LEGENKE HUMAIN EST FAIT POUR QUELQUES HOMMES
Cette maxime se présente sans doute dans le sens que lui donne le poëte , sous un aspect machiavélique et choquant; mais sous un autre point de vue, elle est trèsjuste. Partout le très-petit nombre a mené le grand ; car sans une aristocratie plus ou moins forte , la souveraineté ne l'est plus assez.
Le nombre des hommes libres dans l'antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avait 40,000 esclaveset 20,000 citoyens2. A Rome, qui comptait vers la fin de la république environ 1,200,000 habitants, il y avait à peine 2,000 propriétaires3, ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service *. On en vit une fois exécuter 400 d'une seule maison , en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait h
(1) Hnmannm paucis vivit genns. ï.ncan. Phars. [ V, 3Ï3. ]
(2) Larcher , sur H^rodole , liv. I , note 258.
(3) Vix esse duo millia horoimm qui rem babeant. ( Gis. de Oflîciis , II, 21. )
(4) Juvcn. sat. III , 140
Rome que, lorsqu'un citoyen romain était tué riiez lui, tous les esclaves qui habitaient sous le même toit fussem misa mort1.
Et lorsqu'il fut question de donner aux esclaves un habit particulier , le sénat s'y refusa , de peur qu'ils ne vinssent à se compter12.
D'autres nations fourniraient à peu près les mêmes exemples , mais il faut abréger. Il serait d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne , que l'univers, jusqu'à V époque du christianisme, a toujours été couvert d'esclaves , et que jamais les sages n'ont blâmé cet usage. Cette proposition est inébranlable.
Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'homme, et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration éternelle de tout véritable observateur. La Religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esclavage ; chose qu'aucune autre religion , aucun législateur, aucun philosophe n'avait jamais osé entreprendre ni même rêver. Le christianisme qui agissait divinement, agissait par la même raison lentement ; car toutes les opérations légitimes , de quelque genre qu'elles soient , se font toujours d'une manière insensible. Partout où se trouvent le bruit, le fracas, l'impétuosité, les destructions , etc., on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agissent.
La Religion livra donc un combat continuel à l'esclavage, agissant tantôt ici et tantôt là, d'une manière ou d'une autre , mais sans jamais se lasser ; et les souverains sentant, sans être encore en état de s'en rendre raison ,
(1) Tacil. Ann. XIV , 43. Les discours tenus sur ce sujel dans le sdual sont extrêmement curieux.
(2) Adam't roman Antiquilics, in 3, London , p 35 et s?<{<].
que le sacerdoce les soulageait d'une partie de leurs peines et de leurs craintes , lui cédèrent insensiblement, et se prêtèrent uses vues bienfaisantes.
« Enfln, en l'année 1167, le Pape Alexandre III dé- « clara au nom du concile que tous les chrétiens devaient « être exempts de la servitude. Cette loi seule doit rendre « sa mémoire chère à tous les peuples, ainsi que ses efo forts pour soutenir la liberté de l'Italie , doivent ren- « dre son nom précieux aux Italiens. C'est en vertu de « celte loi que longtemps après , Louis le Hutin déclara a que tous les serfs qui restaient encore en France de-
« vaient être affranchis Cependant les hommes ne
« rentrèrent que par degré et très-difficilement dans leur « droit naturel ' . »
Sans doute que la mémoire du Pontife doit être chère à tous les peuples. C'était bien à sa sublime qualité qu'appartenait légitimement l'initiative d'une telle déclaration ; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au XIIe siècle, et même il déclara plutôt le droit à la liberté que la liberté même. Il ne se permît ni violence, ni menaces ; rien de ce qui se fait bien ne se fait vile.
Partout où règne une autre religion que la nôtre, l'esclavage est de droit , et partout où cette religion s'affaiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale.
Nous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondements, parce qu'il y avait trop de liberté en
(1) Voltaire , Essai sur les mœurs, etc. ch. LXXX1ÏI. — On voit ici Voltaire entiche* des rêveries de son siècle , nous citer ici le droii naturel de l'homme à la liberté. Je serais curieux de savoir comment ià aurait établi le droit contre les faits qui attestent invinciblement qus l'esclavage est l'état naturel d'une grande ptulie du genre humain t iusqu'à ï affranchissement si p.natirel.
Europe, et qu'il n'y avait plus assez de Religion. Il y aura encore d'autres commotions, et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque l'esclavage ou la Religion sera rétablie.
Le gouvernement seul ne peut gouverner. C'est une maxime qui paraîtra d'autant plus incontestable qu'on ta méditera davantage. Il a donc besoin, comme d'un ministre indispensable, ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'état , ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l'âpre té naturelle de ces volontés , et les met en état d'agir ensemble sans se nuire.
Le Nouveau-Monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n'ont pas fait les missionnaires catholiques , c'est-à-dire les envoyés du Pape , pour éteindre la servitude, pour consoler, pour rassainir , pour ennoblir l'espèce humaine dans ces vastes contrées?
Partout où on laissera faire cette puissance , elle opérera les mêmes eifets. Mais que les nations qui la méconnaissent ne s'avisent pas, fussent-elles même chrétiennes, d'abolir la servitude , si elle subsiste encore chez elles : une grande calamité politique serait infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.
Mais que l'on ne s'imagine pas que l'Eglise, ou le Pape, c'est tout un* , n'ait dans la guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement politique de l'homme. Pour celte puissance , il y a quelque chose de plus haut, c'est le perfectionnement de la morale dont le raffinement politiqne n'est qu'une simple dérivation. Partout où règue la servitude, il ne saurait y avoir de véritable morale , à cause de l'empire désor-
;1) Sup. liv. F , p. 38.
donn6 de l'homme sur la femme. Maîtresse de ses droits et de ses actions , elle n'est déjà que trop faible contre les séductions qui l'environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre? L'idée même de la résistance s'évanouira ; le vice deviendra un devoir, et l'homme graduellement avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s'élever au-dessus des mœurs de l'Asie.
M. Buchanan que je citais tout à l'heure et de qui j'emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante , a fort bien remarqué que dans tous les pays où le christianisme ne règne pas, on observe une certaine tendance à la dégradation des femmes*.
Rien n'est plus évidemment vrai : il est possible même d'assigner la raison de celle dégradation qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où noire sexe peut commander le vice, il ne saurait y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme, qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit, et les nations croupis .cm dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces.
Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme , c'est d'ennoblir et d'exalter la femme. C'est ce à quoi le clrrislianisme seul travaille sans relâche avec un succès infaillible, susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce pouvoir immense et sacré du christianisme est nul , dès qu'il n'est pas con-
(1) Christian Researches in A«ia , clc. Ly ibe R Claudius BochauMb PD. Londres, 1812, p. 58.
centré dans une mam unique qui l'exerce et le fait valoir. Il en est du christianisme disséminé sur le globe , comme d'une nation qui n'a d'existence, d'action, de pouvoir, de considération et de nom même , qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personnalité morale parmi les peuples.
La femme est plus que l'homme redevable au christianisme. C'est de lui qu'elle tient toute sa dignité. La femme chrétienne est vraiment un être surnaturel , puisqu'elle est soulevée et maintenue par lui jusqu'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye cette espèce d'ennoblissement !
Ainsi le genre humain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturellement. Avec la servitude, point de morale proprement dite ; sans la christianisme, point de liberté générale ; et sans le Pape, point de véritable christianisme, c'està-dire point de christianisme opérateur, puissant, convertissant, régénérant, conquérant, perfeelilisant. C'était donc au Souverain Pontife qu'il appartenait de proclamer la liberté universelle ; il l'a fait, et sa voix a retenu dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette Religion seule capable d'assouplir les volontés , et qui ne pouvait déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd'hui ii faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affaiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient d'une manière effrayante. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner ; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidents qui ont la servitude chez eux, la conserveront ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l'unité
Mais qui me répond que je vivrai demain ? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au sujet de l'esclavage , dussé-je même sortir de mon sujet ; ce que je ne crois pas cependant.
