‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 50 sur 85 · CONTINUATION DU MÊME SUJET. REFLEXIONS SUR CES GUERRES · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MÊME SUJET. REFLEXIONS SUR CES GUERRES

On déplairait certainement aux Papes si l'on soutenait que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité , et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l'égard des empereurs les bornes d'une modération parfaite, l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permit à leur égard. J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposaient les empereurs? Il est aisé de répondre : Du droit sur lequel repose toute autorité légitime, possession d'un côté , assentiment de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile , il serait permis au moins de rétorquer, et de demander de quel droit les empereurs se permettaient d'emprisonner, d'exiler, tfoutrager, de maltraiter, de déposer enfin les Souverains Pontifes ?

Je ferai observer de plus que les Papes qui ont régné dans ces temps difficiles, les Grégoire, les Adrien, les Innocent, les Céîestin, etc., ayant tous été des hommes éminents en doctrine et en vertu . au point d'arracher à leurs ennemis même le témoignage dû à leur caractère moral, il paraît bien juste que si , dans ce long et noble combat qu'ils ont soutenu pour la Ri'igion et l'crdre sochl contre tous les vices couronnés, i! se trouve quclqKes

obscurités que l'histoire n'a pas parfaitement cclaircies, on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étaient là pour se défendre, ils seraient en état de nous donner d'excellentes raisons de leur conduite.

Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route tout opposée. Pour lui, les empereurs sont tout, et les Papes rien1. Comment aurait-il pu haïr la Religion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les croyants fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome : Que l'Eglise et le Pape, c'est tout wn2! Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés et n'ont cessé, en conséquence, de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Ils ont été malheureusement puissamment favorisés en France , c'est-à-dire en Europe , par les parlements et par les jansénistes , deux partis qui ne différaient guère que de nom ; et à force d'attaques , de sophismes et de caïommies , tous les conjurés étaient parvenus à créer un préjugé fatal qui avait déplacé le Pape dans l'opinion , du moins dans l'opinion d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés , et qui avaient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables. Je ne lis pas sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur l'histoire :

« Louis le Débonnaire, détrôné par ses enfants , est « jugé, condamné, absous par une assemblée d'Evêques. « De la. ce pouvoir impolilique que les Evoques s'ar-

(1) Je reux dire les empereurs des temps passes, les empereurs pa ïens , tes empereurs persécuteurs , Jes empereurs ennemis de l'Eglise , qui veuleat (a dominer, l'asservir et l'écraser, etc. Cela s'entend*

Quant aus. empereurs et rois chrétiens , anciens et modernes , on sail comment la philosophie ies protège. Charlemagnc même s Irès-Deu l'honneur de lui plaire.

(2) Saint François de Sales , sup. p. 56.

« rogent sur les souverains ; de la ces excommunications « sacrilèges ou séditieuses ; de la ces crimes de lèse- « majesté fulminés à Saint-Pierre de Rome , où le succes- « seur de saint Pierre déliait les peuples du serment de « fidélité, où le successeur de celui qui a dit que son « royaume n'est pas de ce inonde , distribuait les sceptres « et les couronnes, où les ministres d'un Dieu de paix « provoquaient au meurtre des nations entières *. »

Pour trouver , même dans les ouvrages protestants , un morceau écrit avec autant de colère, il faudrait peutêtre remonter jusqu'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi possible ; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi , qu'importe au lecteur imprudent ou inattentif qui avale le poison ? Le terme de Use-majesté est étrange, appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape serait par hasard au-dessous d'un autre souverain ? Comme prince temporel , il est l'égal de tous les autres en dignité ; mais si l'on ajoute à ce titre celui de Chef suprême du christianisme^, il n'a plus d'égal, et l'intérêt de l'Europe, je ne dis rien de trop , exige quetout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu'un Pape ait excommunié quelque souverain , sans raison , il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut , lorsque , contre toutes les lois de la justice , de la décence et de la religion, il fit [insulter le Pape Innocent XII3 au milieu de Rome. On donnera à la conduite

(1) Lettres sur l'histoire , tom. Il, liv. XXXV, p. 330.

(2) C'est le titre remarquable que l'illustre Burke donna au Pape, dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n'est plus sous ma main. Il voulait dire sans doute que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. C'est une grande vérité confessée par un grand personnage.

(3) Bonus et pacifkus Ponlifex. (Boîsuel, Gafl. oilhud. g G )

ie ce grand prince tous les noms qu'on voudra , excepté celui de lèse-majesté qui aurait pu co avenir seulemen! au marquis de Lavardin , s'il avait agi sans mandat'.

Les excommunications sacrilèges ne sont pas moins amusantes, et n'exigent, ce me semble, après tout ce qui a été dit , aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j'estime infiniment , et qu'il ne pourra , j'espère , récuser tout à fait.

