‹ Du pape et du concileChapitre 44 sur 135 · RÉPONSES AUX OBJECTIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

RÉPONSES AUX OBJECTIONS GÉNÉRALES

1" On objecte ces paroles prononcées par les Apôtres dans le premier Concile qu'ils tinrent à Jérusalem : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne pas vous imposer d'autres charges, etc. : Visum est enim Spiritui Sancto et noMs nihil ultra

r'^ TRAITÉ. LE SUPRÊME PONTIFICAT, KTC.

imponere vobis, etc. ^ Vous le voyez, objectent ici nos adversaires, il n'est pas dit que, dans ce Concile, le Saint-Esprit assistait seulement Pierre, mais bien tous les Apôtres pris ensemble. — Nous répondons d'abord que ce Concile ne peut être appelé universel, attendu que, de tous les Apôtres qui étaient déjà constitués évoques, il n'j a que Saint Pierre, Saint Jacques, Saint Jean, Saint Paul et Saint Barnabe, qui y aient assisté. Nous ajoutons qu'on ne peut, il est vrai, révoquer en doute que quand les évoques réunis en Concile définissent quelque point de foi de concert avec le Pape, le Saint-Esprit ne les assiste tous incontestablement ; mais cela n'empêche pas que, dans ce Concile même, le Pape ne soit chef, et ne définisse en cette qualité les dogmes qu'il faut admettre, puisque toute l'autorité du Concile réside dans le Pape.

Cette vérité ressort évidemment du chapitre quinzième des Actes des Apôtres, d'où sont tirées les paroles citées plus haut. En effet, dans ce premier Concile, ce fut principalement Saint Pierre qui définit la question, puisque ce fut lui qui imposa silence à tous les autres, et qui, tranchant la difficulté, leur dit : Mes frères, vous savez que depuis longtemps Dieu m'a choisi parmi nous, afin que les Gentils entendissent par ma bouche la parole de l'Evangile et qu'ils crussent : Viri fratres, vos scitis quoniam ah antiquis diehus Deus in nobis elegit per os meum audire génies verbum Evangelii et credere. ^ Par ces paroles, il démontre clairement que Dieu n'avait conféré qu'à lui (et à ses successeurs,) le pouvoir d'instruire les Gentils des vérités qu'ils devaient croire. Puis il ajoute : Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu, en imposant un joug aux disciples, etc. : Nunc ergoquidtentatis Deum, imponere jugum super cervices discipulorum, etc. ;^ paroles qui sont bien celles d'un docteur et d'un maître qui enseigne.

On ne nie donc pas que les Pères d'un Concile général ne soient dirigés d'une manière infaillible par le Saint-Esprit, comme le Pape en est lui-même dirigé; mais quand cela a-t-il lieu ? quand ils sont unis avec le Pape dans un commun sentiment,

(1) Act. 45. 28. (2) Ibid. 15. 7. (3) Ibid. 15. 10.

comme les Apôtres Tétaient avec Saint Pierre au Concile de Jérusalem. Mais s'ils sont divisés et en désaccord, alors le Concile n'est plus légitime et ne peut plus être considéré comme œcuménique : c'est un corps tronqué, ce sont des membres sans tête, et ils ne représentent plus l'Eglise ; car l'Eglise doit avoir une tête.

Mais, diront nos contradicteurs, si le Saint-Esprit assiste tous les membres du Concile, les évêques aussi bien que le Pape, pourquoi prétendre que c'est dans le Pape seul que résident l'autorité suprême et l'infaillibilité? — Je réponds que dans l'Eglise, la puissance suprême est unique, et pas double, à moins toutefois qu'on ne veuille assigner à cette Eglise deux chefs suprêmes ; par conséquent, lorsque les évêques concourent avec le Pape à constituer un Concile , il n'en résulte pas qu'étant supérieurs en nombre, ils deviennent supérieurs au Pape en autorité, ni qu'il y ait pour lors deux puissances distinctes ; mais le fait est que, dans ce cas, la puissance suprême, qui jusque-là résidait tout entière dans le Pape, s'étend aussi aux évêques et leur devient commune; et alors ils peuvent dire en toute vérité dans les définitions prononcées d'un commun accord par le Pape et par le Concile : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous : Visum est Spiritui Sancto et nobis. Il en est autrement, quand les Pères sont en désaccord avec le Pape et ne concourent qu'à former un monstre, c'est-à-dire un corps séparé d'avec la tête, laquelle a reçu le pouvoir sur le corps tout entier.