Qu'est-oe que l'état religieux dans les contrées catholiques? C'est l'esclavage ennobli '. A l'institution antique, utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme , le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui , il l'en affranchit. En le soumettant à une personne de choix , il le déclare libre envers les autres avec qui i! n'aura plus rien à démêler.
Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets , on rend à la société un service sans prix , en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes , de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent , prient , étudient, écrivent, font l'aumône , cultivent 1a terre, et ne demandent rien à l'autorité.
Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire.
Une jeunesse impétueuse , innombrable , libre p.iur son malheur , avide de distinctions et de richesses , se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez
(1) Un de ces vieux jurisconsultes qu'on ne lit plus, quoiqu'on leur doive beaucoup, a dit avec raison : Omnia jura loquentia de servit habent loeum etiam in monachis , in his scilicet quœ possunl monack» tdaptari. ( ïîalduà , in \eg. Servus % , Cod. coaun. de «uecess, )
pas un bureau en Europe où le nombre des employas n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes, et nécessitent la création de nouvelles places : il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés déchaînées dans le monde. A quoi servent les Religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc ? Est-ce qu'on ne peut servir l'état sans être revêtu d'une charge ? et n'est-ce rien encore que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices ? Si Robespierre au lieu d'être avocat eût été capucin , on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu ! à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu , et qui certes n'était pas le moins important , cnmme maître et directeur d'une foule de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'état , et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien.
Aujourd'hui , grâce au système d'indépendance universelle , et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer , gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires ; on gémit sous le poids accablant des écritures ; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir.
[ Il nous semble utile d'ajouter à ces réflexions de railleur quelques nouvelles considérations qui émanent d'un habile orateur de la Compagnie de Jésus , le B. P. de
Ravignan. Foie i comment il relève V obéissance dans Vîffr s t il ut des Jésuites. ]
« J'achèverai l'analyse des Constitutions en donnant l'idéu juste de la grande loi de l'obéissance. Elle est , j'en conviens, notre âme , notre vie notre force et noire gloire. C'est ici le point capital de l'Institut, et 1< point capital aussi des attaquée. J'en parlerai avec la même simplicité et (s même précision que des choses qui précèdent.
« Voici les paroles de saint Ignace. Je les traduis littéia/ement :
« Tous s'étudieront à observer principalement l'obéissance et à j « exceller.... Il faut avoir devant les yeux Dieu , notre Créateur et Sei- « gneur, à cause duquel on rend obéissance à l'homme. » C'est ce qui la justifie et l'ennoblit. Il ne faut pas que les cœurs soient ployés sous le joug de la crainte ; aussi le saint législateur ajoute : « 11 faut apporter « tous ees soins pour agir dans un esprit d'amour, et non avec le trouble « de la crainte, ut in spiritu amoris et non cum perturbatione timoris « procedatur,,. Dans toutes les choses auxquelles l'obéissance peut u s'étendre avec charité ( c'est-à-dire sans péché ) , soyons aussi prompls « et aussi dociles que possible à la voix des supérieurs , comme si c'était « la voix même de Jésus-Christ Notre-Seigneur ; car c'est à lui que noua « obéissons dans la personne de ceux qui tiennent pour nous sa place... « Portons-nous donc avec grande promptitude , avec joie spirituelle et a persévérance à tout ce qui nous sera ordonné , renonçant , par une h sorte d'obéissance aveugle, à tout jugement contraire : et cela dans « toutes les choses réglées par le supérieur , et oà il ne te trouve point « de péché. »
a Ici se rencontre le mol célèbre et si souvent commenté : « Que « chacun soit bien convaincu qu'en vivant sous la loi de l'obéissance , on « doit sincèrement se laisser porter , régir, remuer, placer, déplacer « par la divine Providence , au moyen des supérieurs, comme si on étail « un mort , perindè ac si cadaver essenl ; ou bien encore, comme le « bâton que tient à la main le vieilLrd et qui lui sert à son gré. » Et le saint législateur , expliquant sa pensée , ajoute : « Ainsi le Religieux « obéissant accomplit avec joie ce dont il est chargé par le supérieur pour « le bien commun ; certain par là de correspondre véritablement à la « volonté divine, » bien mieux que si, sous l'inspiralion du jugemen1 propre , il faisait des entreprises au gré d'une liberté inconsidérée et quelquefois parle mouvement d'une volonté capricieuse (1).
'V| Const., par». VI, e. I, \\. — Institut. Sne. ». !, p. -5C7.
Su:)
« Je Tondrais qu'on reîùl attentivement ces paroles et qu'on lâchât tîs [es entendp.1. On en a fait tant de bruit, et cependant on n'en a pas même compris le sens , ou du moins on l'a étrangement altéré.
« Je rendrai aux mots leur sens et à la bonne foi ses droits. « Et d'abord je rappellerai simplenicBt que tous les Ordres religieux sont liés par le même vœu d'obéissance , que tous exprimait et entendent ■'. ! même la vertu d'obéissance.
« 3Iais veut-on aller au fond même des choses? Veut-on parler raison et principe ?
« Qu'on cherche dans ses souvenirs ce qu'il y a de beau , de grand et de mieux apprécié parmi les hommes.
« Seraient-ce les magnificences de l'ordre parfait? Eh Usa ! l'ordre est tout entier dans la juste subordination. Graviter vers un centre commun est l'ordre même dauî la nature : mais c'est l'obéissance.
« L'ordre et l'harmonie du corps humain sont aussi admirables : mais la lèle commande.
a La sagesse et la sûreté des vues sent précieuses et bien rares dans la conduire des affaires. Sïais la sagesse de l'homme, dit quelque pari fénelon, ne se trouve qae dans la docilité. Le vrai, sage est celui q:;i sjrandit sa sagesse de tonte celle qu'il recueille en autrui. Cela est juste.
a Un homme est seul avec lui-même ; il se fie à ses propres idées et s'affranchit de tout conseil : il n'a plus ni sagesse ni prudence.
a Le Religieux est donc vraiment sage ; car pour lui le supérieur est par état le conseil, l'appui, la raison d'un père. Voyez encore une famille paisible et bien réglée; l'âme de sa prospérité , n'est-ce pas la subordination et l'obéissance?
« Mais je dois poser ici le grand principe ; il n'est point sans doute d:i domaine étroit de la philosophie humaine ; il appartient à la foi. Qu'on la suppose ici, du moins pour un moment, si on est assez malheureux pouf ne la pas avoir.
o Quel est donc le sens de l'obéissance du Jésuite , et , pour parler plus juste , de tout Religieux , san; exception'' Le voici au point de vue de la foi , le seul pratique et vrai »n celte matière :
« Dieu , dans sa providence surr.^Uireile et spéciale, a établi au scie de l'Eglise un genre de vie et de perffectiofi évangélique , dont le vœu d'obéissance est le fondement et le caraSlère essentiel.
« C'est à Dieu même que le R.-.'igieux voue son obéissance ; jBiei» l'accepte , et s'oblige ainsi en quelque manière à diriger et à gouvcrr.ei par une autorité" toujours présente les actions de celui <jsi ?3ut cl qui doit ob^ir.
a Dieu vil, Dieu agit, et il préside dans l'Eglise aux fonctions de tout !« corps, et surtout aux fonctions de la hiérarchie. Celle hiérarchie, divine et non humaine, constitue, approuve, inspire les règlements et les supérieurs des Ordres religieux ; en sorte que l'obéissance de chacun de leurs membres , par uue vue de foi certaine et pure , doit remonter à l'autorité de Dieu même.
