SUR LES PRETENDUES GUERRES PRODUITES PAR LE CHOC DES DEUX PUISSANCES
C'est à l'année 1076 qu'il faut en fixer le commencement. Alors l'empereur Henri IV , cité à Rome pour cause de simonie , envoya des ambassadeurs que le Pape ne voulut point recevoir. L'empereur irrité assemble un concile à Worms où il fait déposer le Pape ; celui-ci , à son tour (c'était le fameux Grégoire VII) dépose l'empereur et déclare ses sujets déliés du serment de fidélité1. Et malgré la soumission de Henri , Grégoire , qui s'était borné à l'absolution pure et simple , mande aux princes d'Allemagne d'élire un autre empereur } s'ils ne sont pas contents de Henri. Ceux-ci appellent à l'empire Rodolphe de Souabe, et il en naît une guerre entre les deux concurrents. Bientôt Grégoire ordonne aux électeurs de tenir une nouvelle assemblée pour terminer leurs différends , et il excommunie tous ceux qai mettraient obstacle à cette assemblée.
(1) Risoluzione che quantunque non praticata da alcuno de' suoi predccessori , pure fu credula giusta e neccssaria in quesU congiunlura. (Muratori , Ann. d'Ilalia, lom. VI, in-i, p. 2i6. ) Ajoutez ce qui es! di« à la page prdcédeate : Fin qui avca il pontifice Gregorio usale lutte le manière più efllcaci , ma insieme dolci per impedir la rollura. (Ibid. p. 2ÏÔ.)
les partisans de Henri déposèrent de Eouveau le Pape au concile de Bresse en 1 080 1 . Mais Rodolphe ayant été défait et tué dans la même année , les hostilités furent terminées.
Si l'on demande par qui avaient été établis les électeurs, Voltaire est là pour répondre que les électeurs s'étaient institués par eux-mêmes, et que c'est ainsi que tous les ordres s'établissent , les lois et le temps faisant le reste2; et il ajoutera avec la même raison , que les princes qui avaient ie droit d'élire l'empereur , paraissent avoir eu aussi celui de le déposer 3.
Nul doute sur la vérité de cette proposition. 11 ne faut point confondre les électeurs modernes , purs titulaires sans autorité, nommant pour la forme un prince, héréditaire dans le fait; il ne faut point, dis-je, les confondre avec les électeurs primitifs , véritables électeurs, dans toute la force du terme , qui avaient incontestablement le droit de demander à leur créature compte de sa conduite politique. Comment peut-on imaginer d'ailleurs un prince allemand électif, commandant à l'Italie, sans être élu par l'Italie ? Pour moi , je ne me figure rien d'aussi monstrueux. Que si la force des circonstances avait naturellement concentré tout ce droit sur la tête du Pape , en sa double qualité de premier prince italien et de chef de l'Eglise catholique, qu'y avait-il encore de plus convenable que cet état de choses ? Le Pape , au reste , dans tout ce qu'on vient de voir , ne troublait point le droit public de l'empire : il or-
(1) On entead ionrent demander si les Papes avaient droit de déposer 1rs empereurs ; mais de savoir *f les empereurs avaient droit de déposer les Papes , c'est une petite question dont on ne s'inquiète guère.
(2) Voltaire , Essai sur les mœurs , etc. , tora. IV , chap. CXCV. (3)/6«i. tom. III, chap. XL VI.
2$4 donnait aux électeurs Je délibérer et d'élire ; il leur ordonnait de prendre les mesures convenables pour étouffer tous les différends. C'est tout ce qu'il devait faire. On a bientôt prononcé les mots faire et défaire les empereurs; mais rien n'est moins exact , car le prince excommunié était bien le maître de se réconcilier. Que s'il s'obslinaii, c'était lui qui se défaisait; et si par hasard le Pape avaii agi injustement , il en résultait seulement que , dans ce cas, il s'était servi injustement d'une autorité juste, malheur auquel toute autorité humaine est nécessairement exposée. Dans le cas où les électeurs ne savaient pas s'accorder et commettaient l'insigne folie de se donner deux empereurs, c'était se donner la guerre dans l'instant même; et la guerre étant déclarée, que pouvaient encore faire les Papes? La neutralité était impossible, puisque le sacre était réputé indispensable , et qu'il était demandé eu par les deux concurrents ou par le nouvel élu. Les Papes devaient donc se déclarer pour le parti où ils croyaient voir la justice. A l'époque dont il s'agit ici, une foule de princes et d'Evéqucs (qui étaient aussi des princes) tant d'Allemagne que d'Italie, se déclarèrent contre Henri pour se délivrer enfin d'un roi né seulement pour le malheur de ses sujets * .
