PURS ET NETS.... AVEC TOUTES NOUVELLES PENSEES
Démosthène est encore plus sévère : Pour moi , dit-il , je suis persuadé que celui qui doit s'approcher des autels ou mettre la main aux choses saintes , ne doit pas être seulement chaste pendant un certain nombre de jours déterminés , mais qu'il doit l'avoir été pendant toute sa vie , et ne s'être jamais livré à de viles pratiques3.
La croyance sur ce point était si profondément enracinée dans tous les esprits, que pour initier un homme aux cérémonies les plus scandaleuses , aux mystères les plus infâmes, on exigeait de lui, comme préparation indispensable, une continence préliminaire et rigoureuse. On peut le voir dans l'aventure romaine des Bacchanales , si bien racontée par Tite-Live*.
Telle était l'opinion universelle de l'ancien monde. Les navigateurs du XVe siècle ayant doublé l'univers, s'il est
(1) L'édition des Variorum , sur ce vers d'Ovide, Causa repertori tilit , etc. a cilé celle formule : ntireûw xal ei//.i xzdxpà xai âyv/j kzo TîJv iiiwv twï xadxpiuôvTwv , xxi octt' à.vùpàf svvousî»;...
Je suis force dans ce moment de m'en fier au commentateur d'Ovide, qui n'a sûrement pas inventé" ce passage.
(2) Plut. Symp. liv. III. quest. VII, trad. d'Amyot.
(3) Demosth. Contra Timocratern, édil. grecque de Veste, 15 H, in- 8, fol. 332.
Ci) Tit. Liv. Hi»t. Sib. XXXIX , cop. 39 el se<j.
permis de s'exprimer ainsi , nous trouvâmes les mêmes opinions sur le nouvel hémisphère. Au Pérou, on célébrait le premier jour de la lune de septembre , après l'équinoxe, une fête solennelle appelée le Cancu : c'était une purification religieuse de l'âme et du corps, et la préparation était la même' .
Et pendant que les nations déjà parvenues à un certain degré de civilisation , s'accordent ainsi avec celles de l'ancien continent pour nous certifier le dogme universel , le Huron , l'Iroquois , à peine dignes du titre d'homme , nous déclarent à l'autre extrémité du nouveau continent , que c'est un crime de ne pas observer la continence pendant les vingt-quatre heures qui précèdent la cérémonie du calumet2 .
L'antiquité ne dit point à l'homme qui pense à s'approcher des autels : Examinez-vous lien. Si vous avez malheureusement tué, volé , conjuré, calomnié, diffamé quelqu'un, retirez-vous. Non. Dès qu'il s'agit des dieux et des autels , on dirait qu'il n'y a plus qu'un seul vice et une seule vertu3.
Jérusalem, Memphis, Athènes, Rome, Benarès, Quito, Mexico, et les huttes sauvages de l'Amérique élèvent donc la voix de concert pour proclamer le même dogme. Cette idée éternelle, commune à des nations si différentes, et qui n'ont jamais eu aucun point de contact , n'est-elle pas naturelle? n'appartient -elle pas nécessairement à l'essence spirituelle qui nous constitue ce que nous sommes?
(1) Cérémonies religieuses |de tous les peuples , Paris , 1741 , in-fol. tonî. VII, pag. 187.
(2) Makensie, Voyage dans le nord de l'Amérique.
(3) Vos quoque abesse procul jubco, diseedite ab aris ,
Qucis lulil heslernà gaudia nocle Venus.
(Tibull. EJcg. I, lib. Iï: 11 ,12.)
Qù donc lous les hommes l'auraient-ils prise , si elle n'était pas innée?
Et cette théorie paraîtra d'autant plus divine dans son principe , qu'elle contraste d'une manière plus frappante avec la morale pratique de l'antiquité corrompue jusqu'à l'excès, et qui entraînait l'homme dans tous les genres de désordres , sans avoir jamais pu effacer de son esprit des lois écrites en lettres divines * .
