CHAPITRE III
LE POUVOIR SUPRÊME DU PAPE PROUVE PAR CET AUTRE TEXTE : « PASCE OVES MEAS. "
On lit clans l'Evangile selon Saint Jean, que Notre-Seigneur Jésus-Christ interrogea Pierre une première fois en ces termes : Simon Joannis, amas me plus his? Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne le font ceux-ci? — à quoi Pierre répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime : Etiam, Domine, tu sois quia amo te. Alors le Seigneur réitéra sa demande, et Pierre y fit la même réponse; après quoi, le Sauveur lui dit : Paissez mes agneaux : Pasce agnos meos. Ensuite il l'interrogea une troisième fois : Simon, fils de Jean, m'aimezvous? Simon Joannis, amas me? puis il ajouta : Paissez mes brebis : Pasce oves m,eas. ^ — Par le mot « paître, « il faut entendre tout ce que comprend l'office pastoral, c'est-à-dire, nonseulement fournir la nourriture, mais encore guider, commander, corriger, et punir. Or, il ressort manifestement de tout le contexte, que l'office de paître les agneaux et les brebis a été assigné principalement à Pierre.
Fébronius avoue que les Pères se sont fondés sur ce texte de Saint Jean pour établir qu'une certaine prééminence avait été attribuée à Pierre sur les autres Apôtres, à cause de son amour pour Jésus-Christ, prééminence qui n'e^t autre que la primauté dans l'Eglise. Il est donc bien constaté, coniinue-t-il, que le droit de présider les assemblées de l'Eglise a été conféré à cet Apôtre . Unde magis declaratur Ecclesiœ cœtihus prœsidendijus fuisse
(1) Joan. 21. 15.
huic Apostolo concessum} Toutefois, ajoute Fébronius, quoique ce même Apôtre soit la première pierre parmi celles qui servent à l'édifice, il n'est cependant, comme les autres Apôtres, qu'une des pierres vivantes, et sa doctrine n'est pas plus certaine que celle des autres; et sauf la prééminence de Pierre, le soin des brebis a été aussi confié immédiatement par Jésus-Christ aux autres Apôtres et à leurs successeurs, les évêques, qui ont dans l'Eglise la qualité commune de pasteurs aussi bien que le Pape, ainsi que Pierre lui-même l'a écrit à ses prêtres : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié : Pascite qui in vobis est gregem Dei.»^— F éhToixm^ ajoute : Contineat de reliquo verbum "pascendi » Petro {suppone etiam soli) dictum quant amcumque auctoritatem et potestatem, non repugno; hoc contendo, nullam verbo « pascendi » inesse quœ non œque, imo amplius, contineatm- illis Christi dictis ad omnes Aposfolos : « Sicut misit me Pater, ita ego mitto vos ». ; ^ Uem his : « Euntes ergo docete omnes g entes -.^^ »^ Au reste, que le mot « paître» adressé à Pierre (supposez même que ce soit à lui seul,) implique une autorité et une puissance aussi grande que vous le voudrez, je ne me refuse pas à l'admettre; mais ce que je prétends, c'est que ce mot « paitre " n'implique pas une puissance qui ne soit renfermée au même degré, et même davantage, dans ces paroles adressées par Jésus-Christ à tous les Apôtres : « Comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie; » et dans ces autres paroles : « Allez donc, et enseignez toutes les nations. »
Mais ces assertions de Fébronius ne s'accordent nullement avec le texte de Saint Jean. En effet :
1° Je ferai d'abord remarquer que les autres disciples ét^iient présents en même temps que Pierre; pourquoi donc le Seigneur dit-il à Pierre : « Pais mes brebis : Pasce oves meas, " et non à tous : " Paissez mes brebis : Pascite oves m,eas? »
2° Je ferai observer en second lieu que Jésus-Christ avait dit : « Simon, fils de Jean, m'aimez vous plus que ne le font ceux-ci? Simon Joannis, amas me plus his? ^
ll)Loc. cit. c. §. § 1. (2) I. Petr. 5. 2.
(3) Joa». SO. 21. (4) Matth. 28. 19. (5) Lo:. cit. c. i. § .T.
CH. m. AUTRES PREUVES TIREES DE LÉCRITURE. 249
Donc le mot « paître » n'est pas adressé à tous les Apôtres, mais à Pierre seul.
