‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 9 sur 85 · PREFACE DE LA SECONDE ÉDITION · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA SECONDE ÉDITION

En présentant au public une nouvelle édition de ce livre , l'auteur croit devoir rappeler deux objections principales qui lui sont parvenues de deux régions directement opposées.

L'une qui est ultramontaine, tombe sur la manière dont il a envisagé Y infaillibilité. On craint qu'il ne l'ait trop humanisée, s'il est permis de s'exprimer ainsi, en ne l'appuyant que sur des considérations philosophiques; l'autre qui est gallicane , se plaint qu'il ait trop favorisé les maximes ultramontaines.

Quant à la première objection , il est bien sûr de n'avoir pas été compris ; mais il n'est pas également sûr que ce ne soit pas par sa faute : c'est donc pour lui un devoir de s'expliquer.

Dans plus d'un écrit il a trouvé l'occasion d'observé'' que les dogmes et même les maximes de haute discipline

catholique ne sont, en grande partie, que des lois du monde divinisées, et, quelquefois aussi, des notions innées ou des traditions vénérables sanctionnées par la révélation.

Ce qui est dit dans cet ouvrage sur la confession et sur le célibat ecclésiastique suffit pour donner une idée de cette théorie.

L'auteur en a fait un grand usage en traitant le sujet important de l'infaillibilité. 11 a montré d'abord qu'en vertu des seules lois sociales toute souveraineté est infaillible de sa nature ; que les grands tribunaux même jouissent de cette prérogative , sans laquelle nul gouvernement ne serait possible.

Parlant de ce principe incontestable, il a dit : « Puis- « que la souveraineté est infaillible de sa nature, Dieu « n'a donc fait que diviniser cette loi en la portant dans « son Eglise qui est une Société soumise à toutes les lois « de la souveraineté.

« Si donc vous êtes forcés de supposer l'infaillibilité ,

« même dans les souverainetés temporelles où elle n'est

« pas, sous peine de voir l'association se dissoudre,

« comment pourriez- vous refuser de la reconnaître dans

« la souveraineté spirituelle qui a cependant une im-

« mense supériorité sur l'autre , puisque d'un côté ce

« grand privilège est seulement humainement supposé , et

« que de Vautre il est divinement promis 1 ? »

(l)Liv. I.chap. XIX, pag. 148.

Dans un autre endroit de son livre , il appelle l'infaillibilité un magnifique et divin privilège de la chaire de saint Pierre 1 .

Enfin il s'est plaint , et même d'une manière remarquable , à ce qu'il a entendu dire , de ceux qui ont voulu nous montrer la date de cette croyance à l'infaillibilité2.

Tous ces textes lui semblent assez clairs. Si par hasard néanmoins l'auteur, en appuyant trop sur une vérité, a pu faire soupçonner qu'il en oubliait une autre (ce qui est arrivé à des hommes bien au-dessus de lui) il se flatte qu'après ce qu'on vient de lire il ne restera plus aucun doute sur ses principes.

Il ne croit pas enfin qu'il faille se montrer trop difficile avec les hommes de bonne volonté. Quand il aurait nié ouvertement l'infaillibilité du Pape, dans le sens théologique , il ne serait pas plus hérétique que Bossuet , et toujours il aurait servi la cause pontificale en cherchant à prouver qu'en vertu seulement des lois générales de toute agrégation sociale, les mots de souveraineté et d'infaillibilité sont deux synonymes naturels , de manière qu'en aucun cas il ne saurait y avoir appel des décisions du Saint-Siège.

Mais il le répèle ; jamais il ne s'en est tenu à cette théorie générale qu'il recommande néanmoins à tous les bons esprits. L'analogie des dogmes et des usages caiho-

(1) Liv. I, chap. XV , pag. 124.

