PREFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
L'ouvrage que nous publions devait paraître vers la fin de 1817. Des obstacles qu'il n'a pas été possible de surmonter et qu'il est inutile de rappeler aujourd'hui , nous ont forcés d'en retarder l'impression jusqu'à ce moment.
La gravité des circonstances dans lesquelles se trouvent l'Eglise et l'Etat , le besoin chaque jour plus vivement senti de connaître les véritables causes de cet ébranlement général qui fait chanceler l'autorité des gouvernements, l'urgente nécessité de revenir aux principes conservateurs de l'ordre, ne nous permettent pas de douter que la classe des lecteurs auxquels s'adresse plus particulièrement cet écrit , ne le lise avec toute l'attention que réclame la haute importance de son objet.
Depuis que l'impiété, sous le nom de philosophie , a déclaré la guerre au sceptre et à la tiare , les hommes les ^ plus distingués par la profondeur de leurs vues et par l'étendue de leur savoir ont rivalisé d'efforls pour combattre les doctrines perverses, et sauver les peuples en les rappelant à la Religion comme au premier lien de toute so-
(1) Ou Avis des Editeurs, supprime dans la deuxième édition , 1821 ; — rétabli dans celle de 1836 , sauf le retranchement du premier alinéa.
ciété. Us poursuivent encore cette noble tâche avec sa* tant décourage que de talent. Mais au milieu de cet admirable concert de la science et de la véritable philanthropie, il ne nous paraît pas qu'il soit encore venu à l'esprit d'aucun écrivain de rechercher jusque dans ses dernières ramifications l'influence exercée par le Souverain Pontife sur la formation et le maintien de l'ordre social , comme aussi de mettre dans tout son jour l'importance de ce même pouvoir pour rétablir la civilisation sur ses véritables bases, aujourd'hui qu'un génie malfaisant les a brisées ou déplacées. Personne encore, à ce qu'il nous semble , n'avaitconsidéré le Pape comme représentant à lui seul le christianisme tout entier. Nul écrivain ne s'était placé àla hauteur nécessaire pour étudier l'histoire dans cet esprit, et n'avaiteu la pensée de suivre de l'œil l'autorité pontificale à travers les siècles, d'écarter les nuages funestes que le préjugé, l'erreur et la passion , dans le coupable dessein de nous la faire méconnaître, n'ont cessé d'amonceler autour d'elle; de nous la montrer,, enfin, telle qu'elle est dans tous ses rapports, et de rendre la nécessité de son action si sensible , fque tout esprit droit et religieux se vît entraîné à celte conclusion : Sans Je Pape il n'y a plus de christianisme, et par une suite inévitable , l'ordre social est blessé au cœur.
Cette grande idée était réservée à l'homme célèbre qui , au commencement des jours révolutionnaires , considéra la France * ; et qui , en consignant notre avenir dans un petit nombre de pages aussi fortement pensées qu'éloquemment écrites, prit rang dès lors parmi les meilleurs écrivains,
(1) Conside'raticr.s sur la France; Bàle et Génère, 1797. FarU , 1798 «i 1811. [Lyon, 1830.]
comme parmi les plus clairvoyants politiques de notre âge.
Selon lui , le Pape est , si l'on peut parler ainsi , la religionvisible. De ce principe découlent sous sa plume des conséquences nombreuses et d'un immense intérêt dans leur application à l'ordre social , conséquences qu'il a toujours soin de justifler parle raisonnement et par l'histoire. Une discussion savante dissipe les doutes, éclaircit les difficultés , résout les objections. Mais nous recommandons surtout à l'attention du lecteur la bonne foi qui accompagne constamment la polémique de l'écrivain. Loin de dissimuler ce qui a été dit contre les systèmes qu'il défend , il semble au contraire chercher des objections. Que s'il rencontre sur sa route des hommes qui , avec un égal amour de la vérité, ne partagent cependant pas ses principes , il est le premier à leur tendre la main , et ne les combat qu'en les embrassant.