3° De plus, le mot « paître « implique que Pierre a été constitué dès lors le premier pasteur du troupeau de Jésus-Christ, de sorte que lorsque le Sauveur a dît aux disciples dans une autre circonstance : « Je vous envoie,... allez, et enseignez : Ego mitto vos,... euntes docete, etc., « ces paroles doivent s'entendre dans ce sens, que les disciples restent soumis au premier et principal pasteur. C'est dans le même sens qu'il faut entendre cet autre passage : « Paissez le troupeau qui vous a été confié : Pascite qui in vobis est gregem,^ « c'est-à-dire avec subordination au premier pasteur Pierre et à ses successeurs. En effet, quoiqu'il y ait plusieurs pasteurs et plusieurs troupeaux, ils ne forment cependant tous ensemble qu'un seul bercail soumis au premier pasteur, qui est le Pontife Romain. Tous les évêques, il est vrai, sont pasteurs, et tous sont chargés du soin de paître les agneaux du Christ; mais les brebis comme les agneaux, c'est-à-dire les évêques et les fidèles, sont soumis à un seul pasteur.
Notre adversaire Fébronius rit de cette distinction, qu'il appelle imaginaire et nouvellement inventée : Imaginaria et noviter adinventa;^ mais elle est enseignée par Saint Eucher, Saint Bernard et Saint Ambroise.
Saint Eucher a écrit : Prius agnos, deinde oves commisif ei, quia non solum pastoreni, sed pastorum ^astorem eiim constituit. Pascit igitur Petrus agnos, pascit et oves ; pascit filios, pascit et maires; régit et subditos et prœlatos. Omnium igitur pastor est, quia prœter agnos et oves in Ecclesia nihil est . ' Jésus-Christ confia d'abord à Pierre les agneaux, puis les brebis, parce qu'il Ta constitué, non-seulement pasteur, mais pasteur des pasteurs. Pierre paît donc les agneaux, comme il paît les brebis; il paît les petits, comme il paît les mères; il gouverne supérieurs et sujets. Il est donc le pasteur de tous, puisqu'après les agneaux et les brebis, il n'y a plus rien dans l'Eglise. — Les
(1)7. Petr. s. 2. (2) Loc. cit. c 1 . ^i .7.
i;.3) Serm. in Vigil. S. Pftri.
250 ne TRAITÉ. DEFENSE DU POUVOIR SUPRÈMI.:, KTC.
évêques sont les pasteurs de troupeaux particuliers, chacun du sien ; c'est dans ce sens que Saint Pierre a écrit : Paissez le troupeau qui vous a été confié : Pascite qui in vobis est gregem; • mais le Pape est pasteur de toute l'Eglise.
Ecoulons maintenant Saint Bernard, écrivant en ces termes au pape Eugène III : Sunt et alii gregum pastores; habent illi sibi assignatos grèges, singuli singulos ; tibi universi crediti, uni unus ; nec modo ovium, sed et pastorum ; tu unus omnium pastor .-2 II y a encore d'autres pasteurs de troupeaux : pasteurs particuliers pour des troupeaux particuliers, ils ont chacun des brebis qui leur sont assignées ; mais c'est à vous, pasteur unique pour un troupeau unique, que tous les troupeaux sont confiés ; vous êtes, vous seul, le pasteur universel, non-seulement de toutes les brebis, mais de tous les pasteurs. — Saint Bernard ajoute au même endroit : Cui, non dico episcoporum, sed etiam Apostolorum, sic absolute totœ commissœ sunt oves? « Si amas me, Pefre, pasce oves meas. » Quasi illius vel illius populos civitatis, aut regionis? <- Oves meas, „ inquit : nihil excipitur, ubi distinguitur nihil :^ A qui, je ne dis pas d'entre les évêques, mais d'entre les Apôtres, les brebis ont-elles été confiées aussi absolument qu'à vous? « Pierre, si tu m'aimes, pais mes brebis, r, Lesquelles? est-ce peut-être le peuple de telle ou telle ville, de telle ou telle contrée ? Mes brebis, dit-il ; où rien n'est distingué, rien n'est excepté.
