BUT DE L'OUVRAGE
Après que Notre-Seigneur Jésus-Christ eut accompli l'œuvre de notre Rédemption, il promit à l'Eglise son assistance et celle du Saint-Esprit jusqu'à la fin des siècles, lorsqu'il prononça ces paroles : Et ecce ego vobiscum sum omnibus diehus usque ad consummationem sœeuli:^ Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles; — Cum autem venerit ille Spiritus veritatis, docébit vos omnem veritatem: ^ Quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité.
Il a promis en outre que les hérésies et les hérésiarques, qui sont désignés sous la dénomination de « Portes de l'enfer, » suivant l'explication de Saint Epiphane,^ ne pourraient jamais prévaloir contre l'Eglise : Et Portœ inferi non prœvalebunt adversus eam}
Mais comme notre divin Rédempteur, Chef, Pasteur, et Fon-
(1) Matth. 28. SO. (2) Joan. 16. 1S.
(3) Ancorat. c. 9. et Hœres. 74. n. 14. (4) Matth. 16. 18.
(*) Nous avons cru prévenir le désir d'un bon nombre de lecteurs en reproduisant à la fin de ce volume, sous forme d'Appendice, le texte original de ce Traité, qui a été écrit en latin ; par là, nous avons eu également en vue de rendre ce volume utile, du moins en grande partie, à ceux qui ne sont pas familiarisés avec notro langue , ou qui lui sont même complètement étrangers , d'autant plus que nous avons adopté la même mesure pour les deux Traités suivants; de la sorte, ces trois opuscules latins donneront une idée à peu prés complète de la doctrine de notre Saint sur l'importante matière qui fait l'objet de ce volume. Le traducteur.
dateur principal de l'Eglise, devait quitter ce monde, il était nécessaire qu'il laissât dans l'Eglise un chef visible et un juge suprême qui, tenant sa place, définît par un jugement infaillible les questions de foi et de mœurs, afin que l'unité de croyance fût constamment maintenue et que les fidèles ne flottassent pas continuellement dans le doute à défaut d'une autorité légitime qui pût mettre un terme aux controverses par une décision certaine et obligatoire pour tous ; sans quoi, il j avait à craindre que les contestations et les schismes ne vinssent à agiter fréquemment le monde chrétien, si l'Eglise manquait d'un chef et d'un gouverneur unique, par qui tout doit être réglé.
Tout le monde reconnaît cette nécessité d'un pouvoir suprême qui sache maintenir parmi tous les hommes une croyance uniforme et prévenir les difi'érends. Mais des doutes s'élèvent sur la question de savoir à qui Jésus-Christ a confié cette puissance suprême et ce jugement infaillible. Les Gallicans modernes soutiennent que ce privilège appartient à l'Eglise assemblée au nom de Jésus-Christ, c'est-à-dire à un Concile œcuménique légitimement constitué. Cependant, d'après le témoignage du cardinal Bellarmin^ et du pape Benoît XIV ^ cité par Billuart,' toutes les nations, la France exceptée, embrassent notre sentiment, à savoir, que le Pontife Romain est le Chef suprême de V Eglise, et que, par conséquent, sonjuge'iuent est infaillible.
J'ai dit « les Gallicans modernes ; " car leurs devanciers ont pensé différemment. En effet, Raynaud,"* écrivain français, affirme qu'autrefois ils enseignaient unanimement que les définitions du Pontife Romain, même en dehors du Concile, sont infaillibles. De plus, nous trouvons dans Mauclerc,^ qu'en 1530, la Faculté de Paris condamna comme hérétiques les articles de Marsile de Padoue, qui prétendait que le Pape est faillible. Cette Faculté proscrivit, en 1534, la même erreur soutenue par Jean Morand.^ Elle condamna également comme hérétique
. (1) De Rom. Pontif. l. 4. c. 2.
(2) Epist. adinquisit. gêner. Hispan. IS.jul. 1748.
(3) In 2. 2. De Regidis fldei, dissert. 4. a. 5. § 1.
(4) Corona aurea Rom. Pontiflcis, subnot. 2. verit. 7.
(5) Part. 4.1. 8. c. 6. (6) Ibid.