Un savant géographe anglais a dit , au sujet des mœurs orientales : On fait peu de cas de la chasteté dans les pays orientaux2. Or, ces mœurs orientales sont précisément les mœurs antiques, et seront éternellement les mœurs de tout pays non chrétien. Ceux qui les ont étudiées dans les auteurs classiques, et dans certains monuments de l'art qui nous restent, trouveront qu'il n'y a pas d'exagération dans cette assertion de Feller : «c Qu'un demi-siècle de « paganisme présente infiniment plus d'excès énormes « qu'on n'en trouverait dans toutes les monarchies ehré- « tiennes , depuis que le christianisme règne sur la « terre3.»
Plaute nous a dessiné en six vers extrêmement curieux la morale d'un irès-honnête homme de son temps , celle que le père de famille le plus sévère prêchait à son fils, et qui caractérisait l'homme irréprochable*. Lisez cea
(i) Tpi/x{iaei 6î0v. (Orig. adv. Ce!s. Hb. I , c. 5.
(2) Géograph. de Pinkerton, tom. V de la Irad. fr. p. 5. L'auteur trace dans ce texte la grande ligne de démarcation entra
l'Alcoran et l'Evangile.
(3) Catéch. Philos. Liège , 1788, in-12 , tom. III, ch. 6, •§!, pag. 274.
(4) ..... . Nemo hic prohibet nec vetal
Quin , quod palàm est vénale, si argentum est, emas. Kemo ire quemejuam publicà prohibe! via ,
vers , et vous verrez que nos lois pourraient très-bien encore faire brûler un saint de cette espèce.
Si je voulais faire le procès à l'antiquité, sur l'article capital de la morale , je citerais surtout ce qu'elle a loué. Ainsi , par exemple , dans le dessein de déprimer les philosophes , je ne voudrais point mettre Socrale à la torture pour lui faire dire ses secrets , ni m'asseoir à la porte de Lais pour écrire les noms de ceux qui entrent : j'aimerais mieux citer l'éloge dont cette vertueuse antiquité honora Zenon4.
Et cependant , au milieu de cette profonde et universelle corruption, on voit surnager une vérité non moins universelle et tout à fait inexplicable avec un tel système de mœurs. Un seul homme est fait pour une seule fskme , et tout le reste est mal.
A Rome , et sous les empereurs , « lorsque les femmes , « comme l'a si bien dit Sénèquo , ne devaient plus compta ter les années par la succession des consuls, mais par « celle de leurs maris, deux grands personnages , Pollion « et Agrippa, se disputent l'honneur de fournir une ves- « taie à l'état. La fille de Pollion est préférée unique- « ment parce que sa mère n'avait jamais appartenu
Dùm ne per fundum septum facias semrtam , Dùm te abstineas nuptà , viduà , virgine, Ju\entute , et pueris liberis , ama quod lubel. (Curcul. I,t. 33 et seq. )
Observez qne tous les crimes de ce genre ne sont considérés que du côté delà propriété violée. Tout homme qui s'abstient de passer per fundum septum , est irréprochable. Observez de plus que la masse immense de* esclaves n'est qu'une proie livrée à la lubricité des maîtres , extrêmement inférieurs en nombre.
(1} n«(?âf!oiî éxp/jTo 2ÏIAN1DS. (Diog. Laèït. lib. VII , § 10 )
« qu'au même époux, au lieu qiCJ grippa avait altéré set « maison par un divorce* . »
A-t-on jamais entendu rien d'aussi extraordinaire? Où donc et comment les Romains de ce siècle avaient-ils rencontré l'idée de l'intégrité du mariage , et celle de l'alliance naturelle de la chasteté et de l'autel? Où avaientils pris qu'une vierge , fille d'un homme divorcé , quoique née en légitime mariage et personnellement irréprochable , était cependant altérée pour l'autel ? Il faut que ces idées tiennent à un principe naturel à l'homme , aussi ancien que l'homme , et pour ainsi dire partie de l'homme.
Dignilé du Sacerdoce.