Saint Ambroise a exprimé la même pensée; lorsqu'il a dit : Etjam non agnos, ut primo quodam lacté vescendos, nec oviculas, ut secundo, sed oves pascere jubetur, perfectiores ut perfectior gubernaret :* Jésus-Christ n'ordonne pas seulement de nourrir de lait, en quelque sorte, les agneaux, comme il l'avait dit en premier lieu, ni les jeunes brebis comme il l'avait dit en second lieu, mais encore les brebis déjà formées, alin que le plus parfait gouvernât les plus parfaits.
Plusieurs autres Pères sont du même sentiment. Ainsi Saint Epiphane a écrit : Hic est qui audivit: « Pasce oves meas, -
(1) /. Petr. J. 2. (2) De Consider. l. 2. c. 8. n. fS.
(3) Ibid. ,4) In Luc. c. S4. l. 10. n. 176.
CH. III. AUTRES PREUVES TIRÉES DE l'kCRITURE. 251
cui concrediium est ooile:^ C'est à celui qui a entendu ces paroles : « Pais mes agneaux, » que le bercail a été confié.
Saint Jean Chrysostome a dit à propos du même passage de l'Evangile : Aliis omissis, Petrum affatur,... fratrum ei curam commit ti t .'^ C'est à Pierre que Jésus-Christ s'adre:«se, en négligeant les autres Apôtres; c'est à lui qu'il confie le soin de ses frôres. — Et plus bas, il ajoute : Cum magna Dominus Petro communicasset , orbis terrarum curam, demandasset , etc.:^ Comme le Seigneur avait annoncé de grandes choses à Pierre, et qu'il l'avait chargé du soin de tout l'univers, etc.
Saint Maxime dit à son tour : Hic est Petrus, cui Christus pascendas ovicidas suas ognosque commendat :* C'est Pierre que Jésus-Christ charge de paitre ses brebis et ses agneaux.
Et Saint Augustin : Non enim inter discipulos solus menât pascere dominicas oves ; sed quando Christus ad unum loquitur, unitas commendatur :^ Pierre n'a. pas mérité seul, parmi les disciples, de paitre les brebis du Seigneur; mais quand Jésus-Christ parle à un seul, l'unité est recommandée. — Et ailleurs, il dit pareillement : In ipso Petro unitatcm coynmendavit; multi erant Apostoli, et uni dicitur : " Pasce oves meas : » ^ Jésus-Christ a recommandé l'unité dans la personne même de Pierre ; il y avait plusieurs Apôtres, et cependant c'est à un seul qu'il est dit : « Pais mes brebis. " — Ce texte nous viendra fort à propos dans le chapitre "VII de ce Traité, pour expliquer la pensée de Saint Augustin.
Saint Léon, pape, écrit de son côté : Cui cutn prœ cœteris solvendi et ligandi tradita sit potestas , pascendarum tamen ovium cura specialius mandata est : '^ Comme le pouvoir de lier et de délier a été conféré à Pierre de préférence aux autres, c'est à lui que le soin de paitre les brebis a été spécialement confié. — Et dans un autre endroit, il dit : De toto mundo unus Petrus eligitur..., ut, guamvis in popidum Dei multi sacerdotes sint
(1) Ancorat. c. 9. (2) InJoan. homil. 88. n. /.
(3) Ibid. n. 2. (4) In Natal. BB. retri et Paull. serm. 1.
(5; Serm. 295 c. 4. Edit. Ben. (6) .Serm. 46. c. 13 Edit. Ben.
(7) Epist. 10. c 2. adepixc. prov. Vienn. Edit. BaUerin.
252 n« TRAITÉ. — DEFENSE DU POUVOIR SUPRÊME, ETC.
muUique jMstores, omnes tamen propane regat Petrus quos pHncipaliter régit et Christus :^ Pierre seul est choisi dans le monde entier, de sorte que, malgré le grand nombre de prêtres et de pasteurs préposés au peuple de Dieu, c'est cependant Pierre qui gouverne proprement tous ceux que Jésus-Christ même gouverne comme supérieur en chef,
Théophvlacte dit également : Ovium totius mxindi ovile Petro commendabat ; non autem aliis, sed huic tradidit -^ Jésus- Christ a confié à Pierre le bercail du monde entier: c'est à lui, et non aux autres, qu'il l'a remis.