(i) Passarono a liberar se stessi da un principe nato solainenle per rentière infelici i suoi sudditi. (Muralori , ibid. p. 248. ) Toute l'histoire nous dit ce qu'élait Henri comme prince; son fils et sa femme nous ont appris ce qu'il était dans son intérieur. Qu'on se représente la malheureuse Praxède arrachée de sa prison par les soins de la sage Ulalhilde . et conduite par le désespoir à confesser au milieu d'un concile d'abominables horreurs. Jamais la Providence ne permet au ge'nie du mal de déchaîner un de ces animaux féroces sans leur opposer l'invincible génie de quelque grand homme ; et ce grand homme fut Grégoire VII. Les écrivains de notre siècle sont d'un autre avis : Ils ae cessent de nous parler du fongueux.
En Tannée 1078, le ?âpe envoya des légats en Allemagne pour examiner sur les lieux de quel côté se trouvait le bon droit, et deux ans après il en envoya d'autres encore pour mettre fin à la guerre , s'il était possible ; mais il n'y eut pas moyen de calmer la tempête , et trois batailles sanglantes marquèrent cette année si malheureuse pour l'Allemagne.
C'est abuser étrangement des termes que d'appeler cela une guerre entre le sacerdoce et V empiré. C'était un schisme dans l'empire , une guerre entre deux princes rivaux, dont l'un était favorisé par l'approbation et quelquefois par la concurrence forcée du Souverain Pontife. Une guerre est toujours censée se faire entre deux parties principales , qui poursuivent exclusivement le même objet. Tout ce qui se trouve emporté par le tourbillon ne répond de rien. Qui jamais s'est avisé de reprocher la guerre de la succession à la Hollande ou au Portugal?
On connaît les querefes de Frédéric avec le Pape Adrien IV. Après la mort de cet excellent Pontife1, arrivée en 1159, l'empereur fit nommer un Antipape, et le soutint de toutes ses forces avec une obstination qui déchira misérablement l'Eglise. Il s'était permis de tenir un concile et de mander le Pape à Pavie , sans compliment , pour en faire ce qu'il aurait jugé à propos ; et dans sa lettre il l'appelait simplement Rolland, nom de maison du- Pontife. Celui-ci se garda bien de se rendre à une invitation également dangereuse et indécente. Sur ce refus,
Je l'impitoyable Grégoire. Henri, au contraire, jouit de loule leur faveur : c'est toujours le malheureux , Y infortuné Henri ! — Ils n'ont d'entrailles que pour le crime.
(1) Lasciô dopo di se gran Iode di pietà , di pnidenza c di zelo , moîla opère dellasuapia eprincipesca libéralité, (Murât. A«n. d'Ita'.. tom. UF> P. 538, A. 1159. )
quelques Evêques séduits, payés ou effrayés par l'empereur, osèrent reeonnaître Octavien (ou Victor) comme Pape légitime, et déposer Alexandre III après l'avoir excommunié. Ce fut alors que le Pape, poussé aux dernières extrémités, excommunia lui-même l'empereur et déclara ses sujets déliés du serment de fidélité1. Ce schisme dura dix-sept ans, jusqu'à l'absolution de Frédéric, qui lui fut accordée dans l'entrevue si fameuse de Venise , en 1 1 77.
