CHAPITRE XI
sur les hauteurs métaphysiques d’où elle prétend dominer les trônes. A peine s’est-il brouillé avec le roi de France, en voulant lui imposer son autorité, qu’il se trouve avoir un différend grave avec ce Jean Sans-Terre qu’il venait de prendre sous sa protection. Ce dernier refusait de recevoir un évêque de Cantorbery que le Pape avait nommé sans la participation de la couronne. Innocent, irrité d’un pareil trait d’ingratitude ou le prenant pour prétexte, met l’interdit sur l’Angleterre, délie les sujets du serment de fidélité envers Jean, donne son royaume à Philippe-.\uguste, déclare croisade sainte cette guerre qui, peu auparavant, lui avait semblé sacrilège, et encourage le roi de France à aller prendre possession de son nouveau royaume par les armes 1 Le roi s’y prépare en effet et lève à grands frais une nombreuse armée ; mais comme elle était en marche pour sa destination , un légat du Pape se présente et défend au roi de faire un pas de plus en avant. Que s’était-il donc produit dans l’esprit du Pontife? Avait -il vu passer dans un songe les horreurs de la guerre et allait-il les alléguer encore dans cette détermination nouvelle? Comment, en un mot, le bon droit, après s’être trouvé du côté de la France, avait-il repassé subitement le détroit? En voici la raison. Jean Sans-Terre, prévoyant qu'il 110 pourrait résister à Philippe, s’était de nouveau jeté dans les bras du Pape, mais cette fois avec son royaume. Il avait déclaré, par une charte authentique, que, pour l’expiation de ses péchés, il donnait en toute propriété au pape Innocent III et à ses successeurs les royaumes d’.\ngleterre et d’Irlande. Il reconnaissait ne plus posséder sa couronne que comme vassal et hommelige du Pape , et s’engageait, pour marque de sa sujé-
tion , à payer au Saint-Siège mille marcs sterling par année, outre le denier de Saint-Pierre (15 mai 1213). Tel est le motif pour lequel Innocent avait repris sous sa protection ce Jean Sans-Terre qui, après être monté sur le trône en évinçant injustement son frère et en assassinant son neveu , finissait par livrer son pays et son peuple pour la rémission de ses péchés. Le pouvoir spirituel du Pape avait donc atteint un résultat tout matériel. Innocent ne prétendait pas , avait-il dit dans la lettre que nous avons citée, à la juridiction du fief, qu’il reconnaissait appartenir au roi; il n’avait réclamé que la juridiction du péché. Mais le péché et la juridiction s’étaient si bien entendus dans cette circonstance qu’ils avaient fait tomber l’Angleterre et l’Irlande entre les mains du Pape. Après cet événement, les seigneurs anglais refusèrent de reconnaître l’acte qu’avait passé Jean Sans-Terre ; ils lui firent signer la grande charte qui est encore aujourd’hui la base du droit britannique, et finirent par appeler au trône un fils de Philippe-Auguste. « De quel droit, s’écriait alors le Pape, les barons « d’Angleterre se sont-ils permis de toucher aux biens • de l'Église? L’Angleterre est devenue un bien sacer- « dotal selon l’Écriture, et par saint Pierre, un tel « crime ne restera pas impuni!... » C’est à cette occasion qu’innocent organisa contre la France une coalition à la tête de laquelle était l’empereur d’Allemagne , et que Philippe-Auguste anéantit à Bouvines, quoique le Pape eût béni les armes de ses alliés et anathématisé tous ensemble les Anglais et les Français (1214).
Nous avons voulu anticiper sur d’importants événements du règne d’innocent III pour arriver plus tôt à une phase caractéristique de rautorité r|uece Pontife a