2° On objecte cet autre texte des Actes des Apôtres : Veillez sur vous-mêmes et sur tout le troupeau dont le Saint-Esprit vous a établis évêques, pour gouverner l'Eglise de Dieu : Attendue voMs et universo gregi in quo vos Spiritus Sanctus posuit episcopos regere Eeclesiam Dei. ^ Donc, concluent les opposants, le gouvernement de l'Eglise n'est pas confié au Pape seul, mais aussi au collège des évêques. — Nous répondons que ces paroles furent adressées par Saint Paul, non pas à des évêques réunis en Concile, mais à ceux de ses disciples qu'il avait fait venir de la province d'Ephèse à Milet, pour qu'ils

(1) Act. 20. 28.

prissent congé de lui; et encore ignorons-nous si c'étaient des évêques, ou bien de simples prêtres appelés du nom d'évêques. Mais, lors même qu'ils auraient été évêques. Saint Paul ne dit pas que le soin de toute l'Eglise leur fût confié, mais seulement celui du troupeau qui leur avait été donné à gouverner. Du reste, chaque évêque, en gouvernant bien son troupeau, concourt, il est vrai, au gouvernement de l'Eglise universelle, comme le bien de chaque membre contribue au bien de tout le corps; mais les évêques régissent l'Eglise en qualité de membres , tandis que le Pape le fait en qualité de chef, et c'est proprement à ce chef qu'a été confié le gouvernement de toute l'Eglise.

3° L'auteur du livre intitulé : Immunité de t Eglise Gallicane, allègue plusieurs appellations faites du Pape au Concile futur, telles que celle du roi Philippe-le-Bel contre Boniface VIII, celle de l'empereur Louis contre Jean XXII, et autres semblables. — Voici notre réponse : Où a-t-on jamais lu qu'aucune de ces appellations ait eu pour résultat de faire révoquer ou modifier une définition prononcée par le Pape? Bien que ces appellations aient été faites à des Conciles, c'était toutefois à des Conciles unis au Pape et confirmés par son autorité, de sorte que ces appels ont été interjetés dans le but de faire examiner plus mûrement les questions et de rendre le Pape mieux informé, spécialement au point de vue des faits ; c'est ce que constate la forme même de l'appel interjeté par le roi Philippe : Nous appelons, dit-il, de Sa Sainteté, notre Seigneur le pape Innocent, au Saint Siège Apostolique mieux informé et au Concile futur : A Sanctissimo Domino nostro papa Innocentio ad Sanctam Sedem Apostolicam etiam melius consulendam, nec non ad Synodum ceîebrandum, etc. On voit par là qu'on n'a jamais appelé à un Concile qui fût oppçsé au Pape et privé de l'appui de son autorité. — Mais ce point sera traité plus explicitement dans le Chapitre suivant.

4° Noël Alexandre objecte le texte suivant de Saint Matthieu : Si votre frère a péché contre vous, allez lui représenter sa faute en particulier entre vous et lui ; mais s'il ne vous écoute pas, dites-le à l'Eglise : Si autem peccaverit in te frater tuus, vade

et corripe eiim inter te et îpsmn solum... ; quod si non auclierit..., die Ecclesiœ. ^ Or, disent nos contradicteurs, si la correction doit être renvoyée de Pierre à l'Eglise, il en résulte que la puissance suprême ne réside pas dans Pierre, mais dans l'Eglise, et par elle dans le Concile qui la représente. Ils confirment ce raisonnement par ce que le pape Innocent IV écrivit à Frédéric II, à savoir, qu'il était prêt, de l'avis du Concile, à révoquer sa sentence. ^ — Mais nous répondons que, pour ce qui est du texte de Saint Matthieu, Notre-Seigneur n'a pas adressé ces paroles à Pierre comme à son Vicaire ; mais il les a adressées à chacun de ses disciples et des fidèles, leur imposant par là le précepte de la correction fraternelle. De plus, ces paroles : '« Dites-le à l'Eglise, « ne font pas allusion au Concile, lequel ne se tient que rarement; mais sous la dénomination à'Eglise, on comprend les prélats, qui ont l'obligation de reprendre les obstinés. Telle est précisément l'interprétation que Saint Jean Chrysostôme donne de ces paroles : Die Ecclesiœ, prœsulibus scilicet ac prœsidentibus .^

Pour ce qui est d'Innocent IV, Bellarmin^ répond 1° que ses paroles s'entendent d'un conseil à donner, et non d'une décision à porter; 2° qu'il ne s'agit pas ici d'une question de foi, mais d'une peine à modérer, si on le trouve à propos pour rétablir la paix avec l'empereur excommunié par le Pape.