Ainsi donc, l'univers entier n'a cessé de rendre témoignage à ces grandes vérités . 1° mérite éminent de la chasteté; 2° alliance naturelle de la continence avec toutes les fonctions religieuses } mais surtout avec les fonctions sacerdohdes. :
Le christianisme , en imposant aux prêtres la loi du célibat , n'a donc fait que s'emparer d'une idée naturelle; il l'a dégagée de toute erreur, il lui a donné une sanction divine, et l'a convertie en loi de haute discipline. Mais contre cette loi divine , la nature humaine était trop forte , et ne pouvait être vaincue que par la toute-puissance inflexible des Souverains Pontifes. Dans les siècles barbares surtout, il ne fallait pas moins que le bras invincible de Grégoire VII pour sauver le sacerdoce. Souvenons-nous
(1 ) Prsetata est Pollionis tilia non on aliud quanti quôd mater ejus in eodem conjùgio manebat. Nain Agrippa discidio domum immini'erat. ( Tacit. Ann. II. 88.)
ùùt rju'il existe, clans le corps du droit canon, un chapitre intitulé : De FiUis presbyterûm. Sans cet homme extraordinaire , tout était perdu humainement. On se plaint de l'immense pouvoir qu'il exerça de son temps ; autant vaudrait-il se plaindre de Dieu qui lui donna la force sans laquelle il ne pouvait agir. Le puissant Démiurge obtint lout ce qu'il était possible d'une matière rebelle; et ses successeurs ont tenu la main au grand œuvre avec une telle persévérance , qu'ils ont enfin assis le sacerdoce sur des bases inébranlables.
Je suis fort éloigné de rien exagérer, et de vouloir présenter la loi du célibat comme un dogme proprement dit : mais je dis qu'elle appartient à la plus haute discipline, qu'elle est d'une importance sans égale , et que nous ne saurions trop remercier les Souverains Pontifes à qui bo&is la devons.
Le prêtre qui appartient à une femme et à des enfants, n'appartient plus à son troupeau , ou ne lui appartient pas assez. Il manque constamment d'un pouvoir esscritiel, celui de faire l'aumône, quelquefois même sans trop pensera ses propres forces. En songeant à ses enfants , le prêtre marié n'ose pas se livrer aux mouvements de son cœur; sa bourse se resserre devant l'indigence , qui n'attend jamais de lui que de froides exhortations. Il y a de plus , dans la société et le commerce des femmes , certains inconvénients qui sont et doivent être nuls pour nous , parce qu'ils sont la suite nécessaire d'un ordre de choses nécessaire aussi , du moins en général. Il n'en est pas de même du prêtre en particulier, dont la dignité est mortellement blessée par de certains ridicules. La femme d'un magistrat supérieur , qui oublierait ses devoirs d'une manière visible , ferait plus de tort à son mari que celle de tout autre homme. Pourquoi? parce que les hautes ™a-
mj pape . f.
ç;istratures possèdent une sorte de dignité sainte et véné • table qui les fait ressembler à un sacerdoce. Qu'en serat-ildone du sacerdoce réel? Je feuillette au hasard les journaux anglais, et j'y trouve l'article suivant :
« On a plaidé la cause du révérend.... contre le marquis « de,,., accusé d'un commerce criminel avec mislriss.... « (épouse de l'ecclésiastique ). Il paraît, par les détails du « procès , que le révérend époux fut outragé chez lui « pendant qu'il célébrait à l'église l'office du dimanche. « Pour excuser la dame , les avocats alléguaient d'abord la « franchise avec laquelle elle convenait ouvertement de « sa tendresse pour le défendeur, et de plus l'insouciance « de l'époux. — Dommages et intérêts envers ce dernier, « dix mille litres st. ' . »
lien coûte cher , comme on voit, en Angleterre , pour faire des visites chez les révérends maris, pendant l'office du dimanche; maisqu'on se figure un homme déjà affiché, puisque sa philosophique patience était donnée comme un moyen d'atténuation , recevant le prix de son déshonneur , et montant en chaire le dimanche suivant , pour y prêcher contre l'adultère : il ne manquera pas sans doute de faire un grand effet !