BUT DE l'ouvrage. 189
Marc-Antoine de Dominis, pour avoir enseigné que l'autorité du Pontife Romain est sujette à l'erreur.^ Nous lisons en outre dans Du Boulay [Buîœus),^ que la même Faculté de Paris s'est exprimée autrefois en ces termes : Certum est Episcopum Romanum, tanquam Vicarium Christi, non hàbere superiorem, cum Christus non habuerit, et Ecclesiam Catholicam a se et per se fundatam Petro tanquam capiti tradidisse gubernandam : Il est certain que l'Evêque de Rome, en qualité de Vicaire de Jésus-Christ, n'a pas de supérieur, attendu que le Christ n'en a pas eu, et qu'il a confié à Pierre, en qualité de chef, le gouvernement de l'Eglise Catholique, qu'il a lui-même fondée.*
De son côté, Duval, docteur de Sorbonne, a écrit ces paroles sur la même matière, en 1712 : Opinionem quœ Romœ tenetur,... totus orbis, exceptis pauculis doctoribus, ampleciitur, et prœterea rationibus validissimis, cum ex Scriptura, Con- ^iliis, et Patribus, tum ex principiis theologiœ petitis confir- 'inatur : ^ L'opinion qu'on tient à Rome, est embrassée par le monde entier, si l'on excepte un bien petit nombre de docteurs, et, du reste, elle est confirmée par les raisons les plus solides tirées de l'Ecriture, des Conciles et des Pères, ainsi que des principes empruntés à la théologie. — Puis l'auteur ajoute : Nemo nunc est in Ecclesia qui ita sentiat, prœter Vigorium et Richerium, quorum, si vera esset sententia, totus orbis christianus, qui contrarium sentit, in fide turpiter erraret : * Il n'est actuellement personne dans l'Eglise qui tienne ce sentiment, si l'on excepte toutefois Vigor et Richer (qui s'est rétracté dans la suite**) ; si l'opinion de ces derniers était véritable, le monde chrétien tout entier serait plongé dans une fatale erreur en matière de foi, puisqu'il tient le contraire.
(1) Apud du Plessis d'Argentré, Collect.judicior. t. 2. p. 103.
(2) Hist. Universtt. Paris, anno 4396.
(3) De supr. Rom. Pontif. Potest. p. 4. q. 7. (4) Ibid.
(*) Le lecteur trouvera ci après (Ille Traité, § I.) quelques indications sur de récents travaux relatifs au Gallicanisme, et en particulier à l'Asscniblée de 1682.
Le traducteur.
(**) Voir la note de la page 169.
Fébronius'* associe à l'Eglise gallicane l'Eglise grecque, qu'il affirme n'avoir jamais voulu reconnaître, lors du Concile de Florence, que le Pontife Romain fût supérieur aux Conciles et infaillible dans ses définitions. Or, il ressort évidemment de l'histoire, qu'il s'éleva dans celte assemblée une grande discussion sur ce point. En effet, les Grecs prétendaient que leurs appels ne pouvaient être reçus du Siège de Rome sans le consentement des Patriarches ; mais Basilç Bessarion, archevêque de Nicée, trouva un moyen de concilier les partis, en proposant d'introduire les mots suivants dans le décret synodal : « Salvis privilegiis omnibus et jurWus Grœcorum :^ Sauf tous les privilèges et droits des Grecs ; ». et de fait, le mot « privilèges » impliquait l'idée d'une concession spéciale faite aux Grecs, laquelle ne portait aucun préjudice au Siège Apostolique. L'expédient fut donc adopté, et l'accord confirmé.
Au reste, on déclara dans ce même Concile, que le Pontife Romain est le Chef et le Docteur de toute l'Eglise, et qu'il a reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ le plein pouvoir de gouverner l'Eglise universelle : De/îmmus... Romanum Pontificem... totius Ecclesiœ Caput... et Doctorem existera, et ipsi... regendi... universalem Ecclesiam a Domino nostro Jesu Christo plenam potestatem traditam esse, etc^ Il est manifestement démontré par ces paroles que l'autorité suprême et infaillible dans l'Eglise n'a été conférée par Jésus-Christ qu'au Pontife Romain. — Il sera traité plus au long de ce décret du Concile dans la suite de cet opuscule.
(1) De Statu Ecclesiœ et legitim. Potestate Rom. Ponti/îcis liber singularis, c. 4 . § 10.
(2) Concil. Florent. Décret. Unionis.
(3) Sess. ult. De/în. — Labb. t. 1S. col. 1167.
(*) Justia Fébronîus, contre lequel le présent Traité est spécialement dirigé, est le pseudonyme de Jean-Nicolas de Hontheira. Comme il importe, pour la parfaite intelligence de ce qui va suivre, de bien connaître les antécédents, le caractère, l'esprit et la position de cet auteur, nous donnons à la fin de ce chapitre des détails que nous croyons suffisamment complets à ces différents points de vue, et qui mettront le lecteur au fait des principales circonstances relatives à l'ouvrage et aux théories du prélat allemand, devenu tristement célèbre. Le traducteur.
