CHAPITRE XI
poir de réunir toutes les villes libres sous le sceptre du Vatican. Bientôt cependant Frédéric réparait en Italie; il y trouve la ligue prête à le combattre, l’attaque, perd la bataille de Lignano, et se voit réduit à foire sa soumission au Pape, qui lui impose l’obligation de se mettre à genoux et de lui baiser les pieds en présence du clergé et du peuple rassemblés pour assister à ce spectacle, devant l’église de Saint-Marc, à Venise. A ce prix le Pape pardonne à l’empereur et lève l'excommunication qui pesait sur sa tète. Enlin, le traité de Constance vient donner un moment de répit à la guerre.
C’est dans le silence des événements qu’il faut observer le travail de l’esprit humain. Voici ce qui s’était passé pendant que le Pape et l’empereur se livraient les rudes combats de la ruse et de la force. Les doctrines d’Abélard et d’Arnaud de Brescia avaient réveillé sur plusieurs points le sens moral et fécondé les intelligences. La France et l’ilalie en avaient particulièrement ressenti l’impression. C’est ici que se place le réformateur Pierre de Vaux ou Valdo, né au village de Vaux près de Lyon. Valdo était un négociant riche et pieux. Scandalisé du luxe et des désordres du clergé, il vend tout ce qu'il possède, en donne le prix aux pauvres, et se met h prêcher contre le Pape et le clergé cl à enseigner rCvangile (1170). Bes levons émeuvent la foule et il forme rapidement la célèbre Église des Vaudois. En même temps on voit se déclarer, sous le nom d' Albigeois, une secte plus ou moins analogue, dans le midi de la France. Elle se fait surtout connaître dans les villes d’Albi, de Béziers, de Carcassonne, de Toulouse, de Montauban et d’Avignon. Les Vaudois et les Albigeois soutenaient également que le Pape et le clergé n’oat
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aucun droit à se mêler des affaires temporelles, et qu'ils doivent se renfermer dans la religion. Des vérités si claires affectaient vivement les esprits, là surtout où ils avaient quelques notions évangéliques. Une excommunication lancée contre les Albigeois par Alexandre III n'avait fait qu’accroître l’intérêt et la curiosité qu’ils inspiraient. L’esprit public combattait donc, aussi bien que les Papes et les princes, pour le sceptre du monde. Mais, de ce côté, il s’agissait uniquement de savoir si la morale du christianisme et la liberté des intelligences en étaient entièrement déshéritées.
D’autres éléments intellectuels se développaient dans le sein des universités italiennes, où des chaires étaient consacrées à l’enseignement de la philosophie et du droit public, sous l’égide des libertés déjà conquises. On commençait à parler aussi des jurisconsultes, et l’Allemagne en comptait un certain nombre dont les empereurs encourageaient les études, pour servir à leur défense contre les arguties du clergé. Du reste, il n’y avait encore aucun lien commun entre les législations de l’époque. Les royaumes aussi bien que les républiques nouvelles avaient, selon leurs provinces, des lois coutumières, qui prenaient leurs sources dans les lois lombardes, ripuaireset autres, ou dans le code théodosien. La Papauté sentait parfaitement que ces divers mouvements intellectuels étaient opposés à son existence ou du moins à sa souveraineté. Doctrine pour doctrine, elle daigna aussi étaler la sienne. Le moine Gratien avait composé son Decret (1155); elle ordonna qu’il fit la base de l’enseignement canonique dans toute la chrétienté. C’était un recueil indigeste des titres et ordonnances de la cour pontihcale depuis les temps les plus
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reculés. La donation de Constantin et les fausses décrétales y brillaient en première ligne, et faisaient le fond du droit du Saint-Siège. Tel est è peu près l’état dans lequel se trouvaient les esprits et les choses, lorsque apparut sur le Saint-Siège un Pontife destiné à être la personnification la plus élevée et la plus énergique de la théocratie romaine : nous avons nommé Innocent IH.
Innocent III n’avait pas été bercé, comme Grégoire VII, sur le sein de la femme d’un charpentier. Il sortait d’une famille noble, attachée au parti des Guelfes, et arrivait au Pontificat à l’âge de trente-sept ans, avec l’ambition politique familière à la féodalité guerrière de cette époque. Doué des dons de l’esprit et de la personne, extrêmement zélé pour les intérêts du Saint-Siège, sachant par cœur le fatras canonique de Gratien, il allait mettre la main à toutes les théories que Léon III et Grégoire VII avaient conçues pour la suprématie de la Papauté, et, pour ainsi dire, les réaliser. Le calme de la situation générale lui permettait de voir clair dans les affaires du monde. Le Pontificat n’avait point, recouvré le gouvernement à Rome. La république, restaurée par Arnaud de Brescia, avait été maintenue, et le sénat gouvernait seul la république depuis près de cinquante ans.
Innocent s’efforce de se concilier les Romains, leur persuade de remettre à un magistrat unique le pouvoir exercé par une assemblée de sénateurs, et a soin de le faire élire parmi les hommes appartenant au parti guelfe. A cette occasion, il distribue des libéralités au peuple, et revêt le nouveau magistrat d’un magnifique manteau, en signe d’investiture. Cet essai ne rencontrant aucune opposition, il se fait prêter le serment de fidelité que les préfets de Rome étaient dans l’habitude
de prêter aux empereurs, en échange de leur protection. Ce dernier trait était hardi; mais Henri VI venait de mourir, laissant un fils en bas âge, et la couronne était disputée par deux rivaux également intéressés à ménager le Saint-Siège, de qui ils devaient la recevoir. Cependant, et ceci prouve encore que les Romains, bien que fréquemment asservis, faisaient souvent d’héroïques efforts pour maintenir leur droit national, une vive opposition se manifesta à Rome. On accusa le Pape de faire beaucoup trop le maître , et on le chassa de la ville. Un noble, du nom de Capoccio, était à la tête du mouvement. Le Pape envoie des propositions de paix : « Rome, » lui répond, au nom du peuple, Capoccio, « n’est pas habituée à fléchir dans ses débats avec l’Église!... »
Réfugié à Viterbe et à Agnani, Innocent allait prouver au monde toute la puissance morale de la Papauté. De même que Grégoire Vil avait, dès son avènement, écrit à tous les princes, pour leur signifier les prétentions du Saint-Siège, il envoya à tous les souverains des légats à latne, chargés de s’assurer de leur soumission. Le Pontife ne rencontra pas généralement autant de sujétion qu’il en aurait désiré; cependant, on vit un roi d’Aragon accourir spontanément au devant du joug pontifical, se jeter aux pieds d’innocent, recevoir de sa main le sceptre, le manteau et la couronne, comme s’il eût reçu un bienfait, et déposer sur l’autel de Saint-Pierre un titre par lequel il offrait son royaume au Pontife, et s’engageait à lui payer un tribut annuel, malgré les doléances de son peuple et des cortès qui refusèrent de sanctionner une pareille bassesse.
Innocent III avait fait une tentative, dans le but de réunir les deux Eglises grecque et latine, et n’avait pu