Non-seulement les vices de la femme réfléchissent une grande défaveur sur le caractère du mari-prêtre , mais celui-ci , à son tour , n'échappe point au danger commun à tous les hommes qui se trouvent dans le mariage , l'occasion de vivre criminellement. La foule de raisonneurs
(1) It appears... that theoffence was committed while ihe ReTcrend husband of the Lady was performing the divine service of the sabbalhdajf. The ground of the defence was carelessness of the husband , and the T^dy's open déclaration of the attachaient to the défendant. The damages obiaiaed were 10, 000 I. (E. M. sept, 1804, n, 273 , pag. 235. )
qui ont traité cette grande question du célibat ecclésiastique, part toujours de ce grand sophisme, que le mariage est un état de pureté, tandis qu'il n'est pur que pour les purs. L'épouse est dangereuse quand on ne l'aime pas, et dangereuse quand on l'aime. L'homme irréprochable aux yeux du monde peut être infâme à l'autel. L'union même légitime donne des habitudes sans donner la sagesse. Combien y a-t-il de mariages irréprochables de vant Dieu? Infiuiment peu. Or, si la faiblesse humaine établit une tolérance de convention à l'égard de certains abus , cette loi générale n'est jamais faite pour le prêtre , parce que la conscience universelle ne cesse de le comparer au type sacerdotal qu'elle contemple en elle-même ; de sorte qu'elle ne pardonne rien à la copie , pour peu qu'elle s'éloigne du modèle.
11 y a dans le christianisme des choses si hautes , si sublimes; il y a entre le prêtre et ses ouailles des relations si saintes , si délicates , qu'elles ne peuvent appartenir qu'à des hommes absolument supérieurs aux autres. La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes, qu'il faut particulièrement considérer sur ce point , n'accorderont une confiance entière au prêtre marié ; mais il n'est pas aisé d'écrire sur ce sujet.
Les églises si malheureusement séparées du centre n'ont pas manqué de conscience , mais de force , en permettant le mariage des prêtres. Elles s'accusent eHes* mêmes , en exceptant les évêques et en refusant de consacrer les prêtres avant qu'ils soient mariés. Elles conviennent ainsi de la règle , que nul prêtre ne peut se marier; mais elles admettent que, par tolérance et faute de sujets , un laïque marié peut être ordonné. Par un sophisme qui ne choque plus l'habitude, au lieu d'ordonner un candidat, quoique marié, elles le marient pour Vor-
3*9 donner, de manière qu en violant la règle antique, elles la confessent expressément.
Pour connaître les suites de cette fatale discipline, il faut avoir été appelé à les examiner de près. L'abjection du sacerdoce dans les contrées qu'elle régit , ne peut être comprise par celui qui n'en a pas été témoin. DeTott, dans ses Mémoires, n'a rien dit de trop sur ce point. Qui pourrait croire que dans un pays où l'on vous soutient gravement l'excellence du mariage des prêtres, l'épithèle de fils de prêtre est une injure formelle ? Des détails sur cet article piqueraient la curiosité, et seraient même utiles , sous un certain rapport ; mais il en coûte d'amuser la malice et d'affliger un ordre malheureux qui renferme , quoique tout soit contre lui , des hommes très-estimables , autant qu'il est possible d'en juger , à la distance où l'inexorable opinion les tient de toute société distinguée.
Cherchant toujours, autant que je le puis, mes armes dans les camps ennemis , je ne passerai point sous silence le témoignage frappant du même prélat russe que j'ai cité plus hr*at. On verra ce qu'il pensait de la discipline de son église sur le point du célibat. Son livre déjà recommandé par le nom de son auteur, étant sorti de plus des presses même du saint synode, ce témoignage a tout le poids qu'il est possible d'en attendre.
Après avoir repoussé , dans le premier chapitre de ses Prolégomènes, une attaque indécente de Mosheim contre le célibat ecclésiastique , l'archevêque de Twer continue en ces termes :
« Je crois donc que le mariage n'a jamais été permis « aux docteurs de l'Eglise (les prêtres) , excepté dans « les cas de nécessité et de grande nécessité ; lorsque , « par exemple , les sujets qui se présentent pour remplir « ces fonctions , u'ayant pas la force de ^s'interdire le