BUT DE l'ouvrage. 191
Il est vrai que Bessarion avait d'abord prétendu dans cette assemblée, que le Pape est soumis au Concile; mais plus tard il se rétracta, ce qui le fit accuser par Marc d'Ephèse d'avoir trahi son Eglise. En tout cas, je m'étonne que Fébronius ait voulu associer l'Eglise grecque à l'Eglise gallicane. S'il avait mis en avant l'Eglise grecque des Basile, des Cyrille, des Chrysostome, et d'autres Saints Pères, il pourrait à bon droit entamer une discussion; mais quelle Eglise met-il en cause? l'Eglise grecque schismatique, qui, depuis l'an 800, époque à laquelle elle s'est séparée de l'Eglise Romaine, a adopté un grand nombre d'erreurs et est tombée dans un schisme manifeste; et pour qu'elle cessât de faire la guerre au Siège de Rome, il a fallu, comme le remarque Bellarrain,^ qu'elle perdît sa religion et sa dignité sous l'oppression de l'empereur des Turcs.
Fébronius assigne encore pour compagne à l'Eglise grecque l'Eglise d'Afrique, à l'époque où, appuyée de l'autorité de Saint Cyprien, elle refusa de se soumettre à la sentence du pape Etienne, qui avait défendu de rebaptiser les hérétiques. Mais à ce fait de Saint Cyprien, qui nous a été tant de fois objecté, les partisans de notre opinion ont opposé plusieurs réponses qu'il est superflu de reproduire ici : qu'il nous suffise de rapporter deux paroles de Saint Augustin à ce sujet. Il écrit dans une de ses Lettres, 2 que Saint Cyprien s'est repenti de son erreur et qu'il a changé de sentiment, quoiqu'on ne trouve pas sa rétractation. Et ailleurs, il dit que cette faute de Cyprien a été facilement expiée par la faux du martyre : Hanc culpam Cypriani falce martyrii fuisse purgatam;^ il dit « facilement, » parce qu'il ne voyait en cela qu'une faute vénielle.* — Saint Grégoire
(1) Prœf. in libros de Summo Pontif. init.
(2) Epist. 9.J. c. iO. n. 38. Edit. Ben. Ad Vinc. Rogatist.
(3) De Bapt. contr. Donat. l. 1. c. 18.
(*) Cette citation est plutôt un commentaire que le texte même de Saint Augustin, qui, d'après l'édition des Bénédictins, dit simplement : Passionis faîce purgatuin est. Nous avons toutefois maintenu dans son intégrité le contexte do Saint Alphonse à cause de la réflexion qui l'accompagne et qui concorde avec celle de Bellurmin, dont voici les paroles : Beatus Auyusthnis clare docel Cyprianum vetUaliter solum peccasse. et salva caritale, etideo falce martyrii facile purgatum. {De Rom. Pontif. l. 4. c. 7.) Le traducteur.
de Nazianze n'excuse pas non plus Saint Cyprien de cette erreur, et dit que parfois la maladie atteint aussi les hommes les plus éminents.*
En procédant de cette façon, Fébronius aurait pu adjoindre également à l'Eglise grecque l'Eglise d'Asie, à l'époque oii elle résista au pape Victor, qui avait prescrit de célébrer la Pâque, non pas le quatorzième jour de la lune, mais le dimanche suivant.** Cependant la résistance opiniâtre de quelques évoques ne saurait prouver que le Pape n'a pas même d'autorité sur les Eglises particulières, attendu que le père Noël Alexandre,' l'un des plus grands adversaires du pouvoir pontifical, avoue lui-même que tous les chrétiens sont tenus d'obéir au Pontife Romain.
De plus, le P"^ Concile de Nicée a déclaré que le Souverain Pontife a autorité sur tous les peuples et sur l'Eglise universelle : Cui (Pontifici) data est potestas... in omnes populos,... super universam Ecclesiam.^ — Le Concile de Florence a déclaré pareillement que le plein pouvoir de gouverner l'Eglise a été accordé au Pontife Romain: Ipsi (Romano Pontifici)... regendi Ecclesiam., . plenam potestatem traditam esse.^
De tout cela, nous autres papistes, ou adulateurs du Pape, dont nous cherchons à capter la bienveillance, comme le disent calomnieusement nos adversaires, nous déduisons (et à bon droit, comme nous le verrons ci-après), que cette pleine puissance s'étend à toute l'Eglise, soit dispersée, soit réunie, tandis que Fébronius soutient que le Pape ne peut pas même l'exercer sur l'Eglise dispersée.
