser les griefs de la nation dans la balance de la plus scrupuleuse justice, ce qui eût suffi d'abord pour calmer les esprits; car l'homme est fait ainsi : c'est le déni de justice qui l'irrite; c'est l'impossibilité de l'obtenir qui le désespère. Du moment où il est sur d'être entendu par un tribunal légitime, il est tranquille.
Le Pape enverrait ensuite sur les lieux un homme de sa confiance la plus intime, et fait pour traiter d'aussi grands intérêts. Cet envoyé s'interposerait entre la nation et son souverain. Il montrerait à l'une la fausseté ou l'exagération visible de ses plaintes, le mérite incontestable du souverain , et les moyens d'éviter un immense scandale politique; à l'autre les dangers de l'inflexibilité, la nécessité de traiter certains préjugés avec respect , l'inutilité surtout des appels au droit et à la justice, lorsqu'une fois l'aveugle force est déchaînée : il n'oublierait rien enfin pour éviter les dernières extrémités.
Mettons cependant la chose au pire , et supposons que îe Souverain Pontife ait cru devoir délier les sujets du serment de fidélité; il empêchera du moins toutes les mesures violentes. En sacrifiant le roi , il sauvera la majesté;
iî ne négligera aucun des adoucissements personnels que les circonstances permettent , mais surtout , et ceci mérite peut-être quelque légère attention , il tonnerait contre le p: ojet de déposer une dynastie entière , même pour les crimes , et à plus forte raison pour les fautes d'une seule tète. Il enseignerait aux peuples « que c'est la famille qui « règne; que le cas qui vient de se présenter est tout semât blable à celui d'une succession ordinaire , ouverte par la a mort ou la maladie; et il finirait par lancer Vanathème « sur tout homme assez hardi pour mettre en question les « droits de la maison régnante. »
Voilà ce que le Pape aurait fait, en supposant les lumières de notre siècle réunies au droit public du XIIe.
Croit-on qu'il ne fût pas possible de faire plus mal?
Que nous sommes aveugles en général! et, s'il est permis de le dire, que les princes en particulier sont trompés par les apparences ! On leur parle vaguement des excès de Grégoire VII et de la supériorité de nos temps modernes; mais comment le siècle des révoltes a-t-il le droit de se moquer de ceux des dispenses ! Le Pape ne délie plus du serment de fidélité , mais les peuples se délient eux-mêmes ; ils se révoltent ; ils déplacent les princes ; ils les poignardent; ils les font monter sur l'échafaud. Us font pire encore. — Oui ! ils font pire ; je ne me rétracte point, ils leur disent : Fous ne nous convenez plus , allezvous-en! Ils proclament hautement la souveraineté originelle des peuples et le droit qu'ils ont de se faire justice. Une fièvre constitutionnelle, on peut je crois s'exprimer ainsi, s'est emparée de toutes les têtes , et l'on ne sait encore ce qu'elle produira. Les esprits privés de tout centre commun, et divergeant de la manière la plus alarmante, ne s'accordent que dans un point , celui de limiter les souverainetés. Qu'est-ce donc que les souverains ont gagné
k ces lumières tant vanlées et toutes dirigées contre eux? J'aime mieux le Pape.
II nous reste à voir s'il est vrai que la prétention à la puissance que nous examinons ait inondé V Europe de sang et de fanatisme.