Nos contradicteurs ajoutent que le Pape est, lui aussi, enfant de l'Eglise, et que, par conséquent, lui aussi doit obéir à l'Eglise. — Mais nous leur demandons ce que c'est que l'Eglise? l'Eglise est un corps mystique composé de tous les fidèles unis ensemble sous un même chef, qui est le Pontife Romain. L'Eglise, dit Saint Cyprien, c'est le peuple uni au prêtre, c'est le troupeau attaché à son pasteur : Ecclesia plebs sacerdoti adunata et pastori suo grex adhœrens.^ Mais quand les fidèles sont séparés de leur chef, ils ne peuverft plus s'appeler ni Eglise, ni corps. Comment peut-on donner le nom de corps à des membres sépa-

(1) Matth. 18. 15 et 17.

(2) Cap. Ad Apostolicœ. de sent, et rejud. in 6.

(3) In Matth. homil. 61. (4) Be Concil. et Eccl. l. 2. c. 18. (5) Epist. 69, ad Florent.

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rés de la tête? Comment peut-on appeler maison, un bâtiment séparé des fondements ? Il est bien vrai toutefois que le Pape, comme homme privé, est enfant de l'Eglise; mais comme Pontife, il en est le chef; par conséquent, dans tout ce qu'il fait comme chef en vertu de la puissance dont Dieu l'a investi, le Pape n'est pas soumis à l'Eglise, mais c'est l'Eglise qui est soumise au Pape.

5° Le Concile, dira-t-on, élit le Pape; donc le Concile jouit du pouvoir pontifical. — Ainsi, répondons-nous, de ce que le Concile a la faculté d'élire un évêque, il s'ensuit qu'il possède le pouvoir épiscopal? Dieu a accordé à l'Eglise, c'est-à-dire au collège des cardinaux, ou bien au Concile dans le cas d'un Pape douteux ou hérétique, le pouvoir d'élire le Souverain Pontife, mais nullement le pouvoir pontifical.

6° Mais, dit-on encore, si le Concile peut déposer un Pape hérétique, il peut aussi le déposer pour d'autres délits également préjudiciables à l'Eglise ; d'où il résulte que le Concile est audessus du Pape. — On répond que c'est l'hérésie seule, et non les autres délits, qui rendent le Pape inhabile à remplir sa charge ; et dans le cas où le Pape devient hérétique, le Concile n'est pas pour cela supérieur au Pape; car, comment peut-il être supérieur au Pape, s'il n'y a pas de Pape? mais alors le Concile déclare que le Pape est déchu du Pontificat, de la même manière que celui qui professe une fausse doctrine, ne peut plus être docteur de l'Eglise. Que si le Pape se rend coupable d'autres délits, nous lui devons obéissance aussi longtemps qu'il n'enseigne pas de doctrine erronée, conformément à l'obligation que nous impose le Seigneur dans ces paroles de Saint Matthieu : Observez et faites tout ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas ce qu'ils font : Omnia ergo quœeumque dixerint vobis, servate et facile; secundum opéra vero eorum nolite facere.^ Saint Pierre, de son côté, a écrit ces paroles : Et vous, serviteurs, soyez soumis à vos maîtres avec toute sorte de respect, nonseulement à ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont méchants et diflîciles : Servi, subditi estote in omni timoré dominis, non tantum bonis et modesiis, sed etiam dyscolis.^

(1) Matth. 2S. 5. (2) I- Petr. 2. 18.

CH. ni. SUPÉRIOKIÏE DU PAPE, ETC. ART. III. OBJECT. g I. 79

7° Louis Maimbourg* objecte que les Papes eux-mêmes ont ayoué plusieurs fois qu'ils étaient inférieurs au Concile. Et il apporte d'abord en preuve que le pape Sirice, interpellé par quelques évèques à propos d'une erreur de Bonose, qui prétendait que la Bienheureuse Vierge Marie avait eu d'autres enfants après Jésus, répondit qu'il ne pouvait porter de jugement sur cette affaire, par la raison qu'il avait remis ce jugement au Concile de Capoue. — Or, il y a plusieurs réponses à cette objection : la première, c'est que ce fait prouverait trop, puisque, d'après cela, le Pape serait inférieur, non-seulement à un Concile général, mais encore à un Concile provincial, tel qu'était celui de Capoue. Nous répondons en outre que, dans cette circonstance, Sirice ne se déclara pas inférieur au Concile; il déclara plutôt le contraire, en disant qu'il ne convenait pas à son autorité de remettre le jugement de cette affaire à la décision du Concile; c'est ce qu'il énonce formellement dans ces mots : Nos quasi ex Synodi auctoritate judicari non convenu.