« J'obéis à Dieu , non à l'homme : je veis DL'U , j'entends Jésiis- Chrisl lui-même dans mon supérieur : telle est ma foi pratique, tel es! le sens de mon vœu d'obéissance et des règles qui l'expliquent. Laissez donc l'homme, sa servitude ou sa tyrannie ; laissez-moi : j'obéis à Dieu , non à l'homme. Et maintenant élevons-nous ; il y a là une théorie magnifique. Elle est surnaturelle et divine : mais cela ne nuit à rien. Le supérieur commande avec la conscience de l'aulorilé qui lui vient t!o Dieu ; l'inférieur obéit avec la conviction de l'obéissance qu'il djit à Dieu. Le supérieur vit de la foi ; l'inférieur vil de la foi.
a II vous plaît , a vous, do retrancher la foi; vous éteignez le flambeau d'où vient ici toute la lumière , et vous nous jugez en aveugles à travers les ténèbres qui sont votre ouvrage.
« Non , il n'y a ici qu'un seul principe , principe absolu et souverain qu'il faut envisager , et hors duquel on déraisonne nécessairement en matière d'obéissance religieuse : Dieu reconnu , Dieu respecté dans les supérieurs.
« Et après tout , qu'y a-t-il donc là de si étrange'
« Sainl Ignace a beaucoup insisté sans doute sur la vertu et la perfection de l'obéissance; mais il n'a rien dit de plus fort, ni même d'aussi fort que les autres fondateurs de sociétés religieuses : et c'est ce qu'un examen sincère ne devait pas laisser ignorer à ceux qui nous ont attaqués.
« Saint Ignace nous permet d'adresser loajours aux supérieurs nos humbles représentations , après avoir consulté Dieu dans la prière ; il nous permet de leur manifester avec respect nos sentiments contraires aux leurs; et dans cette langue de modération et de prudence qu'il savait si bien parler , il a cru devoir tempérer le conseil de l'obéissance aveugle ( cœcd quâdnm oledieniid J , là où les autres, tous les autres , l'imposent avec une étendue qui ne connaît point de limites.
« Saint Benoît , ce patriarche de la vie religieuse en Occident , lui dent les disciples ont défriché l'Europe , et à qui les lettres et les sciences doivent la conservation de leurs plus beaux trésors ; saint Benoît , dont l'esprit plana longtemps sur d'innombrables générations pour lc9 civiliser et les instruire ; saint Benoît, instituteur de la vie monastique, ordonna textuellement à ses disciples d'obéir dans les choses même impos-
3îl
s'bles : on comprend que c'est ici l'écho de la parole évangéliquc ; on peut le voir dans la préfaça de ses règles et dans les chapitres 5 et 88.
« Saint Ignace n'ignorait pas le mystère de cette sainte témérité qui s'en remet à Dieu du soin de transporter les montagnes pour faire éclater les triomphes de la foi : mais il n'en a poiut laissé la leçon par écrit.
« Saint Ignace exhorte à se laisser porter et régir par la divine Prodcnrc (1) comme si on était un mort, pcrindè ac si cadaver essentielle image n'est pas de lui , il l'a prise évidemment du grand et admirable saint François d'Assise. Cet homme si extraordinaire, si puissant et si doux, auquel il lut donné de réaliser tant de merveilles, qui vini montrer à la terre l'Evangile vivant de la pauvreté cl de la croix dans un apostolat si beau et si vrai., saint François d'Assise ne regardi.il comme réellement obéissant , au rapport de saint Bonaventure , autre lumière éclatante du moyen âge , que celui qui se laissait toucher, remuer, placer , déplacer sans aucune résistance, comme un corps sans vie , » corpus exanime (2). Il exprimait la même pensée à peu près encore dans les même termes, lorsqu'il disait son sentiment à^ses Religieux en les instruisant sur l'obéissance : « Ce sont des morts que je veux pour disciples, non des vivants, morluos, non vivos ego meos vola (3); et Cissien , longtemps avant lui , s'était servi de cette énergique image pour exprimer la perfection de l'obéissance (4).
« Enfin , pour omettre tous les autres , saint Basile , le législateur des moines d'Orient et l'une des plus mâles figures des anciennes Eglises . comme l'une des plus belles gloires de l'épiscopal et de la science sacrée, saint Basile , au chapitre 22 de ses Constitutions monastiques (5) , vcul que le Religieux obéissant soit comme l'outil dans la main de l'ouvrier . ou bien encore comme la cognée dans la main d'un bûcheron. Le bàlon d'un vieillard , si singulièrement reproché à saint Ignace, est moins redoutable , on l'avouera.
« Mais quoi ! dira-l-on toujours , obéir en aveugle, soumettre sa volonté , son jugement, est-ce là penser , vivre en homme? Oui ; et c'est même avoir fait de glorieuses conquêtes dans la carrière de la dignité humaine; et, dût l'horreur s'en accroître encore , j'exposerai cette affreuic doctrine.
f 1 1 Loc. cit.
(2) S. Bonav., vifa S. Francise!, c. 60.
(3) S. Francise! Assis, opcr.i , ciffloq. -iO', in-t'ul. ttoÇSM \ fCS5*j p. 80.
(4) De Inst. rcnunf. 1. \2. c. 32.
(5) S. Basil, npera, cJit. Bcncil., I. 2. p. S73.
n Mail eur , dit l'Ecriture, à celui qui marche dans sa voie , el qui * ss rassasie du fruil de ses propres conseils ! Malheur à celui qui se k croit libre quand il n'est point déterminé par autrui , et qui ne sent pas « qu'il est entraîné au dedans par un orgueil lyrannique, par des pasci sions insatiables , et même par une sagesse qui , sous une apparence a trompeuse , est souvent pire que les passions mêmes ! » C'est Fér.cîoa a qui parle ainsi (1) ; je dirai après lui :
« 0 mon Dieu ! que je voudrais être mort à moi-même, être anéanti vomme l'entendaient saint Ignace et saint François ; mon ambition tout entière serait remplie en ce monde. Il est des âmes pieusea el recueillies qui accepteront el comprendront ce langage : et pour le faire entendre à ;ous , les beaux et puissants génies qui ont fécondé l'Eglise et versé en abondance les fruits de vie au sein des nations , viendront à mon aide et diront mieux que moi comment il faut mourir à soi-même pour il op. vivre.
« J'entends saint Paul : « Vous kss morts , et votre vie est caelu'e « en Dieu avec Jésus-Christ.... Nors sommes ensevelis avec lui dans « la mort.... Quant à moi , je meurs chaque jour.... Je suis niorl cl « crucifié pour le monde , et le monde est moil et crucifié pour moi..., ce Aussi ma vie est Jésus-Christ seul.... Nous sommes comme des mou- « rants, el nous vivons cependant (2). »
« Si lo langage de saint Ignace est étrange, au moins couriendra-t-on que saint Paul lui avait donné bon exemple. Saint Paul nous révèle ic! tous ses plus admirables secrets; il nous découvre la sources laquelle, parmi les longues luttes de son apostolat , il est allé puiser la força de la victoire. C'est donc en mourant ainsi au monde, à lui-même, à ses désirs , à tout ce qui n'était pas Dieu , qu'il accomplit tant d'incroyables travaux, qu'il fournil une carrière si glorieuse, qu'il §auva tant ù'àmcs.
a Celte langue de saint Paul avait été parlée avant lui par une bouche diyine. El que signifie donc celle leçon : « Si quelqu'un veut venir après « moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix el qu'il me « suive, » sinon encore celle abnégation intime qui esl la mort en nous
(S) Chrislianisiiic prisante aui hommes Sa inonde , l. 6, p. ST.
(2) Mortui estis, et vita vostra est absconJila cum Clnisto in Deo. Coloss., e. III , t. o. — CoasepuUi sumus cum illo in morlem. Rom., c. VI, v. 4. — QuotiJie morior. I. Cor., e. XY, y. 31. — Mihinundus cruciGsus est, et ego mundo. C.I , e. \! , v. If, — Mihc ecimvivere Christu» est Philip , c I, t. 21. — Quasi morienfcs,ct ccoe vivimus, II. Cor «, VI, v. 9,
de la volonté et de la pensée propres , de celte fausse énergie qui nous tue , tandis qu'en l'abdiquant nous vivons de cette noble vie que le Seigneur enseigna?