Il associe également à l'Eglise Gallicane celle de Mayence, qui accepta les décrets du Synode de Bâle, ce qui, d'après lui, est constaté par les Actes. Or, des Actes de ce genre ne sont
(1) Hist. sœc. XV et XVI. dissert. 4. (2) Can. 59. {Coll. reg. t. 2.) (3) Sess. ult. De/în- — Labb. t. i5. col. U67.
(*) Voir ci-dessus (page 115, note,) les réflexions que nous avons présentées au sujet de cette question historique, et notamment la phase nouvelle dans laquelle elle vient d'entrer. Le traducteur.
(**) Voir ci- dessus, page 11?.
BUT DE l'ouvrage. 193
jamais arrivés jusqu'à moi. D'ailleurs, quoiqu'il en soit de l'Eglise de Majence, il est certain qu'aucune autre Eglise que celle de France n'a approuvé les décrets du Concile do Bâle contre le pouvoir pontifical.
Au reste, Fébronius se trompe lorsqu'il affirme que l'Eglise Gallicane a toujours adhéré à l'opinion que le Pape est inférieur au Concile : le contraire est démontré par l'abbé Charlas,' le cardinal d'Aguirre,^ et le père Serry.^ Dans les Actes de l'assemblée générale tenue en 1625, les évêques de France s'expriment en ces termes : « Les évoques respecteront aussi notre Saint Père le Pape, chef visible de l'Eglise universelle,... successeur de Saint Pierre,... sur lequel Jésus-Christ a fondé son Eglise, en lui baillant (donnant) les Clefs du ciel avec l'infaillibilité de la foi.* " — Et dans l'assemblée qui se tint en 1653 pour traiter de la cause de Jansénius, trente et un évoques écrivirent, entre autres, à Innocent X ces paroles : Judicia pro saneienda régula fidei a Summis Pontificibus lata,... divina œque ac summa per universam Ecclesiam auctoritate niti , cui christiani omnes, ex officio, ipsius quoque inentis ohsequiuni prcestare teneniur:^ Les jugements portés par les Souverains Pontifes pour établir une règle de foi, sont appuyés sur une autorité à la fois divine et suprême dans l'Eglise universelle, autorité à laquelle tous les chrétiens sont tenus par devoir de soumettre leur esprit même.*
(1) De LiJjertatib. Ecoles. GalUc. l. 8. c. 14.
(2) Defensio Cathedrœ Pétri.
(3) De Rom. Pontif. dissert. duplex. — Append. de mente Eccl. GalUc.
(4) Avis de l'Assemblée (de 1625) à MM, les Archev. et Evôq. du royaume, n, 137. (Procès-verbaux des Assemblées du clergé de France, Edit. de Paris. 1768. t. 2. Pièces justificatives, p. 95.)
(5) Lettre du 15 juillet 1653. — Procès-verbaux des Assembl. du clergé de France, t. 4. Pièces justificatives,
(*) A ces citations, ajoutons la suivante, qui a directement pour objet la lourde compilation de Fébronius, et qui, selon toute probabilité, n'a pas eu le temps de parvenir jusqu'à Saint Alphonse. Dans sa réponse k une lettre de l'archevêqueélecteur de Trêves, constatant que Fébronius ■» s'étayait du suffrage du clergé de France dans plusieurs opinions contraires à. l'enseignement de l'Eglise gallicane, »
194 a" TRAITE. — DEFENSE DU POUVOIR SUPRÊME, ETC.
Aussi Duval s'exprime-t-il en ces termes : Velint nolint adversarii, liquida constat veieres Ecclesiœ Gallicanœ proceres hanc in Summis Pontificihus infallihilitatem semper agnovisse, eosque qui vcritatem hanc impugnare conati sunl, a ducentis aut circiter annis quibus in Ecclesiam horrenda schisinata irruerunt, cœpisse : ^ Que nos adversaires le veuillent ou ne veuillent pas, il est bien constaté que les personnages éminents de l'ancienne Eglise gallicane ont toujours reconnu cette infaillibilité dans les Souverains Pontifes, et que ceux qui ont pris à tâche d attaquer cette vérité, datent de deux cents ans, ou à peu près, alors que d'effrojables schismes ont fait irruption dans l'Eglise. — De son côté, Etienne Baluze atteste, dans la Vie de Pierre de Marca,^ que cet auteur a défendu vigoureusement, dans son dernier ouvrage, l'infaillibilité du Pape.