Maimbourg^ objecte en second lieu celte parole de Sylvestre II : Si l'Evêque de Rome n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit tenu pour un païen : Si Rornanus Episcopus Ecclesiam non audierit., ut ethnicus hahendus sit. — On répond que cette parole n'est pas du pape Sylvestre, mais du moine Gerbert, qui, d'après ce que rapporte Baronius,^ ayant été créé évêque de Reims d'une manière illégitime et prétendant être confirmé dans cette dignité en dépit de l'opposition du Pape, écrivit les paroles en question à Séguin, son métropolitain.

Maimbourg objecte en troisième lieu que Pie II reconnut, dans une de ses Bulles, qu'il avait d'abord défendu l'ancienne opinion, c'est-à-dire, que le Concile est supérieur au Pape; donc conclut Maimbourg, cette dernière opinion est la plus ancienne, -rr- Mais nous répondons que dans le texte même de la Bulle, on voit clairement pourquoi le Pape avait donné à cette opinion la qualification d'ancienne : c'est parce qu'il l'avait soutenue tout

(1 Traité historique de l'établissement et des prérogatives de l'Eglise de Rome, ch. 19.

(2) Ibid. (3) Annal, ad ann. 992. n. 45.

80 l^'" TRAITÉ. LE SUPRÊME PONTIFICAT, ETC.

d'abord ; mais après avoir reconnu la vérité et avant même d'être Pape, il s'était rétracté, ainsi qu'on le voit manifestement par la lettre qu'il adressa à Eugène IV.

8® Je tiens à répondre ici à l'ouvrage intitulé : Histoire chronologique des Conciles par le frère Jean-Baptiste Truillot, qui, se basant sur le témoignage de Théodoret, prétend que le P"* Concile de Constantinople, ou IP œcuménique, fut convoqué sans l'autorité de Saint Damase, qui était Pape en ce temps-là. Mais cet auteur se trompe; car Saint Damase avait écrit, avant cette époque, des lettres pressantes à l'empereur Théodose, afin qu'il se prêtât à faire assembler un Concile à Constantinople pour la condamnation de l'hérésie de Macédonius. C'est ce que nous trouvons dans Théodoret même, ^ qui rapporte la lettre que les Pères du Concile écrivirent à Saint Damase, et dans laquelle ils reconnaissent que le Pape les a convoqués par les lettres adressées à l'Empereur : Et nos ut propria memhra per litteras Dei amantissimi imperatoris evocastis. En outre, nous lisons ces paroles dans les Actes du VP Concile œcuménique : Le grand empereur Théodoso et Damase, l'incorruptible gardien de la foi, se sont opposés à Macédonius : Maximus imperator Theodusius et Damasus, fidei adamas, obstiterunt Macedonio.^ Bini^ prouve la même chose , ainsi que Baronius , qui rapporte les paroles suivantes, extraites d'un manuscrit très-ancien de la bibliothèque de Sainte-Marie-Majeure : Dans le deuxième Concile qui s'est tenu à Constantinople par son ordre et son autorité, le pape Damase a fait confirmer la sentence de condamnation portée contre Macédonius et Eunomius : Sententiam de damnatione Macedonii et Eunomii Damasus confirmari prœcepit etiam in sancta Synodo, quœ prœcepto et auctoritale ejus apud Coyisiantinopolim celebrata est.^ Baronius^ rapporte en outre qu'à l'occasion de la réunion de tous les évêques occidentaux à Rome, Saint Damase avait déjà rédigé et arrêté la condamnation de Macédonius, et que cette condamnation ayant été transmise au Concile, elle fut lue et acceptée par celui-ci.

(1) Hist. l. 5. c. 9. (2) Act. 18. Serm. acclamât.

(3) Notas in Concil. œcum. II. (4) Ann. 381. n. 19. (5) Ibid. n. 36.

CH. ni. SUPÉRIORITÉ DU PAPE, ETC. ART. III. OBJECT. § II. 81

§ II

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