« Que signifie cet autre enseignement du Sauveur : « Il faut naître « de nouveau ? » Mais pour renaître , il faut bien qu'auparavant on soit mort : et mourir , c'est surtout obéir ; car c'est en obéissant surtout que l'âme se dépouille de cette vie factice et corrompue que l'orgueil lui a faite, et qu'elle se régénère au sein de la vie nouvelle que l'humilité apporte avec la grâce.
« Mais il est une parole de Jésus-Christ que l'homme apostolique doit méditer profondément entre toutes les autres : « Le grain de froment , « s'il ne meurt pas , reste seul ; s'il meurt , il produit beaucoup. « Ainsi , celui qui aime son âme la perdra , et celui qui hait son âme en « ce monde la gardera pour la vie éternelle (1 ). » Eh bien ! je le demande encore , qu'est-ce que cette haine de soi , cette mort volontaire et souverainement désirable pour vivre et fructifier? Qu'est-ce? Blasphémerait-on contre la parole évangélique?
« Oui , nous dit la Sagesse incréée , il faut que vous mouriez , que vous soyez enseveli dans la terre , que vous disparaissiez dans l'abaisser ment de vous-même et dans l'abnégation ; et pais après vous revivrez. On vous reverra, vous reparaîtrez portant les fruits de vie. Par la mort, vous serez devenu le sel qui conserve , la lumière qui éclaire , la nourriture de* âmes et le froment de Jésus-Christ.
« El saint Paul a voulu énergiquement exprimer , dans la personne même du Sauveur, ce principe divin de gloire et de vie , quand il a dit : Il s'est anéanti : Exinanivit ; il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, dédions usque ad morlem. Saint Ignace , dans sa loi d'obéissance , n'a pas voulu exprimer d'autre mort que cette belle et féconde vie de l'apostolat défini par Jésus-Christ et par saint Paul.
« 0 mon bienheureux Père ! je n'avais pas besoin que l'autorité de vos préceptes fût devant moi justifiée. La parole par laquelle vous m'ordonnez de mourir en obéissant est le plus pur et le plus généreux esprit de l'Evangile, Je le crois de toutes les forces de mon âme , et je le proclame à la fuce de ce siècle, qui peut-être maintenant comprendra mieux mon
(I) Si qois vult jiost me venire , abneget semetipsum, et toJUkt erpeem snam. et'f«ipia- (urme. Malth.. cap. XVI, y, 2 S. — Opnrlet vos nasci deauo. Juan., cap. Ï1I , y. 7. — Nisigranumfrumenti... morluum foerit, ipsum sulum manct ; si autem uiortoom fuciit: multnm fïuctum affert. — Qui amat aniioain suam, pcnlet cam ; et qni odit animam suait) iq Imc rauodo, in Tilam œlcrnam custodlt cam, Jo:n, cap. 511 . v. 2 ' 2i».
langage. Je n'ai trouvé la paix el la vie que dans la pense'e de celte mort •» moi-même.
«~ Qu'on me cite un des grands noms dont s'honore l'Eglise catholique, par qui cette sublime doctrine n'ait été enseignée. Vous admirez Bossuet; prenez son discours sur la vie cachée : c'est un magnifique commentaire du texte de l'Evangile , et en même temps de la célèbre parole de saint Ignace (1 ). Ce discours est trop long pour que je le rapporte, trop beau pour que je le déchire en citations. Il faut le lire tout entier. Je ne rappellerai que ce seul "mot de Bossuet : « Tel qu'est un mort à l'égard d'un « mort , tel est le monde pour moi et moi pour le monde (2). »
« Le génie si profonJ , si pieux de Fénelon n'avait garde d'oublier cet élat de mort spirituelle ; combien de fois il y revient ! « Que faut-il dore? « écrivait-il. Il faut se renoncer, s'oublier, se perdre... ô mon Dieu ! » n'avoir plus ni volonté ni gloire que la vôtre... Lieu veut que je re- « garde ce moi comme je regarderais un étranger... que je le sacrifie '< sans retour, et que je le rapporte tout entier et sans condition au Créa- « teur de qui je le tiens... (3) » Et ce cri de saint Augustin qu'on a regardé comme un des élans les plus sublimes de sa grande âme ne serait donc qu'une folie ! « 0 mourir à soi . o aimer , ô aller à Dieu !... ô « perire sibi, ô amare , ô ire ad Deum ! » Et Fénelon encore , que voulait-il en s'écriant : « 0 Sauveur ! je vous adore , je vous aime dans « le tombeau , je m'y renferme avec vous... je ne suis plus du nombre « des vivants ! O monde , ô hommes ! oubliez-moi , foulez-moi aux pieds, « je suis mort , el la vie qui m'est préparée sera cachée avec Jésus-Christ « en Dieu (4) ! »
« Telle est donc la mort précieuse que réalise merveilleusement l'obéissance religieuse : holocauste vivant et véritable où l'homme tout entier s'immole à Dieu , à ses frères, à toutes les œuvres grandes et glorieuses. « Vous ne le comprenez pas , esprits superbes de ce temps , instruits à vous complaire dans tous les rêves ambitieux de la raison humaine, dans toutes les chimères d'indépendance; je le conçois : mais de grâce, gardez' vous de blasphémer ce que vous ignorez , ce que les Saints et les plus, beaux génies ont connu , ce qu'ils nous ont légué après eux dans leurs tesîamenls religieux !
« Vous ne pouvez comprendre , et cependant quelquefois vous gémis-
( ! ) Oliuvrcs do Bossoet ; Versailles, I81G , t. i, p. 313.
(2) Ibid., t. IX, p. 323.
(3) OEuvres do Fénelon. — Nécessite de connaître Dico, t. XVIII, p, 281 et 283 Taris, 4823.
(<S) Ibid., SamciU-Saint, p, 123.
ï«r ; ah ! la terre tremble sous vos pas , et vous posez des questions gavantes pour définir quel fléau ravage l'humanité. Chose étrange! on voug voit en même temps ivres d'un fol orgueil chanter sur un abîme; et sanJ cesse chancelants dans la vie , vous célébrez le pouvoir effréné de tout penser, de tout dire , dont vous redoutez aussi les excès. Vous triomphe» de cette force qui renverse toujours sans édifier jamais : bien ; mais d'au très ont jugé qu'ils reconquéraient la liberté , l'ordre et la paix de leurs âmes en soumettant leur volonté aux volontés divines, en abjurant dani les mains de Dieu et d'une autorité qu'il institua , cette puissance d'erreur, de trouble et de crime que porte le cœur de l'homme. Se révolter contre Dieu, rejeter insolemment son joug, est aussi facile que désastreux. Dompter l'orgueil frémissant , la pensée inquiète , les passions aveugles et tout ce moi déréglé dont l'indépendance nous avilit et nous tue , c'est s'affranchir et vivre. C'est rentrer dans un empire vraiment fort et paisible où Dieu règne , où l'homme obéissant règne aussi ; car il fait le plus noble usage de sa puissance et de sa liberté. Et s'il en coûte de mourir ainsi à celle fausse et funeste vie; s'il en coûte de conformer l'intelligence et les désirs à la sage direction que la Religion donne et que Dieu lui-même revêt de son autorité", il y a là aussi le plus courageux , le plus ^forieux , le plus fécond des sacrifices , le sacrifice de soi-même , et la victoire remportée sur les plus indomptables ennemis de l'homme, son esprit et son cœur.
« Qu'est-ce qui meurt donc ici? Ce qui n'est pas digne de vivre , ce qui donne la vie à l'âme quand il n'est plus : l'orgueil , la frivolité, la vanité , le caprice , la faiblesse , le vice et la passion.
« On ne fait pas mourir; au, contraire, on ranime, on fortifie ce qui est digne de la vie , c'est-à-dire la force , l'oubli de soi , la vertu , le dévouement , le vrai courage.
a Et c'est ainsi que l'homme obéissant devient maître d« lui-même, s'élève et grandit avec une simplicité magnanime de toule la distance qui sépare la vraie servitude de la vraie liberté.