Saint Cyrille et Saint Augustin disent la même chose dans leurs commentaires sur le passage en question de Saint Jean.
Saint Thomas a écrit dans le même sens : Petro et ejus successorihus (Christus) plenissime (potestatem) commisit, et nulli alii quam Petro quod suum est plénum, sed ipsi soli dédit :^ Jésus-Christ a confié à Pierre et à ses successeurs la puissance la plus pleine, et à nul autre qu'à Pierre il n'a communiqué le plein pouvoir qui lui appartient. — Le Saint Docteur infère de là que ce serait une erreur téméraire de soutenir que les fidèles ne sont point tenus de se soumettre aux définitions du Pape. Voici comme il s'exprime : Petro dixit : « Pasce oves meas, etc. ; » per hoc autem excladitur quorumdam prœsumptuosus error qui se suhducere nituntur a suhjectione Pétri, successorem ejus Romanum Pontificem universalis Ecclesiœ pastorem non recognoscentes : * Jésus-Christ a dit à Pierre : " Paissez mes brebis, etc.; " or, ces paroles écartent l'erreur téméraire de ceux qui tentent de se soustraire à la sujétion de Pierre, en refusant de reconnaître son successeur, le Pontife Romain, pour le pasteur de l'Eglise universelle.
On voit évidemment par là dans quelle erreur tombe Fébronius, quand il prétend que le mot pasce n'a pas été adressé à Pierre, mais à l'Eglise ; — que lorsque l'Eglise est assemblée en
(1) In anniv. assurnpt. sicrr, serni. 5. (2) In Joan. c. vit.
[Z] Opusc. contr. errores Grœcor. ch. 32. [Ex S. Cyril, in T/iesaur.)
(4) Contr. Gent. l. 4. c. 76.
Concile oecuménique, le Pape lui est inférieur; — que lorsqu'elle n'est pas assemblée, mais dispersée, le Pape est, ;à la vérité, le chef de l'Eglise, mais chef purement ministériel, et que, par conséquent, il ne possède pas de plus grandes attributions dans ce corps aristocratique que les autres évêques, qui ont un pouvoir égal au sien, tant pour ce qui regarde l'ordre que la juridiction; car, en qualité de successeurs des Apôtres, ils sont les pasteurs du bercail de Jésus-Christ aussi bien que le Pape.
Or, toutes ces assertions de Fébronius sont erronées. Il prétend que ce n'est pas à Pierre, mais à l'Eglise, qu'il a été dit : « Pais mes brebis. » Jésus-Clirist aurait donc prescrit à l'Eglise de se paître elle-même? il aurait prescrit au bercail de paître le pasteur? Mais, je le demande, l'Eglise n'est-elle pas elle-même le bercail de Jésus-Christ? et si Jésus-Christ a enjoint à Pierre de paître son bercail, comment peut-il se faire que le bercail ne soit pas subordonné à Pierre, mais qu'il soit supérieur à Pierre?
Quant aux évêques, ils sont, il est vrai, les pasteurs des brebis de Jésus-Christ, et sont appelés à partager la sollicitude du gouvernement; mais c'est au Pontife Romain, comme au premier pasteur de tout le bercail, que le soin principal du troupeau a été confié ; par conséquent, tous les évêques sont tenus de se soumettre à lui comme au chef suprême.
L'Eglise même, dit Fébronius, possède donc originairement et radicalement le pouvoir des Clefs, qui dérive d'elle pour se transmettre à tous ses ministres et au Souverain Pontife luimême, et est communiqué à chacun d'eux selon la part qui lui revient : Itaque Ecclesia ipsa ■principaliter et radicaliter ohtinet potcstatem Clavium , quœ ab illa in omnes ejus ministros ipsumque Summum Pontificem derivatur, et singulis guibusque pro sua portions communicatur . '
Mais Saint Léon nous donne un autre enseignement, lorsqu'il dit : Quibus (sacerdotibus) cum dignitas sit communis, non est tamen ordo generalis; quoniam et inter... Apostolos insimilitudine honoris fuit quœdam distinct io potestatis ; et cum
(1) Loc. cit. c. 1. § 6". n. 5.