On sait ce que le Pape eut à souffrir durant ce long intervalle et de la violence de Frédéric et des manœuvres de l'Antipape. L'empereur poussa l'emportement au point de vouloir faire pendre les ambassadeurs du Pape, à Crème, où ils se présentèrent à lui. On ne sait même ce qu'il en serait arrivé sans l'intervention des deux princes , Guelfe et Henri de Léon. Pendant ce temps, l'Italie était en feu ; les factions la dévoraient. Chaque ville était devenue un foyer d'opposition contre l'ambition insatiable des empereurs. Sans doute que ces grands efforts ne furent pas assez purs pour mériter le succès ; mais qui ne s'indignerait contre l'insupportable ignorance qui ose les nommer révoltes? Qui ne déplorerait le sort de Milan? Ce qu'il importe seulement d'observer ici , c'est que les Papes ne furent point la cause de ces guerres désastreuses ; qu'ils en furent au contraire presque toujours les victimes,
(1) Telle esl la vérité. Voulez-vous savoir ensuite ce qu'on a osé écrire en France? ouvrez les Tablettes chronologiques de l'abbé Lenglel-Dufre*noy, vous y lirez , sur l'année 1159 : Le Pape (Adrien IV) n'ayant pu porter les Milanais à se révolter contre l'empereur , excommunia ce prince.
Et l'empereur fut excommunié l'année suivante 1160, à la messe du jeudi-saint , par le successeur d'Adrien IV , ce dernier étant mort le 1er septembre 1159; et l'on a vu pourquoi Frédéric fut excommunié : mais voilà ce iju'on raconte , et malheureusement voilà ce qu'on croit.
nommément dans cette occasion. Ils n'avaient pas même la puissance de faire la guerre , quand ils en auraient eu la volonté , puisque , indépenda mment de l'immense infériorité de forces, leurs terres étaient presque toujours envahies, et que jamais ils n'étaient tranquillement maîtres chez eux, pas même à Rome où l'esprit républicain était aussi fort qu'ailleurs , sans avoir les mêmes excuses. Alexandre III dont il s'agit ici, ne trouvant nulle part un !ieu de sûreté en Italie, fut obligé enfin de se retirer en France, asile ordinaire des Papes persécutés*. Il avait résisté à l'empereur et fait justice suivant sa conscience. Il n'avait point allumé la guerre ; il ne l'avait point faite ; il ne pouvait la faire ; il en était la victime. Voilà donc encore une époque qui se soustrait tout entière à cette lutte sanglante du sacerdoce et de l'empire2.
En l'année 1198, nouveau schisme dans l'empire. Les électeurs s'étant divisés , les uns élurent Philippe de Souabe, et les autres, Othon de Saxe, ce qui amena une
(1) Frese la risolutione di passare nel regno di Francia , usato rifugio de' Papi perseguilati. ( Murât, ibid. tom. VI , p. 549 , A. 1661.) Il es» remarquable que dans l'éclipsé que la gloire française vient de subir , les oppresseurs de la nation lui avaient précisément fait changer de rôle ; ils allèrent chercher le Pontife pour l'exterminer. Il est permis de croire que le supplice auquel la France est condamnée en ce moment , est la peine du crime qui fut commis en son nom. Jamais elle ne reprendra ga place sans reprendre ses fonctions. ( J'écrivais celte note au mois d'août 1817. )
(2) Dans l'Abrégé chronologique que je citais tout à l'heure , on lit, sur l'année 1167 ; V empereur Frédéric défait plus de 12,000 Romains, et s'empare de Rome : le Pape Alexandre est olligé de prendre la fuite. Qui ne croirait que le Pape faisait la guerre à l'empereur , tandis que les Romains la faisaient malgré le Pape, qui ne pouvait l'empêcher? Ancorclie si opponesse a tal risoluzione il prudentissimo Papa Alcssandro III. ( Mural, ad Ann. tom. IV , p. 575. ) Depuis trois siècles , l'histoire en* tière semble n'être qu'une grande conjuration contre la vérité»
DU Fà?£.
gtîcrre de dix ans. Pendant ce temps» Innocent III qni s'était déclaré pour Othon , profita des circonstances pour se faire restituer la Romagne , le duché de Spolette et te patrimoine de la comtesse Mathilde , que les empereurs avaient injustement inféodés à quelques petits princes. En tout cela , pas l'ombre de spiritualité ni de puissance ecclésiastique. Le Pape agissait en bon prince , suivant les règles de la politique commune. Absolument forcé de se décider, devait-il donc protéger la postérité de Barberousse contre les prétentions non moins légitimes d'un prince appartenant à une maison qui avait bien mérité du Saint-Siège, et beaucoup souffert pour lui? Devait-il se laisser dépouiller tranquillement, de peur de faire dubruit? En vérité, on condamne ces malheureux Pontifes à une singulière apathie!