■ O esclavage , que l'insolence humaine n'a pas honte de nommer liberté! disait encore Fénelon; et c'était le cri d'un grand cœur et d'un beau génie 1
« Ainsi le Religieux n'est plus esclave ; il ne sert plus l'humeur , le caprice , les sens , l'orgueil ni les passions ; il a foulé aux pieds ses tyrans, il est libre dans les voies sûres ; la vérité, la p rudence règlent ses pas. Il est libre ; car il obéit à la sagesse de Dieu , et il obéit pou r se dév&uer à toutes les œuvres utiles , à tous les sacrifices et à tous ks travaux pou» le bien éternel de l'humanité.
* Soldat , tu iras le placer à la tète de ce pont, tu y resteras ; ta meur- « ras , nous passerons. — Oui , mon général. »
« Telle est l'obéissance guerrière , perin.de ae cadaver. Elle sert , eli* meurt; et voilà pourquoi la patrie n'a pas assez de couronnes, n'a pas assez de voix pour célébrer son héroïsme et sa grandeur.
« Demain vous partirez pour la Chine; la persécution vous y attend « peut-être le martyre. — Oui, mon Père. » Perindè ac cadaver; telle eit l'obéissance religieuse. Elle fait l'apôtre , le martyr ; elle envoie ses nobles victimes mourir aux extrémités du monde pour le salut de frèrea inconnus. Et voilà pourquoi l'Eglise lui élève ses autels, lui décerne son cuite, ses pompes et ses chants glorieux.
m Telle est l'obéissance demandée au Jésuite. Vous avez cru pouvoir la livrer à la dérision publique ; il vous a plu de la mépriser : laissez-moi penser que jusqu'à ce jour vous ne l'aviez pas comprise.» (De l'Exittenee et de l'Institut des Jésuites ; Paris, 1844 , i»i-8. )
INSTITUTION DU SACERDOCE. CELIBAT DES TRÈTRES.
Traditions antiques.
Il n'y a pas de dogme dans l'Eglise catholique , iî n'y a pas même d'usage général appartenant à la haute discipline, qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature humaine , et par conséquent dans quelque opinion universelle plus ou mois altérée çà et là, mais commune cependant , dans son principe , à tous les peuples de tous les temps.
Le développement de cette proposition fournirait le sujet d'un ouvrage intéressant. Je ne m'écarterai pas sensiblement de mon sujet', en donnant un seul exemple de cet accord merveilleux ; je choisirai la confession , uniquement pour me faire mieux comprendre.
3Î7 Qu'y a-t-il de plus naturel à l'homme que ce mouvement d'un ccenrquise penche vers un autre pour y verser un secret i ? Le malheureux , déchiré par le remords ou par le chagrin , a besoin d'un ami , d'un confident qui l'écoute , le console et quelquefois le dirige. L'estomac qui renferme un poison et qui entre de lui-même en convulsion pour le rejeter , est l'image naturelle d'un cœur où le crime a versé ses poisons. Il souffre , il s'agite , il se contracte jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'oreille de l'amitié, ou du moins celle de la bienveillance.
Mais lorsque de la confidence nous passons à la confession , et que l'aveu est fait à l'autorité , la conscience universelle reconnaît dans cette confession spontanée une force expiatrice et un mérite de grâce : il n'y a qu'un sentiment sur ce point depuis la mère qui interroge son enfant sur une porcelaine cassée , ou sur une sucrerie mangée contre l'ordre, jusqu'au juge qui interroge#du haut de son tribunal le voleur et l'assassin.
Souvent le coupable , pressé par sa conscience , refuse l'impunité que lui promettait] le silence. Je ne sais quel instinct mystérieux , plus fort même que celui de la conservation , lui fait chercher la peine qu'il pourrait éviter. Même dans les cas où il ne peut craindre ni les témoins m la torture , il s'écrie : Oui , c'est moi ! Et l'on pourrait citer des législations miséricordieuses qui confient, danser sortes de cas , à de hauts magistrats le pouvoir de tempérer les châtiments , même sans recourir au souverain.
« On ne saurait se dispenser de reconnaître , dans le « simple aveu de nos fautes , indépendamment de toute « idée surnaturelle , quelque chose qui sert infiniment
(1) Expression admirable de Bossuet. (Oraison funèbre d'Henriette d' Angleterre.) La Harpe l'a justement yante'e dans son lycée.
« à établir dans l'homme la droiture de cœur et la sîm- « plicilé de conduite '» » De plus, comme tout crime es* de sa nature une raison pour en commettre un autre, tout aveu spontané est au contraire une raison pour se corriger; il sauve également le coupable du désespoir et de l'endurcissement, le crime ne pouvant séjourner dans l'homme sans le conduire à l'un et à l'autre de ces deux abîmes.
« Savez-vous , disait Sénèque , pourquoi nous cachons « nos vices ? C'est que nous y sommes plongés : dès que « nous les confesserons, nous guérirons 2. »
On croit entendre Salomon dire au coupable : « Celui « qui cache'ses crimes, se perdra ; mais celui qui les con- « fesse et s'en retire, obtiendra miséricorde3. »
Tous les législateurs du monde ont reconnu ces vérités et les ont tournées au profit de l'humanité.
Moïse est à la tête. Il établit dans ses lois une confession expresse et même publique*.
L'antique législateur des Indes a dit : « Plus l'homme « qui a commis un péché s'en confesse véritablement et « volontairement, et plus il se débarrasse de ce péché, « comme un serpent de sa vieille peau5. »
Les mêmes idées ayant agi de tous côtés et dans tous
(1) Berthier, sur les Psaumes, tom. I, Ps. XXXI.
(2) Quarè sua vitia nemo conGtclur? quia iu illis eliamnum est : vilia sua confiteri sanitalis indicium est. Sen. Epist. mor. LUI. — Je ne crois pas que dans nos livres de pieté on trouve , pour le choix d'un directeur , de meilleurs conseils que ceux qu'on peut lire dans l'épîlre précédente de ce même Sénèque.
(3) Prov. XXVIII ,13.
(4) Levit. V , 5, 15 et 18 ; VI , 6; Num. V , 6 et 7.
(5) H ajoute tout de suite : « Mais si le pécheur veut obtenir uns « pleine rémission de son péché, qu'il évite surtout la rechute! !! » (Lois de Menu , fils de Brahma , dans les OEuvrta da chevalier W. lones , in-i, tom. III , chap. XI , n. 6ï et 233,
les temps, on a trouvé la confession chez tous les ptupîes qui avaient reçu les mystères éleusins. On l'a retrouvée au Pérou, chez les Brahmes, chez les Turcs, au Thibet et au Japon4.
Sur ce point comme sur tous les autres , qu'a fait le christianisme? 11 a révélé l'homme à l'homme; il s'es1 emparé de ses inclinations , de ses croyances éternelles cl universelles; il a misa découvert ses fondements antiques ; il les a débarrassés de toute souillure , de tout mélange étranger , il les a honorés de l'empreinte divine ; et sur ces bases naturelles il a établi sa théorie surnaturelle de la pénitence et de la confession sacramentelle.
Ge que je dis de la pénitence , je pourrais le dire de tous les autres dogmes du christianisme catholique ; mais c'est assez d'un exemple , et j'espère que , par cette espèce d'introduction , le lecteur se laissera conduire naturellement à ce qui va suivre.
C'est une opinion commune aux hommes de tous les temps , de tous les lieux et de toutes les religions qu'il y a dans la continence quelque chose de céleste qui exalte V homme et le rend agréable à la Divinité; que far une conséquence nécessaire } toute fonction sacerdotale , tout acte religieux, toute cérémonie sainte, s"1 accorde peu ou ne s^accorde point avec le mariage.
Il n'y a point de législation dans le monde qui , sur ce point , n'ait gêné les prêtres de quelque manière, et qui même, à l'égard des autres hommes, n'ait accompagné les prières, les sacrifices, les cérémonies solennelles , de quelque abstinence de ce genre , et plus ou moins sévère.