'2ôi ïl'^ TRMTK. DÉFENSE DU POUVOIR SUPRÊME, ETC.
omniwn par esset electio, uni tamen datum est ut cœteris prœe'>nineret . . . ; de qua forma episcoporum quoque est orta distinctio . . . , ne omnes sibi omnia vindicat^ent..., per quos ad unam Pétri Sedetn universalis Ecclesiœ cura conflueret : ' Bien que la même dignité soit commune à tous les prêtres, le rang n'est cependant pas le même pour tous ; car, parmi les Apôtres mêmes, il y eut, avec le même degré d'honneur, une différence dans le pouvoir ; et quoiqu'il j eût égalité dans l'élection, c'est cependant à un seul qu'il a été donné d'avoir la prééminence sur les autres. C'est d'après cette disposition qu'un ordre distinct a été également assigné aux évêques, afin qu'ils ne pussent point s'arroger tous les droits, et que par eux le soin de l'Eglise universelle eût son centre dans le Siège de Pierre.
De plus, Saint Grégoire a écrit : Se dicit Sedi Apostolicœ supjici : si qua culpa in episcopis invenitur, nescio quis ei episcopus subjectus non sit ; cicm vero culpa non exigit, omnes secundum rationera huniilitatis œquales sunt .'^ Il se dit soumis au Siège Apostolique : si quelque faute se rencontre dans les évêques, je ne sais lequel d'entre eux n'est pas soumis à ce Siège ; s'il y a, au contraire, absence de faute, ils sont tous égaux au point de vue de leur bassesse.
C'est d'après ces idées que le pape Zozyme a qualifié de " confusion impie >■> les empiétements d'un évêque sur la circonscription d'un autre : Nous vous avertissons tous, dit ce Pontife, que chacun doit se borner à son territoire ; car c'est une confusion révoltante et impie que d'empiéter sur celui des autres : Omnes admonemus, ut quique tey^ritoriis suis contenti sint ; nam barhara et impia ista confusio est aliéna prœsumere. ^ — Voyez ce que nous disons sur ce point dans notre chapitre VII.
Mais, quoique le gouvernement des évêques leur soit particulier par rapport à leurs troupeaux particuliers, cependant, si un évêque voyait surgir une hérésie dans une autre Eglise, il serait tenu de réparer lui-même le mal autant que cela serait en lui, par la raison que tous les évêques sont obligés de veil-
(1) Epist. 14. c. 11. Edit. Ballerm.
(2] Epist. l. 7. indict. 2. epist. 67. (3) Epist. ad Episc. Gall.
CH. III. AUTRES PREUVES TIRÉES DE l'ÉCRITURE. 255
1er au bien de l'Eglise universelle. Si un homme possédait un nombreux troupeau, il en confierait la garde à un seul pasteur, mais il désignerait en même temps d'autres pasteurs inférieurs, dont chacun garderait une portion du troupeau. Cependant, si quelqu'un d'entre eux venait à remarquer que les loups guettent le troupeau particulier d'un de ses compagnons, il serait tenu assurément de prévenir le danger. De même les Gvêques, qui tous sont pasteurs du même bercail de Jésus-Christ, sont tenus selon leur pouvoir et pour autant que cette tâche leur incombe, de protéger l'Eglise universelle et de réparer tout dommage qui lui serait causé.
C'est bien dans ce sens que Saint Augustin et Saint Cyprien ont écrit, et c'est en vain que Fébronius nous les oppose. Voici les paroles de Saint Augustin : Cum. communis sit omnibus nobis, qui ftmgimur episcopatus o/Jïcio,... spécula pastoralis, fado quod possum,.... ut pestilentibus.... eorum scriptis medentia et munientia scripta prœtendam : ^ Comme la vigilance pastorale est commune à nous tous, qui sommes chargés de l'épiscopat, je fais ce que je puis pour opposer à leurs funestes écrits (ceux des Pélagiens), d'autres écrits qui soient à la fois un remède et un préservatif. — Et Saint Cjprien dit de son côté : Copiosum corpus est sacerdotum . . . . unitatis vinculo copulatum, ut si quis ex collegio nostro . . . . grcgem Christi... vastare tentaverit, subveniant cœteri;... nam, etsi pastores multi sumus, unum iamen gregeni pascimus : ^ La nombreuse corporation des évêques est rattachée ensemble par le lien de Funiié, en sorte que si l'un d'entre nous tentait de dévaster le troupeau de Jésus-Christ, les autres devraient courir au secours; car, bien que nous soyons beaucoup de pasteurs, nous paissons tous cependant un môme troupeau.