(2) Liv. I , chap. I" ( p3g. o\ el suivant™.

liques , avec tes croyances , les traditions et !es pratiques de tout l'univers (si ce sujet est traité avec l'étendue convenable ) produirait un ouvrage de controverse d'un nouveau genre , et qui ne serait pas des moins convaincants. Il saperait surtout par les fondements la grande accusation des protestants tirée des imitations païennes qu'ils nous ont reprochées. On verrait que Midîeton et d'autres ont usé leurs plumes pour établir un dernier résultat que Vantiquité païenne présente des traces nombreuses de ces mêmes vérités que nous enseignons t ou des cérémonies dont nous faisons usage. Tout catholique instruit ne manquera pas de les remercier : salutem ex inimicis nostris; mais ce n'est point ici le lieu d'une dissertation sur ce vaste sujet : c'est assez d'observer que Tertullien , en disant que V homme est naturellement chrétien, a dit certainement bien plus qu'il ne croyait dire.

Quant à l'autre objection qui part d'un côté opposé , et qui roule sur les maximes gallicane» , c'est un article sur lequel on passera légèrement. L'auteur avoue n'avoir pas un fort grand respect pour les fameuses maximes. Il les avait même attaquées de front dans un Ve livre de son ouvrage , intitulé : Du Pape dans son rapport avec l'Eglise gallicane; mais il a supprimé ce Ve livre , parce qu'il se trouvait hors de proportion avec les autres , et encore , parce qu'il avait nécessairement une certaine couleur polémique qni lui semblait ne pas se trouver en parfaite harmonie avec le reste de l'ouvrage. S'il se détermine à publier à part cette Ve partie , ce qui peut arriver, Fauteur dira ses raisons. Il n'ignore point qu'on lui a reproché d'avoir traité un peu légèrement certaines amodiés qu'on regardait en France comme décisives ; néan-

moins , après s'être examiné sévèrement , il n'a pas jugé à propos de faire sur ce point aucun changement à son ouvrage. Tout homme a son caractère , sa manière de voir et de s'exprimer ; sa conscience surtout , qui l'avertit de ce qu'il peut. Il est sans doute trop aisé de s'égarer en se livrant à cette impulsion intérieure, mais quelquefois aussi on s'expose à faire plus mal encore en la contrariant de front : Serpit humi tutus nimiùnu

Quelle que soit d'ailleurs son infériorité à l égard de certains personnages illustres que lt lecteur pourrait avoir en vue ( infériorité dont hui homme au monde n'est plus persuadé que lui ) on ne saurait néanmoins lui contester équitablement l'honneur de posséder avec eux deux qualités identiques , celle de raisonner et celle de parler français ; ce qui lui paraît suffire pour avoir le droit d'exprimer franchement ses pensées , dût-il même avoir le malheur de se trouver , une ou deux fois peut-être , en opposition avec ces hommes illustres devant qui il est à genoux.

On connaît d'ailleurs en France les pensées de l'auteur et sur la France en général , et sur l'Eglise de France en particulier. Certes , il n'a envie de choquer ni l'une ni l'autre ; il a dit ce qu'il en attend , et jamais il n'a attaqué que les funestes préjugés capables de tromper de si belles espérances. Les illusions de l'habitude et peut-être hélasl celles de l'orgueil, pourront sans doute retarder l'accomplissement de certaines prophéties; cependant il n'en faut pas moins compter sur l'époque des Us , comme la nommait , il y a bien des années , un illuminé allemand.

L'auteur ne terminera point cette préface sans profiter de l'occasion pour soumettre son ouvrage au jugement de Rome , sans la moindre réserve imaginable ; il se contredirait de la manière la moins excusable , s'il refusait de reconnaître contre lui une autorité qu'il a défendue contre les autres avec tant de zèle et de bonne foi.

Chambéry,Ie 1er juillet 1820.

DISCOURS PRELDUVAIRE.

§ier.

Il pourra paraître surprenant qu'un homme du monde s'attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu'à nos jours, ont semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de l'ordre sacerdotal. J'espère néanmoins qu'après avoir pesé les raisons qui m'ont déterminé à me jeter dans cette lice honorable , tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience, et m'absoudra de toute tache d'usurpation.