(t) Carli, Letlere americanc , tom. I, Lelt. XIX. — Extrait des voyages d'Effremoff , dans le journal du Nord. Saint-Pétersbourg, mai 1807, n. 18, p. 333. — Feller, Calécb. philosoph. tom. III, n. 501, etc. , ele»
Le prêtre hébreu ne pouvait pas épouser une femme répudiée , et le grand prêtre ne pouvait pas même épouser une veuve1. Le Talmud ajoute qu'il ne pouvait épouser deux femmes, quoique la polygamie fût permise au reste de la nation 2 ; et tous devaient être purs pour entrer dans le sanctuaire.
Les prêtres égyptiens n'avaient de même qu'une femme3. L'hiérophante, chez les Grecs, était obligé de garderie célibat et la plus rigoureuse continence4.
Origène nous apprend de quel moyen se servait l'hiérophante pour se mettre en état de garder son vœu5 , par où l'antiquité confessait expressément et l'importance capitale de la continence dans les fonctions sacerdotales , et l'impuissance de la nature humaine réduite à ses propres forces.
Les prêtres, en Ethiopie comme en Egypte , étaient reclus et gardaient le célibat6.
Et Virgile fait briller dans les champs Elysées
Le prêtre qui toujours garda la chasteté 7.
(1) Levit. XXI, 7, 9, 13.
(2) Talm. in Massechta Joua.
(3) Phil. apad P. Cunœum de Rep. Hebr. E!z<?vir , 16 , p. 190.
(4) Potler's greek Antiquities , tom. I , p. 183, 358. — Lettres •ur l'histoire, tom. II , p. 571.
(5) Kwvstastfelî t« xpesvixk pipi). Contra Cclsum , Hb. VII, n. 48. Vid. Diosc. lib. IV, cap. 79; Plin. Hist. nat. lib. XXXV, cap. 13.
(6) Bryant's Mythology explained. in-4, tom. I , p. 281 ; tom. III . p. 240 , d'après Diodore de Sicile. Porphyr. de Abstin. Hb. IV, p. 364.
(7 j Qoique sacerdotes casli , dura vita manebat.
(Virg. An., VI, 661.)
Ileyne , qui sentait dans ce Ters la condamnation formelle d'un dogm» de Goltingue , l'accompagna d'une note charmante. « Cela s'entend , dit— « il , des prêtres qui se sont acquittes de leurs fonctions caste , pure ag « piè (c'est-à dire scrupuleusement), pendant leur vie. Entendu de i cette manière, Virgile n'est point réprihensible. ïta niuil usï
Les prêtresses de Cérès , à Athènes, où les lois leur accordaient la plus haute importance, étaient choisies par le peuple, nourries aux dépens du public, consacrées pour toute la vie au culte de la déesse, et obligées de vivre dans la plus austère continence1.
Voilà ce qu'on pensait dans tout le monde connu. Les siècles s'écoulent, et nous retrouvons les mêmes idées au Pérou 2.
Quel prix , quels honneurs tous les peuples de l'univers n'ont-ils pas accordés à la virginité ? Quoique le mariage, soit l'état naturel de l'homme en général , et même un état saint , suivant une opinion tout aussi générale ; cependant on voit constamment percer de tous côtés un certain respect pour la vierge ; on la regarde comme un être supérieur ; et lorsqu'elle perd cette qualité , même légitimement , on dirait qu'elle se dégrade. Les femmes fiancées en Grèce devaient un sacrifice à Diane pour l'expiation de celte espèce de profanation 3. La loi avait établi à Athènes des mystères particuliers relatifs à cette cérémonie religieuse 4. Les femmes y tenaient fortement, et craignaient ia colère de la déesse si elles avaient négligé de s'y conformer3.
« quod repreîienras. » (Lond. 1793 , in-8 , tora. II, p. 7ii.)?i donc on vient à dire qu'un tel cordonnier, par exemple , est chaste , cela signifie , selon Heyne, qu'il fait bien les souliers. Ce qui soil dit sans manquer de respect à la mémoire de cet homme illustre. (1 ) Lettres sur l'histoire , à l'endroit cité , p. 577.
(2) I sacerdoti nella settimana del loro servizio si astenevano dalle mogli. (Carli , Lett. amer. tom. I , liv. XIX. )
(3) E'^i àfoetwait tï;; rrasflivwî. V. le Scholiasle de Théocrile , sur Ie86è vers de la lie idylle.
(4) Ta 5è pvaTJip'ix raurà X$flvrj'7iv TîOJt-rrjo-j~zi. ï'.iid.
(5) Tout homme qui connaît les mœurs antiques ne se demandera pas Si.ns étoanement ce que c'était donc que. ce sq'Uiment qui avait établi de
Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout et à toutes les époques du genre humain. Qu'y a-t-il au monde de plus célèbre que les vestales ? Avec le culte de Vesta brilla V empire romain, avec lui il tomba*.
Dans le temple de Minerve , à Athènes , le feu sacré ';iait conservé , comme à Rome, par des vierges.
On a retrouvé ces mêmes vestales chez d'autres nations, nommément dans les Indes2 , et au Pérou, enfin , où il est bien remarquable que la violation de son vœu était punie du même supplice qu'à Rome3. La virginité y était considérée comme un caractère sacré également agréable à l'empereur et à la divinité 4.
Dans l'Inde , la loi de Menu déclare que toutes les cérémonies prescrites pour les mariages ne concernent que !a vierge ; celle qui ne l'est pas étant exclue de toute cérémonie légale5.
tls mystères, et qui avait eu la force d'en persuader l'importance. Il faut bien qu'il ail une racine; mais où est-elle humainement?
(1 ) Ces paroles remarquables terminent le mémoire sur les Vestales , qu'on lit dans ceux de l'Acad. des Inscriptions et lîelles- Lettres , tom. V, in-12;par fabbë Nadal.
[Le mémoire de l'abbé Nadal, et non pas Naudal , comme portent toutes les éditions du Pape , a été imprimé à part , bous le titre d'Histoire des Vestales , etc. Paris , 1725 , in-8. ]
(2) Voy. l'Hérodote de Larcher, tom. VI, p. 133 ; Carli , Lett. amer. tom. I , lett. V«, et tom. I , leit. XXVIe , p. 458 ; Not. Procop. lib. II, de Bello Pers.
(3) Carli , ibid. tom. I , lett. VIII. —Le traducteur de Carli assure que la punition des vestales à Rome n'était que fictive , et que pas une ne demeurait dans le caveau. (Tom. I, lett. IX , p. 114 , not. ) Mais il ne ciie aucune autorité. Je crois bien que certains Pontifes, beaux-esprits, auraient pris volontiers ce tour de passe-passe sur leur conîcience.
(4) Carli, ibid. tom. I , liv. IX.
(5 ) Lois de Menu , chap. VIII , n. 226; OEavres du chev. Jones , km. III.
Le voluptueux législateur de l'Asie a cependant dit : « Les disciples de Jésus gardèrent la virginité sans qu'elle « leur eût été commandée , à cause du désir qu'ils avaient « déplaire à Dieu*. La fille de Josapliat conserva sa vir- « ginilé : Dieu inspira son esprit en elle : elle crut aux « paroles de son Seigneur et aux Ecritures. Elle était au « nombre de celles qui obéissent2. »
D'où vient donc ce sentiment universel? Où Numa avait-il pris que, pour rendre ses vestales saintes et vénë* râbles, il fallait leur prescrire la virginité 3?
Pourquoi Tacite , devançant le style de nos théologiens , nous parîe-t-il de cette vénérable Occia qui avait présidé le collège des vestales pendant cinquante-sept ans , avec une éminenle sainteté* P
Et d'où venait cette persuasion générale chez les Romains , « que si une vestale usait de la permission que « lui donnait la loi de se marier après trente ans d'exer- « cice , ces sortes de mariage n'étaient jamais heureux 5?
Si de Rome la pensée se transporte à 1g. Chine , elle y trouve des religieuses assujetties de môme à la virginité. Leurs maisons sont ornées d'inscriptions qu'elles tiennent de l'empereur lui-même, lequel n'accorde cette prérogative qu'à celles qui sont restées vierges depuis quarante ans 6.