Mais écoutons les sentiments que le savant Melchior Cano exprime dans son célèbre ouvrage Des Lieux théologiques, à propos de ceux qui s'élèvent contre l'infaillibilité du Pape : Nos autetn communem catholicorum sentent iam sequamur,... (quam) Sacrarum etiam Litterarum testimonia confirmant, Pontificum Décréta finîunt,... Conciliorum Patres affirmant,
{\) De sitpr. Rom. Pontif. Potest. p. 2. q. 2. (2) Num. S2.
l'Assemblée de 1775 s'exprime en ces termes : » L'ouvrage de Fèbronius, loin d'avoir aucune autorité en France, passe parmi ceux qui le connaissent, pour favoriser les opinions nouvelles, pour être inexact sur les objets de la plus haute importance, et surtout pour s'écarter du langage dont le clergé s'est toujours fait une loi, lorsqu'il a été dans le cas de s'expliquer sur la primauté d'honneur et de juridiction qui appartient au successeur de Saint Pierre, et sur l'autorité de l'Eglise de Rome, centre de l'unité et mère et maltresse de toutes les I"]-lises. — La doctrine du clergé de France sur tous ces objets, enseignée dans toutes les déclarations et expositions de ses Assemblées, est le désaveu le plus formel qu'il soit possible d'opposer à ceux qui osent, sans fondement, s'appuyer de son autorité, et il faudrait, pour s'en prévaloir, tenir le même langage que lui, d'après la doctrine des Pères et des anciens Canons. ^ [Mémoires du clergé, année 1775, page 870. séance 140", délibération du 7 décembre ) — Cette déclaration est aussi explicite que significative, et n'autorise aucunement à confondre les principes de l'Eglise gallicane avec les théories anarchiques du fameux Fèbronius. " Ceux qui s'imaginent que ce sont là les sentiments du clergé de France, dit Bergier {Lettre du 12 octobre 1775 au duc Louis-Eugène de Wurtemberg), n'ont jamais lu d'autres théologiens français que les Jansénistes ; ils ne connaissent pas seulement la Défense de la Déclaration du Clergé par M. Bossuef. - Le traducteur.
BUT DE l'ouvrage. 195
Apostolorum traditio prohat, perpetuus Ecclesiœ usus observât :^ Quant à nous, suivons l'opinion commune des catholiques, confirmée par les témoignages mêmes des Saintes Ecritures, définie par les décrets des Souverains Pontifes, aflBrmée par les Pères des Conciles, prouvée par la tradition des Apôtres, et sanctionnée par la pratique constante de l'Eglise. — Et au même endroit, il ajoute ces paroles remarquables : Sed quœris : Eritne hœreticum asserere Romanayn Ecclesiam degenerare quoque ut cœteras posse, et Apostolicam etimn Sedem a fide posse Christi deficere?... Hieronymus^ profanum et perjurum
dicit, qui... Romance Sedis fidem non fuerit secutus Atque
Cyprianus idem : « Qui Cathedra Pétri, inquit, supra quam fundata est Ecclesia, deserit , in Ecclesia esse non confidat...^ n Concilium Constantiense ilîos esse hœreticos judicavit, qui Romance Ecclesiœ fidei et doctrinœ refragarentur. Illud postremo addam : cum ex traditionihus Apostolorum ad evincendam hœresim argumentuTn firmum certumque trahatur, constet autem... Romanos Episcopos Petro in... fidei magisterio successisse ab Apostolis esse traditum, car non debebimus assertionem adversam tamquam hœreticam con-
demnare? Sed... nolo Ecclesiœ judicium antevertere Illud
assero, ac fidenter quidem assero, pestem eos Ecclesiœ ac perniciem afferre , qui aut negant Romanum Pontificem Petro in fidei doctrinœque auctoritate succedere, aut certe adstruunt summum Ecclesiœ Pastorem, quicumque tandem ille sit, errare in fidei judicio posse. Utrwnque scilicet hœretici faciunt; qui vero illis in utroque répugnant, M in Ecclesia catholici habenticr :* Vous demanderez peut-être si c'est une hérésie do soutenir que l'Eglise Romaine peut dégénérer aussi bien que les autres, et que le Siège Apostolique peut aussi errer dans la foi. Saint Jérôme assure que celui qui ne suit point la foi du Siège de Rome, est un profane et un parjure. Saint Cyprien aflîrrae également que celui qui abandonne la Chaire de Pierre, sur laquelle l'Eglise est fondée, ne doit pas se
(1) De Locis theol. l. 6. c. 7. (2j De nomine Ilï/l'Ostn.iis ad Damas. (3) De Unit. Ecoles, c. 4. (4) De Locis theol. l. 6. c 7.