Or, il ne résulte point de ces paroles ce que Fébronius en infère, à savoir, que tous les évêques, en leur qualité de pasteurs du bercail de Jésus-Christ, sont égaux on puissance au Souverain Pontife, et indépendants de lui; mais il en résulte
(1; Contr. ditas epist. Pelag. l. i. c. 1.
(2) Epist. 67 [alias 68), ad Stephan. n. S et 4,
256 II** TKAITK. DKKKNSE DU POUVOIR SUPRÊME, KTC.
simplement que quand un loup tente de dévaster le bercail de Jésus-Christ (comme parle Saint Cjprien), et qu'il n'j a personne d'autre pour réparer le dommage , tout évéque est tenu de s'employer à prévenir le mal.
Il faut distinguer deux pouvoirs dans les évoques : le pouvoir d'ordre, qui est intrinsèque à l'épiscopat, et en vertu duquel l'évêque peut contérer les Ordres, consacrer des églises, administrer le Sacrement de Confirmation, et autres choses semblables ; — le pouvoir de juridiction, qui a rapport à l'extérieur, c'est-à-dire au gouvernement du troupeau.
Quant au pouvoir d'ordre, tous les évéques sont sans nul doute égaux au Souverain Pontife, attendu que les évéques aussi bien que le Pape tiennent immédiatement ce pouvoir de Jésus-Christ; mais il n'en est pas de môme du pouvoir de juridiction. La question de savoir si ce pouvoir de juridiction dont jouissent les évéques, leur vient immédiatement de Jésus-Christ ou leur est communiqué par le Pape, est une pure question de mots ; car, alors même qu'ils le recevraient immédiatement de Dieu, et non du Pape, il reste toujours vrai qu'ils le reçoivent en tant que subordonnés à l'autorité suprême que Jésus-Christ a conférée au Pape sur toute l'Eglise. Supposé donc que les évéques tiennent immédiatement de Dieu leur pouvoir, cela n'empêche nullement qu'ils ne soient soumis au Pape, comme ils le sont en réalité. C'est pourquoi les Souverains Pontifes ont eu pour pratique, dès les premiers temps, de se réserver les dispenses des irrégularités, des empêchements dirimanls de mariage, comme aussi de plusieurs vœux, ainsi que l'absolution d'un bon nombre de cas, et cela en vertu de leur suprême autorité, conformément à la déclaration du Concile de Trente : Pontifices Maximi, pro suprema potestate sibi in Ecclesia universa tradit a, causas aliquas criminum graviores suopofuerunt peculiari judicio reservare} Pesez bien ces derniers mots: « Suo potuerunt peculiari judicio reservare : Ils ont pu réserver certaines causes graves à leur jugement particulier. »
(1; Sess. i4. de Pœnit. cap. 7.
CH. m. AUTRES PREUVES TIRÉES DE LÉCRITURE. 257
C'est d'après cela qu'en 1554, la Faculté de Paris a prononcé, à l'unanimité des suffrages, le décret suivant : Omnes et singuli magistri nostri . . . ipsum Romanum Pontificem ut summum Jesu Christi Vicarium et universalem Ecclesiœ Pasforem, oui plenitudo potestatis a Christo data sit,... fideliter et libenter agnoscunt et confitentur :^ Tous nos docteurs, et chacun d'eux en particulier, reconnaissent et professent que le Pontife Romain est le suprême Vicaire de Jésus-Christ et le Pasteur universel de l'Eglise, auquel la plénitude du pouvoir a été conférée par Jésus-Christ. — Gamaches,* professeur rojal de la même Faculté , distinguait également dans les évéques le pouvoir d'ordre du pouvoir de juridiction : Les plus illustres théologiens, dit-il, affirment que les évéques tiennent immédiatement de Jésus-Clirist le pouvoir d'ordre, mais non celui de juridiction, qu'ils reçoivent plutôt du Souverain Pontife : Clarissimi theologi sustinent episcopos, etiamsi habeant potestatem caracteris immédiate a Christo, non tamen potestatem jurisdictionis, sed hancpotius a Summo Pontifice accipcre.^ — Innocent P' avait déjà écrit la mémo chose, en 404, aux évéques d'Afrique : L'épiscopat même, leur dit-il, avec toute l'autorité attachée à ce litre, émane de Pierre : A quo (Petro) ipse episcopatus et tota hujus nominis auctoritas emersit.^
Un autre auteur qui figure parmi nos adversaires, objecte que Jésus-Christ n'a point dit à Pierre : « Pais tes brebis, Pasce oves tuas, « mais bien : « Pais mes brebis, Pasce oves meas; « et il infère de là, que Jésus-Christ est le pasteur absolu du troupeau, tandis que Pierre et les Apôtres n'en sont que les pasteurs ministériels.