En 1210, Othon IV, au mépris de toutes les lois de la prudence et contre la foi de ses propres serments, usurpe les terres du Pape et celles du roi de Sicile, allié et vassal du Saint-Siège. Le Pape Innocent III l'excommunie et le prive de l'empire. On élit Frédéric. Il arrive ce qui arrivait toujours : les princes et les peuples se divisent. Othon continue contre Frédéric, empereur, la guerre commencée contre ce même Frédéric, roi de Sicile. Rien ne change : on se battait, on se battit ; mais tous les torts étaient du celé d'Olhon, dont l'injustice et l'ingratitude ne sauraient cire excusées. Il le reconnut lui-même lorsque , sur le point de mourir, en 1218, il demanda et obtint l'absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance.
Frédéric II, son successeur, s'était engagé, par serment et sous peine d'excommunication , à porter ses armes dans la Palestine ' ; mais au lieu de remplir ses
(1) Al che egli si obligé con solenr.e giuramento setto pena délia sco- Bianica, ( Jla.-ëL ibul. loin. Vlï ,p. 175 , A. 1223= }
engagements , il ne pensait qu'à grossir son trésor , aux dépens même de l'Eglise , pour opprimer la Lombardie. Enfin, il fut excommunié en 1227 et 1228. Frédéric s'était enfin rendu en Terre-Sainte, et pendant ce temps, le Pape s'était emparé d'une partie de la Pouille1 ; maib bientôt l'empereur reparut et reprit tout ce qui lui avail été enlevé. Grégoire IX , qui mettait avec grande raison les croisades au premier rang des affaires politiques ei religieuses, et qui était excessivement mécontent de l'empereur, à cause de la trêve qu'il avait faite avec le Soudan, excommunia de nouveau ce prince. Réconcilié en 1230, il n'en continua pas moins la guerre, et la fit avec une cruauté inouïe2.
' Il sévit surtout contre les prêtres et contre les églises d'une manière si horrible , que le Pape l'excommunia de nouveau. Il serait inutile de rappeler l'accusation d'impiété et le fameux livre des Trois Imposteurs : ce sont des choses connues universellement. On a accusé, je le sais, Grégoire IX de s'être laissé emporter par la colère , et d'avoir mis trop de précipitation dans sa conduite envers Frédéric. Muratori a dit d'une manière , à Rome on a dit d'une autre ; cette discussion qui exigerait beaucoup de temps et de peine , est étrangère à un ouvrage où il ne s'agit pas du tout de savoir si les Papes n'ont jamais eu de torts. Supposons, si l'on veut, que Grégoire IX se soit montré trop inflexible, que dirons-nous d'Innocent IV qui avait été l'ami de Frédéric avant d'oc-
Çt) Mais pour en investir Jean de Brienne", beau-père de ce même Frédéric : ce qui me'rite d'èlre remarqué. En général , l'esprit d'usurpation fut toujours étranger aux Papes ; on ne l'a pas assez observé.
(2) On le vit, par exemple , au siège de Rome , faire fendre la tète en quatre aux prisonniers de guerre , ou leur brûler le front avec un feï «iilié en croix»
cupcr le Saint-Siège, et qui n'oublia rien pour rétablir la paix? Il ne fut pas plus heureux que Grégoire ; et il finit par déposer solennellement l'empereur , dans le concile général de Lyon , en 12451.
Le nouveau schisme de l'empire , qui eut lieu en 1257, lut étranger au Pape, et ne produisit aucun événement relatif au Saint-Siège. Il en faut dire autant de la déposition d'Adolphe de Nassau , en 1298 , et de sa lutte avec Albert d'Autriche.
En 1314, les électeurs commettent de nouveau l'émorme faute de se diviser ; et tout de suite il en résulte une guerre de huit'ans entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche : guerre de même entièrement étrangère au Saint-Siège.
A cette époque , les Papes avaient disparu de cette malheureuse Italie où les empereurs ne s'étaient pas montrés depuis soixante ans., et que les deux factions ensanglantaient d'une extrémité à l'autre, sans plus guère se soucier des intérêts des Papes, ni de ceux des empereurs2.