(1) Alcoran , chap. LVII.
(2) Ibid. chap. LVI.
(3) Virginilale aliisque cœremoniis tenerabiles ac sancUî feeX Tit. Liv. I, 29.)
(4) Occia quœ seplem el quinquaginta per annessummà sancliiuoniâ vestalibus sacris prœsederat. (Tac. Ami li , 86.)
(5) Etsi anliouilùs observatum infaustas ferè et parùm lcelabiles cas tupt.i* fuiise. ^Jusl. Lipê. Syntagma ds Vesl. cap. VI.) Il est bon d'ob gerver que Juste Lipse raconte ici sans doulîr.
(6) M. de Guignes , Voyage à Pékin , elt- , in-8, lora. II , p. 273.
Il y a des religieux et des religieuses à la Chine , et il y en a chez les Mexicains1. Quel accord entre des nations si différentes de mœurs , de caractère , de langue , de religion et de climat l Mais voici qui doit surprendre davantage.
C'était une croyance assez générale dans l'antiquité, que la Divinité s'incarnait de temps en temps, et venait, sous une forme humaine , instruire ou consoler les hommes. Ces sortes d'apparitions s'appelaient des théophanies i liez les Grecs , et dans les livres sacrés des Brahmes elles se nomment des avantaras. Or, ces mêmes livres déclarent que lorsqu'un Dieu daigne ainsi visiter le monde, il s'incarne dans le sein d'une vierge , sans mélange de sexes2.
Et les anciens Hébreux avaient la même idée sur leur Messie futur3.
Suivant les Japonais , leur grand dieu Xaea était né d'une reine qui n'avait eu de commerce avec aucun homme4.
Les Macéniques, peuples du Paraguay, habitant les bords du grand lac Zarayas , racontaient aux missionnaires que jadis une femme de la plus rare beauté mit au monde , de la même manière, un très-bel enfant qui, étant devenu homme, opéra d'insignes miracles dans le monde , jusqu'à ce qu'un jour, en présence d'un très-grand nom-
(1) M. de Guignes, Voy. à Pëkin , etc. in-8, tom. H, p. 367 ei S68.— M. de Humboldt, vue des Cordillères, etc. in-8 , Paris , 1816 , tom. I, p. 237 et 238.
(2) Supplément aux Œuvres du chevalier W. Jcsas, in-*, *om. II. pag. 548.
(3) Berthier, sor Isaïe, in-8, Io.ti. I, pag. 293.
(i) Vie de saint François Xavier, par le P. Bouhours, Paris, 1787 iwu». il, liv. Y, in-12, pag. 5.
brede ses disciples, il s'éleva dans les airs et se transforma en ce soleil que nous voyons*.
Les Chinois généralisent cette doctrine. Suivant eux , les saints, les sages , les libérateurs des peuples naissent d'une vierge2. C'est ainsi que naquit Heou-tsi , chef de la dynastie des Tchcou. Kiang-Yuen , sa mère, qui avait conçu par l'opération de Chang-ty , enfatita son premierné sans douleur et sans souillure. Les poètes chinois décrient : « Prodige éclatant ! miracle divin ! mais « Chang-ty n'a qu'à vouloir. 0 grandeur ! ô sainteté de « Kiang-Yuen! loin d'elle la douleur et la souillure3! »
Après la virginité, c'est la viduité qui a joui partout du respect des hommes ; et ce qu'il y a de bien remarquable , c'est que , dans les nombreux éloges accordés à cet état par toutes sortes d'écrivains, on ne trouve pas qu'il soit jamais question de l'intérêt des enfants , qui est néanmoins évident; c'est la sainteté seule qui est vantée ; la politique est toujours oubliée.
On connaît le préjugé des Hébreux sur l'importance du mariage et l'ignominie attachée à la stérilité ; on sait que, dans leurs idées, la première bénédiction était celle de la perpétuation des familles. Pourquoi donc , par exemple , ces grands éloges accordés à Judith, pour avoir joint la chasteté à la force, et passé cent cinq ans dans la maison de Mariasse son époux , sans lui avoir donné de successeur? Tout le peuple qu'elle a sauvé lui chante ce
(1) Muratori , Cristianesimo felice , etc. Venise, 1752, lera. I, chap. V.
(2) Mëmoires des missionnaires, in-i , lom. IX, pag. 387. — Mémoire du P. Cibot.
(3) Ibid. Note. — Je ne présente aucun commentaire sur ces derniers textes. Comme ce n'est pas ici le lieu de disserter, chacun en pensera ce <ju'il voudra.
choeur : « Vous êtes la joie et l'honneur de notre peuple ; « car vous avez agi avec un courage mâle, et votre cœur « s'est affermi , parce que vous avez aimé la chasteté , et « qu'après avoir perdu votre mari , vous n'avez poini « voulu en épouser un autre1. »
Quoi donc! la femme qui se remarie pèche-t-elle contre la chasteté? Non, sans doute; mais elle semble renoncer à la sainteté; et si cette dernière gloire la touche , elle en sera louée à tous les moments de la durée et sur tous les points du globe, en dépit de tous les préjugés contraires.
Dans le Vtàa , il n'est jamais fait mention du mariage u une veuve ; et la loi dans l'Inde exclut de la succession de ses collatéraux le fils issu d'un tel mariage2.
Menu crie à ses disciples : « Fuyez le fils d'une femme « qui a été mariée deux fois3! »
Et pendant que je médite sur les textes de la vénérable Asie, Kolbe m'apprend que chez les Holtentots, la femme qui se remarie est obligée de se couper un doigt*. .
Chez les Romains , môme honneur à la viduité , mémo défaveur sur les secondes noces , après même que , sur le déclin de l'Empire , les anciennes mœurs avaient près* que entièrement disparu. Nous voyons la veuve d'un empereur , recherchée par un autre , déclarer qu'il seraà sans exemple et sans excuse qu'une femme de son nom et de son rang essarjât d'un second mariage*.
En général , l'opinion chez les Romains récompensait ,
(1) Judith, XV, 10 el 11; XVI, 26,
(2) Lois de Menu , dans les OEuvres de Jones , loin. III, chap. IX, u. 57 et 160.
(3) Ibid. chap. III, n. 155.
(4) Kolbe, Description du Gap de Bonne-Espérance. Amst. 174t, 3 vol. in-8.
(5) I! s'agit ici de VdléVio , veuve de Maxiuiien, (juc Jlaiimiu vou-
par une grande estime, les veuves qui se refusaient à un nouvel engagement. La langue leur avait même consacré une épithète particulière ; elle les nommait univiras ou univirias (femmes d'un seul homme) , et ce titre se montre encore sur le marbre des épitaphes , où il est bien remarquable qu'on le jugeait digne de paraître parmi les titres honorifiques1.
Mais personne m'a mieux exprimé l'opinion romaine sur ce point , que Properce dans sa dernière élégie , mor ceau plein de grâce , d'intérêt et de sensibilité.
Une dame romaine de la plus haute distinction venait de mourir. Cornclie en son nom , et Paule par son mari , elle joignait à ces dons de la fortune le mérite d'une irréprochable sagesse. Il paraît que sa mort prématurée avait fait une grande sensation. Le poète qui voulut célébrer les vertus de Paule , imagina de donner à son élégie une forme dramatique. C'est Paule qui paraît , c'est Paule qui prend la parole et qui l'adresse à son époux. Le poète se cache en Jèrement derrière cette ombre aimable.
La malheureuse épouse voit tout à la fois ce flambeau qu'on éleva le jour de ses noces , et cet autre flambeau qui précéda son convoi. Elle jure par ses aucêtres, par tout ce qu'il y a de plus sacré pour elle, qu'entre ces deux termes, sa concience ne lui reproche pas la moindre faiblesse :
lait épouser. Elle répondit entre autres choses : Postremo nefas esse illius nominis ac loci feminam sine more , sine exemplo, maritum alleruin experiri. ( Laet. de morte persec. cap. XXXIX.)
