‹ Du PapeChapitre 101 sur 192 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

puissance si grande à la fois, et si difiicilement conciliable avec la mission du sacerdoce chrétien. Le plus remarquable d’entre ceux-ci fut Pierre Abélard, né près de Nantes, en 1079. A l’ûge de vingt-deux ans, il réunissait à Paris, dans un cours public, trois mille auditeurs avides de l'entendre. Il publia des écrits dans lesquels il discutait hardiment la théologie, dans ses rapports avec le christianisme, et soutenait le droit de l’esprit humain à l’examen des vérités religieuses. Condamnées une première fois, par le concile de Soissons, et plus tard par celui de Sens, ses doctrines fixaient l'attention et avaient trouvé à Rome même des partisans.

Ne faudrait-il point attribuer à cette honnête initiative une sorte, de défaillance momentanée que parut éprouver la Papauté sous Pascal II? Ce pontife, épouvanté des proportions que prenait la guerre des investitures, eut l’idée de faire renoncer les évêques aux biens qui faisaient l’objet de la contestation entre la Papauté et l'Empire, et d’ôter tout d’un coup au pouvoir la'ique la prise que ces biens lui donnaient sur les évêchés. C’est dans ce sens qu'avait été rédigé le traité de Sutri. L’Église y abandonnait ses bénéfices et ses droits régaliens de toute nature, duchés, marquisats, comtés, charges, marchés, etc., et se contentait des dîmes et des oblations des fidèles. Mais évidemment un pareil traité eût détruit en un jour le travail que la Papauté et le haut clergé avaient fait durant des siècles, pour s’emparer de l'état civil et politique. Aussi, lorsqu’il s’agit d’apposer les signatures au traité, et elles devaient l’être au couronnement de Henri V, venu à Rome avec une bonne armée et des jurisconsultes, l’opposition des cardinaux et des prélats, leurs cris de co-

1)1’ l’AfK.

1ère furent tels, que le Pape n'osa signer. Les choses restèrent donc dans l’ètat où elles étaient, malgré les mauvais traitements que l’empereur infligea au Pape pour prix de sa déception.

Henri V défendait aussi lièremeut que l'avait fait Henri IV, son père, te droit impérial, et si l’objet de la contestation continuait à subsister, les rancunes n'étaient pas non plus éteintes. peine l'empereur fut-il rentré en Allemagne que, sous la pression des cardinaux et des prélats qui avaient été emprisonnés la ironie au cou, le pape Pascal lui lan^a une excommunication, à laquelle il répondit en revenant à Rome, mais cette fois avec un Pape de sa façon, qu'il installa au Vatican. La guerre des investitures roulait donc sans ce.sse dans le même cercle, et il n’y avait pas apparence que l’Empire dût céder. Le pape Calixte II, homme éclairé et parent de l'empereur, qui succédait à Pascal, consentit à y mettre un terme par la célèbre transaction conclue à Worms, en 111:2, dans une diète réunie par Henri V à cet effet. Le droit d'investiture fut divisé. L'investiture spirituelle, par la crosse et l’anneau, fut attribuée exclusivement au Pape. Lelle des biens régaliens se fit par le swptre et les mains de l’empereur. L’élection des prélats eut le même caractère mixte. On la confia aux chapitres, assistés d’un commissaire de l’empereur

Il se passait dans ces temps-là des événements dont le sens véritable ne doit pas rester inaperçu. Un dessein, que quelques auteurs ont fait remonter aux plus secrètes conceptions de Grégoire VII, reçut un commencement d’exécution par l'initiative d'Urbain 11. C'est la gigantesque entreprise des Croisades. Le Vati-

OHAPITIIK XI.

caii avait compris qu'en poussant à eetle jjuerre extravagante tous les princes et seigneurs chrétiens, et en les envoyant, on pouvait dire en ce teinps-là, au bout du inonde, ils y consumeraient leurs forces et y resteraient en grand nombre. La Papauté, à ce compte, voyait s’abaisser et s’énerver l'Empire, et l’Eglise s’élever sur les ruines du pouvoir politique dans toute la chrétienté. Elle voulait, par ce hardi système, briser jusqu’au dernier nœud les liens naturels de la société civile , saper toutes les supériorités sociales hors de l'Église, broyer l’humanité en un tout homogène , la décapiter des rapports intellectuels constituant la puissance publique, et, sur ce corps ainsi mutilé et réduit à la forme, introniser .son propre esprit et se substituer sans partage à la souveraineté. Tel était, en premier lieu, l’esprit qui poussait aux croisades et auquel s’associèrent, avec une pieuse simplicité, des hommes qui pensaient senir Dieu et la religion ; et c’est vainement que les Pontifes crurent y voir, par la suite, un moyen d’étendre leur puissance sur les Églis<‘s et sur les États d'Orient.

Les croisades aboutirent à ruiner les princes et à dépeupler leurs provinces déjà ravagées par d’autres fléaux. Elles abaissèrent la féodalité , il est vrai ; mais cette féodalité était la constitution sociale de ces tempslà, et, relativement, n’était pas dépourvue de tout avantage. La preuve, d’ailleurs, que le but des Papes n’était pas de détruire la féodalité pour lui substituer une institution plus libérale , c’est que l’Église ne faisait que SC l’approprier à elle-même ou la faire passer à des princes et seigneurs moins indépendants d’elle que les anciens.

On s’est plu à dire aussi que les croisades avaient eu

nu PAPE.

pour objet de protéger le monde chrétien contre l’islainisine. Mais tel n’était pas véritablement le but do la Papauté. Si c’eût été là sa préoccupation, elle eût dirigé en premier lieu les croisades vers l'Espagne, occupée aior.s en grande partie par les intidèles. ün vit par la suite des Papes combattre en personne pour leur pouvoir temporel ; en vit-on aucun accompagner en Terre- Sainte les croisés? Les Papes s'occupaient, durant les croisades, à déposséder les princes absents qu’ils n’aimaient pas, pour leur substituer leurs créatures; et c’est bien là le rôle odieux que jouait, au rapport de saint Louis, le Pape Grégoire IX contre l’empereur Frédéric 11, au moment où ce prince plantait la croix dans la ville de Jérusalem. Nous ne sachons pas même que Rome ait été prodigue de ses t’aveure spirituelles envers les véritables défenseurs de la chrétienté. Elle n’a pas canonisé Charles Martel de France, don Juan d'Autriche, Sobieski de Pologne, le doge de Venise ou aucun des rois de Hongrie, qui furent, à diverses époques, les véritables défenseurs de l'Europe contre l'envahissenienl redoutable des musulmans.

Les avantages que l’Europe tira des croisades ftirent indirects et de ceux dont on peut dire : « A quelque chose malheur est bon. » L(^ plus grand nombre des croisés s’embarquaient dans les ports d’Italie, à Venise, à Gênes, à Naples, à Livourne, villes qui voyaient se développer leur prospérité et leur commerce à la faveur du dualisme de la Papauté et de l’Empire. Les transports enrichirent la marine italienne qui, dirigée en même temps aux échanges de toute nature entre le Levant et l'Occident, s’éleva rapidement à la plus haute prospérité. Les croisades co'incidaienl avec l’établisse-

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