Nous répondons que tant que notre Sauveur vécut ici-bas, il
(1) Apud Maucler. De Monarchta, p. â. l. 8. c. 6.
(2) De Sacrum. Ordinis, c. 9. (3) Epist. 24. Rescript. adEpisc. Afric.
(*) Ce docteur, né en 1568, se distingua par l'ardeur avec laquelle il soutint Richer. Sans l'appeler un grand homme, on peut diro que Gamaoh.-s était un bon scolastique. — Telle est l'appréciation de FoUer. [Dlctionn. Msloriq.}. ^
Le traducteur.
ne fut pas seulement pasteur invisible et intérieur, mais encore pasteur et chef visible de l'Eglise, et c'est pourquoi il a dit : « Pais ines brebis, » et non « tes brebis. » Lorsqu'ensuite il monta au ciel, il resta lui-même pasteur invisible et intérieur de l'Eglise, qu'il continua à gouverner par les influences de sa grâce et ses lumières intérieures ; mais à son troupeau visible il laissa Pierre en qualité de pasteur extérieur et visible, avec pouvoir de définir visiblement les doutes en matière de foi ; s'il en était autrement, et le pape, et les évêques, et les prêtres seraient superflus dans l'Eglise. Pierre n'est donc relativement à Jésus-Christ, pasteur invisible, qu'un des membres de son troupeau, et c'est là précisément ce qu'a dit Saint Augustin (dont notre adversaire nous oppose l'autorité), lorsqu'il a écrit que Jésus-Christ est le Pasteur des Pasteurs : Pastorum Pastorem; mais, relativement à l'Eglise et à son gouvernement extérieur, Pierre est le pasteur suprême et visible. Qui ne comprend que pour gouverner un royaume visible, il faut un chef visible?
Le même auteur poursuit en disant que les successeurs de Pierre n'ont d'autre autorité que celle qui leur est accordée par le troupeau, attendu que c'est à celui-ci que le pouvoir d'élire le Pontife a été conféré : Successores Pétri alia auctoritate non gaudent, nisi illa qnam grex illis impertitur, cum gregi collata sit facultas eligendi Pontificem. — Mais je pose ici une question : nos adversaires ne nient pas que le Pape ne possède du moins la primauté dans l'Eglise ; or, les cardinaux ont-ils la primauté? nullement; comment donc peuvent-ils conférer au Pape une suprématie qu'ils n'ont pas? Ils ont, il est vrai, le pouvoir d'élire le Pape ; mais c'est de Dieu, et non pas d'eux, que le Pape élu reçoit son autorité. Aussi, dans le conciliabule de Bâle, où le pouvoir pontifical a été si déprimé, s'est-on exprimé en ces termes dans le discours adressé aux Pères : Hœc potestas et prœsulatus auctoritas Petro tributa fuit, non ab hominibus,seda Christo SaJvatore :^ Le pouvoir et l'autorité de la prééminence ont été accordés à Pierre, non par les hom-
(1) Orat. ad Patres habita ab archiep. Tarent.— Lahb. t. 12. col. 886.
mes, mais par notre Sauveur Jésus-Christ. — Et le pape Saint Gélase, s'adressant aux Pères du Concile de Rome, leur dit: Romana Ecclesia nullis synodicis constituas cœteris Ecclesiis prœlata est, sed evangelica voce Domini primatum ohtinuit .' L'Eglise Romaine n'a été préposée aux autres Eglises par aucune constitution sjnodique, mais elle a obtenu la primauté en vertu de la parole de Notre-Seigneur consignée dans l'Evangile.
(1) Orat. ad Patres Concil Roman, ann. 494.