La guerre entre Louis et Frédéric produisit les deux batailles sanglantes d'Eslingen en 1315 , et de Muldoriï en 1322.
Le Pape Jean XXII avait cassé les vicaires de l'empire en 1317, et mandé les deux concurrents pour discuter leurs droits. S'ils avaient obéi , on aurait évité au moins la bataille de Muldorff. Au reste , si les prétentions du Pape étaient exagérées, celles des empereurs ne l'étaient
(1) Plusieurs écrivains ont remarque* que celle fameuse excommunication fut nrononcée en présence, mais non avec l'approbation du concile. Celle différence csl à peine sensible dès que le concile ne protesta pas ; cl s'il ne prolesta pas , c'est qu'il crut qu'il s'agissait d'un point de droit public qui n'exigeait pas même de discussion. C'est ce qu'on n'observe pas assec
(2) Maimbourg. Ilist. de la décad. eW* A. 1308.
pas moins. Nous voyons Louis do Bavière traiter îe Pape , dans une ordonnance du 23 avril 1328, absolument comme un sujet impérial. Il lui ordonna la résidence, lui défendit de s'éloigner de Rome -pour plus de trois mois , ei à plus de deux journées de chemin , sans la permission du clergé et du peuple romain. Que si le Pape résistait à troif sommations , il cessait de V être ipso facto.
Louis termina par condamner à mort Jean XXII 1 .
Voilà ce que les empereurs voulaient faire des Papes ! et voilà ce que seraient aujourd'hui les Souverains Pontifes , si les premiers étaient demeurés maîtres.
On connaît les tentatives de Louis de Bavière, faites à différentes reprises pour être réconcilié ; et il paraît même que le Pape y aurait donné les mains sans l'opposition formelle des rois de France , de Naples , de Bohême et de Pologne2. Mais l'empereur Louis se conduisit d'une manière si insupportable , qu'il fut nouvellement excommunié en 1346. Son extravagante tyrannie fut portée , en Italie, au point de proposer la vente des états et des villes de ce pays , à ceux qui lui en offriraient un plus haut prix 3.
L'époque célèbre de 1349 mit fin à toutes les querelles.
(1) Maiinb. Hist. de la décad. etc. A. 1328.
(2) Il ne faut jamais perdre de vue cette grande et incontestable vérité historique, que tous les souverains regardaient le Pape comme leur supérieur, même temporel , mais surtout comme le suzerain des empereurs élec* iifs. Les Papes étaient censés , dans l'opinion universelle , donner l'empire en couronnant l'empereur. Celui-ci recevait d'eux le droit de se nommer un successeur. Les électeurs allemands recevaient de lui celui de nommer un roi des Teutons, qui était ainsi destiné à l'empire. L'empereur élu Aii prêtait serment , etc. Les prétentions des Papes ne sauraient donc paraître étranges qu'à ceux qui refusent absolument de se transporter dtfns ces temps reculés.
(3) Maimb.Hist. de la décad. etc. AA. 132S cl 1329.
Charles IV plia en Allemagne et en Italie. Alors on se moqua de lui , parce que les esprits étaient accoutumés aux exagérations. Cependant , il régna fort bien en Allemagne, et l'Europe lui dut la bulle d'or qui fixa le droit public de l'empire. Dès lors rien n'a changé, ce qui fait voir qu'il eut parfaitement raison , et que c'était là le point fixé par la Providence.
Le coup d'œil rapide jeté sur cette fameuse querelle apprend ce qu'il faut croire de ces quatre siècles de sang et de fanatisme. Mais , pour donner au tableau tout le sombre nécessaire, et surtout pour jeter tout l'odieux sur les Papes, on emploie d'innocents artifices qu'il est utile de rapprocher.
Le commencement de la grande querelle ne peut être fixé plus haut que l'année 1076; et la fin ne peut être portée plus bas que l'époque de la bulle d'or , en 1349. Total 273. Mais comme les nombres ronds sont plus agréables , il est bon de dire quatre siècles , ou tout au moins près de quatre siècles.
Et comme on se battit en Allemagne et en Italie pendant cette époque, il est entendu qu'on se battit pendant toute cette époque.