En premier lieu, puisque notre ordre s'est rendu, pendant le dernier siècle, éminemment coupable envers la Religion , je ne vois pas pourquoi le même ordre ne fournirait pas aux écrivains ecclésiastiques quelques alliés fidèles qui se rangeraient autour de l'autel pour écarter au moins les téméraires , sans gêner les lévites.

Je ne sais même si dans ce moment cette espèce d'alliance n'est pas devenue nécessaire. Mille causes ont affaibli Tordre sacerdotal. La révolution l'a dépouillé, exilé, massacré ; elle a sévi de toutes les manières contre les défenseurs-nés des maximes qu'elle abhorrait. Les anciens athlètes de la milice sainte sont descendus dans la tombe ; de jeunes recrues s'avancent pour occuper leurs places ; mais ces recrues sont nécessairement en petit nombre, l'ennemi leur ayant d'avance coupé les vivres avec la plus funeste habileté. Qui sait d'ailleurs si, avant de s'envoler du pape. "

?ers sa patrie , Elic a jeté son manteau , et si le vêlement sacré a pu être relevé sur-le-champ? Il est sans doute probable qu'aucun motif humain n'ayant pu influer sur la détermination des jeunes héros qui ont donné leurs noms dans la nouvelle armée , on doit tout attendre de leur noble résolution. Néanmoins , de combien de temps auront-ils besoin pour se procurer l'instruction nécessaire au combat qui les attend! Et quand ils l'auront acquise, leur restera-t-il assez de loisir pour l'employer? La plus indispensable polémique n'appartient guère qu'à ces temps de calme où les travaux peuvent être distribués librement , suivant les forces et les talents. Huet n'aurait pas écrit sa Démonstration évangélique , dans l'exercice de ses fonctions épiscopales ; et si Bergier avait été condamné par les circonstances à porter pendant toute sa vie , dans une paroisse de campagne , le poids du jour et de la chaleur , il n'aurait pu faire présent à la Religion de cette foule d'ouvrages qui l'ont placé au rang des plus excellents apologistes.

C'est à cet état pénible d'occupations saintes , mais accablantes , que se trouve aujourd'hui plus ou moins réduit le clergé de toute l'Europe, et bien plus particulièrement celui de France , sur qui la tempête révolutionnaire a frappé plus directement et plus fortement. Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui ; les épines seules lui sont restées. Pour lui , l'Eglise recommence ; et par la nature même des choses , les confesseurs et les martyrs doivent précéder les docteurs. Il n'est pas même aisé de prévoir le moment où , rendu à son ancienne tranquillité, et assez nombreux pour faire marcher de front toutes les parties de son immense ministère, il pourra nous étonner encore par sa science autant que par la sainteté de ses mœurs, l'activité de son rèle et les prodiges de ses succès apostoliques.

Pendant cette espèce d'interstice qui , sous d'autres rapports, ne sera point perdu pour la Religion , je ne vois pas pourquoi les gens du monde, que leur inclination a portés vers les études sérieuses , ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs delà plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu'à remplir les vides de l'armée du Seigneur, on ne pourrait au moins leur refuser équitablement le mérite de ces femmes eourageuses , qu'on a vues quelquefois monter sur les remparts d'une ville assiégée , pour effrayer au moins l'œil de l'ennemi.

Toute science , d'ailleurs, doit toujours, mais surtout à cette époque , une espèce de dîme à celui dont elle procède ; car c'est lui qui est le Dieu des sciences , et c'est lui qui prépare toutes nos pensées*. Nous touchons à la plus grande des époques religieuses , où tout homme est tenu d'apporter , s'il en a la force , une pierre pour l'édifice auguste , dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne; du moins elle ne m'a pas fait trembler. L'indigent, qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe , Vaneth et le cumin 2 , peut élever avec confiance la première lige vers le ciel , sûr d'être agréé autant que l'homme opulent qui , du milieu de ses vastes campagnes , verse à flots , dans les parvis du temple , la puissance du froment et le sang de la vigne 3.

Une autre considération encore n'a pas eu peu de force pour m'encourager. Le prêtre qui défend la Religion, fait son devoir , sans doute , et mérite toute notre estime ;

(i) Dens scienliarum Domicas es» , et if si pm>purantiir cogitations. I. Reg. , cap. II , t. 3.