« Dans le temps des croisades la puissance des Papes « était grande ; leurs anathèmes, leur? interdits étaient « respectés, étaient redoutés. Celui qui aurait été peut- « être par inclination disposé à troubler les états d'un « souverain occupé dans une croisade, savait qu'il s'ex- « posait à une excommunication qui pouvait lui faire per- « dre les siens. Cette idée d'ailleurs était généralement « répandue et adoptée2. »

On pourrait, comme on voit, et je m'en chargerais volontiers , composer , sur ce texte seul , un livre trèssensé, intitulé : De l'utilité des sacrilèges. Mais pourquoi donc borner cette utilité au temps des croisades? Une puissance réprimante n'est jamais jugée , si l'on ne fait entrer en considération tout le mal qu'elle empêche. C'est là le triomphe de l'autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés 1

(i) îl entra à Rome à la lèic de £00 hommes , en conquérant, plutôt qu'en ambassadeur venant au nom de son maître réclamer , au pied de la lettre , le droit de proléger le crime. Il eut pour sa cour l'attention délicate de communier publiquemeot dans sa chapelle , après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que Mm* Je Sévigné a fait le singulier éloge qu'on peut lire dans sa teltre du 16 oc lobre 1675.

(2) Lettres sur l'hisl. liv. XLYîI , p. Ï94.

27 î et qu'est-ce que ne lui doit pas îe monde? Pour une lutte plus ou moins heureuse qui se montre dans l'histoire , combien de pensées fatales , combien de désirs terribles étouffés dans les cœurs des princes! Combien de souverains auront dit dans le secret de leurs consciences : Non, Une faut pas s'exposer ! L'autorité des Papes fut pendant plusieurs siècles la véritable force constituante en. Europe. C'est elle qui a fait la monarchie européenne , merveille d'un ordre surnaturel qu'on admire froidement comme le soleil , parce qu'on le voit tous les jouiSi

Je ne dis rien de la logique qui argumente de ces fameuses paroles , mon royaume n'est pas de ce monde, pour établir que le Pape n'a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les souverains. C'est un lieu commun dont je trouverai peut-être l'occasion de parler ailleurs; mais ce qu'on ne saurait lire sans un sentiment profond de tristesse, c'est l'accusation intentée contre les Papes d'«voir provoqué les nations au meurtre. Il fallait au moins dire à la guerre; car il n'y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savais bien que le soldat tue, mais j'ignorais qu'il fût [meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu'elle est nécessaire , et que c'est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette question , il suffit de répéter que les Papes, comme princes temporels, ont autant de droit que les autres de faire la guerre, et que s'ils l'ont faite (ce qui est incontestable) et plus rarement , et plus justement, et plus humainement que les autres, c'est tout ce qu'on a droit d'exiger d'eux. Loin d'avoir provoqué à lagueire, ils l'ont au contraire empêchée de tout leur pouvoir; toujours ils se sont présentés comme médiateurs , lorsque les circonstances le permettaient ; et, plus d'une 'bis, ils ont excommunié des princes ou les en ont mena-

ces pour éviter des guerres. Quant aux excommunications il n'est pas aisé de prouver , comme nous l'avons vu , qu'elles aient réellement produit des guerres. D'ailleuisia droit était incontestable , et les abus purement humains ne doivent jamais être pris en considération. Si les hommes se sont servis quelquefois des excommunications , comme d'un motif pour faire la guerre, alors môme ils se battaient malgré les Papes, qui jamais n'ont voulu ni pu vouloir la guerre. Sans la puissance temporelle des Papes, le monde politique ne pouvait aller ; et plus cette puissance aura d'action, moins il y aura de guerres, puisqu'elle est la seule dont l'intérêt visible ne demande que la paix.

Quant aux guerres justes, saintes même et nécessaires, telles que les croisades , si les Papes les ont provoquées et soutenues de tout leur pouvoir, ils ont bien fait, et nous leur en devons d'immortelles actions de grâces. — Mais je n'écris pas sur les croisades.

Et si les Souverains Pontifes avaient toujours agi comme médiateurs, croit-on qu'ils auraient eu au moins l'extrême bonheur d'obtenir l'approbation de notre siècle? Nullement. Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports, et nous pouvons encore entendre le même juge ' se plaindre de ce que les envoyés du Pape étaient appelés à ces grands traités où l'on décidait du sort des nations , et se féliciter de ce que cet abus n'aurait plus lieu.

(1) « Pendant longtemps le centre politique de l'Europe avait e*të for- « cément établi à Rome. Il s'y était trouvé transporté par dos circonstan- « ces, des considérations plus religieuses que politiques ; cl il avait dû « commencer à s'en éloigner à mesure que l'on avait appris à séparer la « politique de la Religion (beau chef-d'œuvre vraiment ! ) c! à éviter les « maux que leur mélange avait trop souvent produit*. » (Lettres sur f'nisl. tom. IV, liv. XCVI, p. 470. )

J'osciais croire , au contraire , que le litre Je mJdittcur-né ( entre le*

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