Dans un tel ouvrage , le lecteur doit s'attendre à retrouver un grand nombre de faits , déjà souvent reproduits dans tous leurs détails par nos historiens ecclésiastiques et profanes. Toutefois, autant par l'importance du sujet auquel ces faits se rattachent, que par la manière lumineuse dont ils sont discutés et ramenés au but général , ils ne peuvent manquer d'exciter un intérêt égal ,! peut-être même supérieur à celui de la nouveauté.
Nous n'avons pas l'honneur d'être connus de l'auteur." La confiance la plus gratuite , effet d'un hasard dont nous apprécions le bonheur , nous a seule mis en possession de ses précieux manuscrits. Quelques-uns des principes qu'il professe sur l'autorité pontiûcale , s'éloignent des théories enseignées communément parmi nous. Quand ses ouvrages précédents n'en auraient pas suffisamment averti , il n'est personne qui ne sache que les catholiques étrangers
n'admettent pas , au sujet du Pape , les maximes qu'ils appellent et que nous appelons nous-mêmes, d'une manière trop absolue, maximes de l'Eglise de France. A cet égard , en notre qualité de simples éditeurs , nous n'avons lien à dire , sinon qu'en combattant une doctrine réputée française , il était difficile de manifester plus d'attachement à notre nation , et plus d'estime pour le sacerdoce français.
Au reste , il n'est plus question maintenant de défendre telle opinion parce qu'elle est gallicane, et de combattre telle autre parce qu'elle est ultramont aine. Il s'agit de chercher la vérité quelque part qu'elle habite : il s'agit de la trouver et de s'y attacher d'autant plus fortement , que nous avons plus besoin d'elle que jamais. Le monde catholique doit-il adopter les opinions de nos théologiens , ou nos théologiens doivent-ils soumettre leurs opinions à celle du monde catholique? C 'est une question qui doit être examinée , non plus entre Français, Italiens , Allemands, etc. , avec tous les préjugés de nation et d'éducation , mais entre cukétieins seulement , avec amour et charité , avec le desir le plus désintéressé de connaître la véritable roule, et de s'y jeter pour n'en plus sortir. Jamais intérêt plus grand, plus général, plus pressant, ne commanda l'attention de l'esprit, la droiture du cœur et le silence des passions.
« Depuis que les peuples ne voient rien au-dessus des « rois, ils s'y sont mis eux-mêmes1. » Aux enseignements des saintes Ecritures sur l'origine du pouvoir , la philosophie a substitué la souveraineté des peuples. Les schismes, les hérésies qui désolèrent l'Eglise au XVIe
(t) Théorie du pouvoir , tom. II , p. 289,
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siècle, avaient préparé les voies, ou plutôt elles avaient déjà insinué dans les esprits ce dogme monstrueux. Les grandes dissidences , s'il est permis de parler ainsi , qui se sont élevées dans l'Eglise catholique , quoiqu'elles n'en aient pas rompu l'unité , n'ont-elles point cependant augmenté le mal , et n'a-t-il pas raisonné juste , a-t-il violé les lois de l'induction, ce prêtre ennemi des rois, qui, sur les quatre articles relatifs à l'autorité spirituelle, en a calqué quatre autres tout à fait semblables, exprimés, pour ainsi dire , dans les mêmes termes sur la puissance temporelle1 ? C'est aux hommes d'état qui veillent autour des trônes , à méditer et à répondre.
Le moment où la vérité doit être connue est arrivé : « Elle est mûrie par le temps et les événements. Son dé- « veloppement est nécessaire à la conservation de la so- « ciété; et l'agitation que l'on peut remarquer dans la so- « ciélé générale, n'est autre chose que les efforts qu'elle « fait pour enfanter la vérité2. »
[G.-M. Déplace.]
(1) Vovez dans VÂmi de la Religion et du Roi , l'exposé dos quatre articles politiques de M. l'abbé G tom. XV, n. 389, pag. 358.
(2) Théorie du pouvoir, tom. II , p. 3.
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