(2)Matth. XXIII ,23.

(3) Robur panis sangninera ut«. Ps. CIV , 16. Isa'rt , III L.

GeD. XLIX, 11. Dent. XXXII, 14.

mais auprès d'une foule d'hommes légers ou préoccupés , il a l'air de défendre sa propre cause ', et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le mécréant se défie moins de l'homme du monde , et s'en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance : or, tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau sauvage et ombrageux , savent encore qu'il est incomparablement plus difficile de l'approcher que de le saisir.

Me scra-t-il encore permis de le dire? Si l'homme qui s'est occupé toute sa vie d'un sujet important , qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer , et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances ; si cet homme, dis-je, sent en lui je ne sais quelle force indéfinissable, qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de l'amour-propre ; cependant il a peut-être quelque droit de croire que cette espèce d'inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère.

Il y a longtemps que j'ai considéré la France * , et si je ne suis totalement aveuglé par l'honorable ambition de lui être agréable, il me semble que mon travail ne lui a pas déplu. Puisqu'au milieu de ses épouvautablcs malheurs, elle entendit avec bienveillance la voix d'un ami qui lui appartenait par la Religion, par la langue et par des espérances d'un ordre supérieur, qui vivent toujours, pourquoi ne consentirait -elle pas

A me prêter encore une oreille attentive,

aujourd'hui qu'elle a fait un si grand pas vers le bonheur,

(1) Considérations sur la France, in-8. Eâ!e , Genève, Paris , i795, Î796. [Lyon, 1830, L. Lesne , 18*3.]

et qu'elle a recouvré au moins assez de calme pour s'examiner elle-même et se juger sagement?

Il est vrai que les circonstances ont Lien changé depuis Tannée 1796. Alors chacun était libre d'attaquer les brigands à ses périls et risques : aujourd'hui que toutes les puissances sont à leur place , l'erreur ayant divers points de contact avec la politique , il pourrait arriver à l'écrivain qui ne veillerait pas continuellement sur lui-même, le malheur qui arriva à Diomède sous les murs de Troie, relui de blesser une divinité en poursuivant un ennemi.

Heureusement il n'y a rien de si évident pour la conscience que la conscience même. Si je ne me sentais pénétré d'une bienveillance universelle , absolument dégagée de tout esprit contentieux et de toute colère polémique, même à l'égard des hommes dont les systèmes me choquent le plus , Dieu m'est témoin que je jetterais la plume ; et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu ne doutera pas de mes intentions. Mais ce sentiment n'exclut ni la profession solennelle de ma croyance , ni l'accent clair et élevé de la foi , ni le cri d'alarme en face de l'ennemi connu ou masqué , ni cet honnête prosélytisme enfin , qui procède de la persuasion.

Apres une déclaration, dont la sincérité sera, je l'espère, parfaitement justifiée par tout mon ouvrage, quand même je me trouverais en opposition directe avec d'autres croyances , je serais parfaitement tranquille. Je sais ce que l'on doit aux nations et à ceux qui les gouvernent ; mais je ne crois point déroger à ce sentiment , en leur disant la vérité avec les égards convenables. Les premières lignes de mon ouvrage le font connaître : celui qui pourrait craindre d'en être choqué , est instamment prié de ne le pas lire. \). m'est prouvé, et je voudrais de tout mon

cœur le prouver aux autres , que sans le Souverain Pontife il nyy a point de véritable christianisme , et que nul honnête homme chrétien , séparé de lui, ne siynera sur son honneur (s'il a quelque science) une profession de foi clairement circonscrite.

Toutes les nations qui se sont soustraites à l'autorité du Père commun , ont sans doute , prises en masse , le droit (les savants ne l'ont pas) de crier au paradoxe ; mais nulle n'a celui de crier à l'insulte. Tout écrivain qui se tient dans le cercle de la sévère logique , ne manque à personne. Il n'y a qu'une seule vengeance honorable à tirer de lui : c'est de raisonner contre lui , mieux que lui.

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