Et comme on se battit en Allemagne et'en Italie , et que ces deux étals sont une partie considérable de l'Europe , il est entendu encore qu'on se battit dans toute V Europe. C'est une petite synecdoque qui ne souffre pas la moindre difficulté.
Et comme la querelle des investitures et les excommunications firent grand bruit pendant ces quatre siècles, et purent donner lieu à quelques mouvements militaires , il est prouvé de plus que toutes les guerres d'Europe , durant cette époque , n'eurent pas d'autre cause , et toujours par la faute des Papes.
En sorte que les Papes, pendant près de quatre siècles? ont inonde V Europe de sang et de fanatisme*.
L'habitude et le préjugé ont tant d'empire sur l'homme , que des écrivains , d'ailleurs très-sages , sont assez sujets , en traitant ce point d'histoire, à dire le pour et le contre sans s'en apercevoir.
Maimbourg , par exemple , qu'on a trop déprécié , et qui me paraît , en général , assez sage et impartial dans son Histoire de la décadence deV empire, etc. , nous dit , en parlant de Grégoire VII : « S'il avait pu s'aviser de faire « quelque bon concordat avec l'empereur , semblable à « ceux qu'on a faits depuis fort utilement , il aurait « épargné le sang de tant de millions d'hommes qui péri- « rent dans la querelle des investitures2. »
Rien n'égale la folie de ce passage. Certes, il est aisé de dire dans le XVIIe siècle comment il aurait fallu faire un concordat dans le XIe avec des princes sans modération , sans foi et sans humanité.
Et que dire de ces tant de millions d'hommes sacrifiés à la querelle des investitures, qui ne dura que cinquante ans , et pour laquelle je ne crois pas qu'on ail versé une goutte de sana3?
(1) « Pendant quatre ou cinq siècles. » Lettres sur l'histoire. Paris , Nyofa, 1803 , lom. II, lett. XXVIII , p. 220. Note.
« Pendant près de quatre siècles. » Ibid. Lettre XLI , p. 4GS. Je m'en tiens à la moyenne de quatre siècles.
(2) Maimbourg. A. 10S5.
(3) La dispute commença avec Henri sur la simonie , l'empereur voulant mettre les bénéfices ecclésiastiques a l'encan et faire de l'Eglise un lief relevant de sa couronne , et Grégoire VII voulant le contraire. Quant aux investitures , on voit d'un côté la violence, et de l'autre une résistance pastorale plus ou moins malheureuse. Jamais le sang n'a coulé pour cet objet,
Mais si le préjugé national vient à sommeiller un instant chez le même auteur , la vérité lui échappera , et il nous dira sans détour , dans le même ouvrage :
« Il ne faut pas croire que les deux factions se fissent
« la guerre pour la religion Ce n'étaient que la haine
« et l'ambition qui les animaient les uns contre les autres « pours'entre-détruirc1. »
Les lecteurs qui n'ont lu que les livres bleus , ne sauraient s'arracher de la tête le préjugé que les guerres de cette époque eurent lieu à cause des excommunications , et que sans les excommunications on ne se serait pas battu. C'est la plus grande de toutes les erreurs. Je l'ai dit plus haut, on se battait avant, on se battait après. La paix n'est pas possible partout où la souveraineté n'est pas assurée. Or, elle ne l'était point alors. Nulle part elle ne durait assez pour se faire respecter. L'empire même , étant électif, n'inspirait point cette sorte de respect qui n'appartient qu'à l'hérédité. Les changements, les usurpations, les vœux outrés, les projets vastes, devaient être les idées à la mode , et réellement ces idées régnaient dans tous les esprits. La vile et abominable politique de Machiavel est infectée de cet esprit de brigandage; c'est la politique des coupe-gorges qui , dans le XVe siècle encore, occupait une foule de grandes têtes. Elle n'a guère qu'un problème : Comment un assassin pourra-t-il en prévenir un autre? Il n'y avait pas alors en Allemagne et en Italie unseulsouverain qui se crût propriétaire sûr de ses états et qui ne convoitât ceux de son voisin. Pour comble de malheur, 1a souveraineté morcelée se livrait par lambeaux aux princes en état de l'acheter. Il n'y avait pas de château qui ne recelât un brigand ou le fils d'un brigand La haine était
(1) Maimbourg. Ilist. de la décad. A. 1317.