Il serait fort inutile de dire : C'était une excuse , puisque l'excuse même eût été prise dans les mœurs et dans l'opinion. Or, il s'agit précisément des moeurs et de l'opinion.
( 1 ) Morcelli , de stylo inscript, lib. II , part. I , cap. 3. Roma? , in-ï. 17li0,pag. 328.
Je vécus san9 reproche entre les Jeux flambeaux*.
Toute sa gloire est dans ce mariage , dans cet amour unique, dans cette foi jurée à son cher Paul une fois pour toujours :
Je ne quittai ton lit que pour le lit funèbre.
Qu'on grave sur ma tombe : Elle n'eut qu'un époux^.
Elle se tourne ensuite vers sa fille pour lui dire :
Ma fille , imite-moi ! qu'un seul homme ait ta main 3.
Je doute qu'on ait jamais exprimé plus vivement le sentiment du devoir , et le respect pour une grande opinion.
Mais cette même universalité que nous admirions tout à l'heure se retrouve encore ici , et la Chine pense comme Rome. On y vénère l'honorable viduilé, au point qu'on y rencontre une foule d'arcs de triomphe élevés pour conserver la mémoire des femmes qui étaient restées veuves4.
L'estimable voyageur , héritier légitime d'un nom illustre dans les lettres , qui nous instruit de ces usages, se répand ensuite en réflexions philosophiques sur ce qui lui paraît une grande contradiction de l'esprit humain. « Comment se fait-il (ce sont ses mots) que les Chinois, * qui regardent comme un malheur de mourir sans pos- « térité, honorent en même temps le célibat des filles? « Comment concilier des idées aussi incompatibles? Mais « tels sont les hommes, ete3. »
( i ) Nec mutala mea est œlas ; sine crimine (ota est. Viximus insignes inter ulrainque facem.
(Sext. Aurel. Prop. Eleg. iv , 12, v. Vi, 45.) (2) Jungor, Paule , luo sic discessura cubili ; In lapide hoc , uni juncta fuisse legar.
(Ibid. 35, 3G.) (3) Fac teneas unum , nos imitata , virum.
flbil; 68.) ( ï) M. de Guignes , Voy. à Pékin , etc. tom. H , pog. 183. (b) Ibid.
Hélas ! il nous récite les litanies du XVIIIe siècle ; difficilement on échappe à cette sorte de séduction, Montesquieu , par complaisance pour les erreurs qui l'environnaient, n'a-t-il pas eu la faiblesse d'avancer « que « le christianisme gêne la population en exaltant la vir- « ginité, en honorant l'état de veuve , en favorisant les o peines contre les secondes noces ' ? »
Mais dans le même livre du même ouvrage , libre , je ne sais comment, de cette malheureuse influence , et ne parlant que d'après lui-même , il articule clairement ce grand oracle de la morale et de la politique : « Que la « continence publique est naturellement jointe à la pro- « pagation de l'espèce2. »
Rien n'est plus incontestable. Ainsi il n'est pas du tout question d'expliquer ici des contradictions humaines, car il n'y en a point du tout. Les nations qui favorisent la population , et qui honorent la continence , sont parfaitement d'accord avec elles-mêmes et avec le bon sens.
Mais en faisant abstraction du problème de la population, qui a cessé d'être un problème, je reviens au dogme éternel du genre humain : Que rien n'est plus agréable à la Divinité que la continence ; et que non-seulement toute fonction sacerdotale , comme nous venons de le voir , mais tout sacrifice-, toute prière , tout acte religieux, exigeait des préparations plus ou moins conformes à celte vertu.
On sait quelle condition était imposée au prêtre hébreu qui devait entrer dans le sanctuaire3 .
Les simples initiés étaient traités aussi sévèrement chez
(1) Esprit des lois , liv. XXIII, cliap. XXI.
(2) Ibid. liv. XXIII , chap. II.
(3) Yidesuprà, ptfg. 320.
les nations païennes. Pour être admis aux mystères , ils devaient garder la continence, et les droits même de l'époux étaient suspendus1.
Les Romains qui devaient sacrifier étaient soumis à la même préparation2; c'était la loi de Jérusalem : et d'où venait cet accord?
Tout le monde connaît l'esprit général de l'islamisme. Cependant Mahomet ordonne à ses sectateurs de se séparer de leurs femmes les jours de fêtes, et même pendant tout le pèlerinage3 .
Il leur crie : 0 vous qui croyez en Dieu, si vous avez approché vos femmes, purifkz-vous avant de prier •* .
L'Indou qui veut observer la fête du Ncrpoutironnal, (en l'honneur du feu) doit jeûner et se priver de sa femme5.
Tout le monde connaît l'espèce de Carême prescrit dans le culte de Cérès , de Bacchus et d'Isis , et toutes les mémoires classiques ont retenu les querelles que les poètes erotiques ont adressées à ces divinités exigeantes. Ovide se plaint sérieusement que les maîtresses de Tibuïïe n'aient pu lui prolonger la vie en se privant quelquefois de lui6; il est tenté de douter de V existence de ces Dieux qui
( 1 ) Antiquité dévoilée par ses usages , liv. III , cîi. 1.
(2) Sacris operaluri Romani uxoribus abslincbanl , ut erudltè oslcndit Brissonius in opère de Formulis ; abstinebanlcl Judaei. (Iluet. Dém. évang. in-4, lom. I, Prop. 4, cap. II, n. &.)
(3) Alcoran , chap. I.
(4) Hid. chap. V.
(5) Sonnera t , Voyage'aux Indes, pag. 2ï8.
(6 ) Quid vos sacra juvant? quid nunc iEgyptia prosunt Sistra? quid in vacuo secubuisse toro?
(Ovid. Am.III, IX , 33—34.)
laissent mourir les hommes de bien*; il s'emporte jusqu'à dire. : Vivez pieux , vous mourrez pieux 2 .
Ailleurs , il rappelle la privation générale qui signalait le retour annuel des fêtes de Cérès3 ; il oublie tout le reste, qu'il regarde comme un simple accessoire.
Bacchus, divinité si joyeuse , est cependant sur ce point principal tout aussi impitoyable que Cérès. La veille des mystères bachiques , Hercule et Omphale se soumettent à la loi rigoureuse ; car le lendemain } au lever de V aurore, ils doivent être purs pour sacrifier 4; et ce conte poétique est fondé sur la tradition universelle et sur les lois sacrées des nations les plus civilisées. Les dames athéniennes, admises à célébrer ces mystères, jurent solennellement d'abord qu'elles ont la foi, ensuite qu'elles n'ont rien à se re-
{i ) Quùra rapiant mala fala bon*os (ignoscite fasso), Sollicitor nullos esse putare Deos.
(Ovid. Am. III, IX, 35--3G.)
(2) Vive pius, moriere pics ; cole sacra, colentem
Mors gravis à templis in cava busla trahet.
(Ibid. 37 — 38.) En sorte qoe les dieux étaient ineicnsables de laisser mourir des saints tels que Tibulle. On ne raisonnerait pas mieux à Paris. Voyez cependant les dogmes éternels qui surnagent au milieu de ces extravagances. 1. abstiaenee , privations , sacrifices , pocr le salit d'os aitre ; 2* piété, mérite dans l'abstinence.
(3) Annua vénérant Cerealis tempora fcsli ,
Secubat in vacuo sola paella toro.
(Am.TII, X,I, 2. )
(4) Sic epulis functi , sic dant sna corpora somno,
Et positis juxta secubuere loris.
Causa , reperlori vitis quia sacra parabant ,
Quœ facerent riRÈ, cùm fWct orla die*.
(Fuit. II, 325 et «çq. )
procher , et qu1 'elles sont dans Vétal prescrit par la loi ' . Démoslhène nous a conservé la formule de ce serment»
Les philosophes parlent comme les poêles : Donnonsnous bien garde , nous dit le sage Pluiarque , d'entrer le matin au temple, et de mettre la main aux sacrifices après avoir tout fraîchement usé de nos droits; car il est honnête ^interposer la nuit et le sommeil entre deux, et d'y mettre un intervalle suffisant. Nous nous y présenterons