flatter d'être dans le sein de l'Eglise. Le Concile de Constance a déclaré hérétiques ceux qui contredisent la foi et la doctrine de l'Eglise Romaine. Enfin, j'ajouterai une réflexion : comme on tire des traditions Apostoliques un argument solide et certain pour combattre victorieusement l'hérésie, et que, d'autre part, il est évident par la tradition des Apôtres que les Evêques de Rome sont les successeurs de Pierre dans l'enseignement de la foi, pourquoi ne devrions-nous pas condamner comme hérétique l'assertion contraire? Mais je ne veux pas prévenir le jugement de l'Eglise. Toutefois, voici ce que j'afiirme, et je l'aflirme avec assurance : ceux-là introduisent la peste et la ruine dans l'Eglise , qui nient que le Pontife Romain soit le successeur de Pierre quant à l'autorité en matière de foi et de doctrine, ou qui affirment que le suprême Pasteur de l'Eglise, quel qu'il soit d'ailleurs, peut errer dans ses jugements sur la foi. Les hérétiques font l'un et l'autre; ceux, au contraire, qui leur sont opposés sous ce double rapport, sont considérés comme catholiques dans l'Eglise.
Ainsi s'exprime Melchior Cano, et ses paroles concordent avec cette célèbre sentence de Saint Cyprien : Neque enim aliunde hœreses ohortœ sunt..., quant inde quod sacerdoti Dei non obtemperatur, nec tenus in Ecclesia ad tempus sacerdos et ad tempus judex vice Christi cogitatur:^ Les hérésies proviennent uniquement de ce qu'on n'obéit pas au prêtre de Dieu, et qu'on ne considère pas qu'il n'y en a qu'un dans l'Eglise qui soit ici-bas prêtre et juge à la place de Jésus-Christ. — Et cela n'est que trop vrai ; car, une fois qu'on enlève au Pontife Romain l'infaillibilité en matière de foi, il ne reste plus aucun moyen pour convaincre les hérétiques, comme nous le verrons plus bas. C'est ainsi que ceux qui ont résisté opiniâtrement aux décisions des Souverains Pontifes, sont devenus d'abord schismatiques, et ensuite hérétiques.
Fébronius prétend que la suprême puissance du Pontife Romain, telle que nous l'établissons, empêche les hérétiques de faire adhésion à l'Eglise Catholique. Mais il se trompe : ce qui tient les hérétiques séparés de notre Eglise, ce n'est pas le pou-
(1) Epist. ii5, ad Cornet.
BUT DE l'ouvrage. 197
voir suprême du Pape, mais bien la liberté de conscience, les plaisirs sensuels, la convoitise des richesses, et l'orgueil; en effet, ils ne tiennent nul compte de l'autorité du Pape, non plus que de celle des Conciles, dans lesquels Fébronius fait résider la suprême puissance. Luther surtout a présenté sous ce rapport un exemple mémorable; en effet, comme la Faculté de Sorbonne s'était prononcée contre lui, il appela d'abord de cette sentence au Pape; puis, du Pape mal informé, comme il disait, au Pape mieux informé; ensuite, du Pape bien informé au Concile général; enfin, du Concile à lui-même. Il est également arrivé bien des fois que les hérétiques qui ont refusé d'acquiescer aux définitions pontificales, ne se sont pas soumis davantage aux décrets des Conciles.
Justin Fébronius, qui s'est étroitement attaché aux Gallicans, émet un grand nombre de propositions contraires à l'autorité pontificale, et soulève plusieurs questions qu'il résout invariablement contre le Pontife; mais, laissant de côté ces différentes questions, qui susciteront assez de contradicteurs pour réfuter Fébronius, je m'attache simplement, pour ce qui me concerne, à venger des attaques et des sophismes de ce dernier la puissance suprême du Pape, laquelle doit être nécessairement pourvue du privilège de l'infaillibilité; car elle ne pourrait être suprême, si elle n'était infaillible. C'est donc de ce point que je traiterai principalement ici : une fois admis que l'autorité du Souverain Pontife est suprême et infaillible dans l'Eglise, toutes les controverses cessent et s'évanouissent.