dans tous les cœurs, et la triste habitude des grands cri-» in.es avait fait de l'Italie entière un théâtre d'horreurs. Deux grandes factions que les Papes n'avaient nullement créées divisaient surtout ces belles contrées. « Les Guel- « fes qui ne voulaient pas reconnaître l'empire, se tenaient « toujours du côté des Papes contre les empereurs4. » Les Papes étaient donc nécessairement Guelfes, et les Guelfes étaient nécessairement ennemis des Antipapes que le? empereurs ne cessaient d'opposer aux Papes. Il arrivait donc nécessairement que ce parti était pris pour celui de "orthodoxie ou du papisme (s'il est permis d'employer dans son acception simple un mot gâté par les sectaires). Muratori même , quoique très-impérial, appelle souvent dans ses Annales d'Italie , peut-être sans y faire attention , îes Guelfes et les Gibelins , des noms de catholiques et de schismatiques2 ; mais on le répète encore, que les Papes s'avaient point fait les Guelfes. Tout homme de bonne foi versé dans l'histoire de ces temps malheureux , sait que , dans un tel état de choses, le repos était impossible. Il n'y a rien de si injuste et rien à la fois de si déraisonnable que d'attribuer aux Papes des tempêtes politiques absolument inévitables, et dont ils atténuèrent, au contraire, assez souvent les effets, par l'ascendant de leur autorité.
Il serait bien difficile , pour ne pas dire impossible , d'assigner, dans l'histoire deces temps malheureux , une seule guerre directement et exclusivement produite par une excommunication. Ce mal venait le plus souvent s'ajouter à un autre , lorsqu'au milieu d'une guerre allumée déjà par la politique, les Papes se croyaient par quelques raisons obligés de sévir.
(1) Maimbourg. A. 1317.
(•2) Laleggecatlolica. — La parte cattolica. — La fazionede' scîsraatiti, •Ac, etc. (Mural. Ann. d'Italia , tom. VI, p. 2G7, 2G9 , 317 , etc. )
L'époque de Henri IV et celle de Frédéric II sont les deux où l'on pourrait dire avec plus de fondement, que l'excommunication enfanta la guerre ; et cependant encore que de circonstances atténuantes tirées ou de l'inévitable force des circonstances , ou des plus insupportables provocations , ou de l'indispensable nécessité de détendre l'Eglise , ou des précautions dont ils s'environnaient pour diminuer le mal4 ! Qu'on retranche d'ailleurs de cette période que nous examinons , les temps où les Papes et les empereurs vécurent en bonne intelligence ; ceux où leurs querelles demeurèrent de simples querelles ; ceux où l'empire se trouvait dépouvu de chefs dans ces interrègnes qui ne furent ni courts , ni rares pendant cette époque ; ceux où les excommunications n'eurent aucune suite politique ; ceux où le schisme de l'empire n'ayant pris son origine que dans la volonté des électeurs , sans aucune participation de la puissance spirituelle , les guerres lui demeuraient parfaitement étrangères ; ceux enfin où n'ayant pu se dispenser de résister , les Papes ne répondaient plus de rien, nulle puissance ne devant répondre des suites coupables d'un acte légitime ; et l'on
(1) On voit , par exemple , que Grégoire VII ne se détermina contre Henri IV que lorsque le danger et les maux de l'Eglise lui parurent intolérables. On voit de plus qu'au lieu de le déclarer déchu , il se contenta de le soumettre au jugement des électeurs allemands , et de leur mander dénommer un autre empereur, s'ils le jugeaient à propos. Eu quoi , '.ertes , il montrait de la modération , en parlant des idées de ce siècle. Que si les électeurs venaient à se diviser et à produire une guerre , ce n'était point du tout ce que voulait le Pape. On dira : Qui veut la cause, veut l'effet. Point du tout : si le premier moteur n'a pas le choix , et si l'effet dépend d'un agent libre qui fait mal en pouvant faire bien. Je consens, au surplus, que tout ceci ne soit considéré que comme moyen d'altération. Je n'aime pas mieux les raisonnements que les prétentions c>:agétiîei.
verra à quoi se réduisent ces quatre siècles de sang et de fanatisme imperturbablement cités à la charge des Souverains Pontifes.