‹ Du PapeChapitre 110 sur 192 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

particulièrement , n'avaient laissé passer aucune occasion d'éluder l’autorité impériale reconnue dans le pacte de Charlemagne. A chaque élection, les Pontifes avaient plus ou moins subi cette dépendance, qui se balançait avec le serment de protection que les empereurs leur prêtaient en recevant la couronne impériale, et Grégoire VII lui-mémc n'osa point s’en affranchir. Mais depuis son Pontificat, il ne fut plus guère question, pour le Vatican, de subir une autorité qu’il considérait comme subordonnée à la sienne, et le dernier effort de l’Empire pour maintenir sou droit avait été l'explication du mot beneficium que Frédéric 1" exigea et obtint du Pape Adrien IV. Il y avait chez les Papes trop de perspicacité pour s’arrêter ù croire que des princes, qui venaient recevoir à leurs genoux la couronne et le sacre, pussent prétendre à conserver sur eux la moindre autorité. Et puis les empereurs étaient chefs d'un royaume, les Pontifes étaient chefs de la chrétienté, et il n'était pas possible, en bonne logique, que ceux-ci admissent l’égalité et, à plus forte raison, la supériorité d'un pouvoir moins général que le leur et qui n’avait d’autre mode de manifestation que la force.

Cette pensée était dominante, paratt-il, dans les esprits, et si grand que fût un empereur ou un roi, le Pape était au-dessus de lui. Les empereurs eux-mémes partageaient ce sentiment, avant leur sacre tout au moins; car, à l'exception de Charlemagne, tous prêtèrent au Pape le serment de fidélité en recevant la couronne, et ce serment était conçu en des termes qui rendaient illégitime toute résistance de leur part, car ils s’engageaient à servir le Pape selon ses besoins et ceux de l’Eglise.. Bien plus, il passait pour authentique que les

princes électeurs d’Allemagne tenaient du Pape le droit d’élire l’empereur, et c’est bien encore à l’habileté de Grégoire VII qu’il Faut attribuer l'invention de cette singulière prérogative. Il l'avait créée en même temjK qu’il faisait déclarer électif l'Empire. Enfin, les jurij^es' français, comme par une sanglante ironie, déclaraient laconiquement, à l'occasion des démêlés de Philippele-Bel avec Boniface VllI, que, « puisque le Pape recevait foi et hommage de l’empereur, celui-ci était feudataire du Saint-Siège, et que le Pap>e, faisant l’empereur, avait le pouvoir de le défaire ; mais qu’il n’en était pas de même du roi de France!... « N'était il pas juste et naturel, du reste, que les Pontifes retirassent un avantage de la couronne impériale, puisqu’ils en disposaient sans conteste, et que les princes, qui briguaient l'honneur de la recevoir de leurs maius, acceptassent en même temps les conditions que la Papauté mettait à celte faveur. Si la Papauté n'avait eu aucun intérêt à faire des empereurs, elle n’eu aurait pas fait. Mais elle avait deviné le magique ascendant qu'elle pouvait exercer sur l’esprit inculte de ces princes, que de Maistre appelle sans façon les sauvageons du Nord, avec ce jojau qui semblait leur prêter la splendeur, à jamais éteinte, du front des Césars. Elle avait voulu que l'empereur fût le premier des rois, mais un homme ; tandis que le Pape serait au-dessus de l'humanité: IIU humo, i$te Deusl...

Nous avons dit, à l'occasion du sacre de Charlemagne, que les réserves mentales qu’avait pu faire ce prince ne changeaient rien aux conséquences logiques'du pacte, dont la couronne impériale était le gage. Charlemagne, fort de son caractère et de son illustration, en face d'une

CKAPITOB SI.

Papsnié fbible encore, crnt que ses engagements ne éépassortient pas l'obligatioH de protéger te ^ége pon> Ufical et l'État romain, dont le Pape était alors le chef. Il n’avut pas jugé tonte la portée métaphysiqQe du droit idéal avec lequel il s’associait. Ce droit, au lendemain de la confusion résultant de la chute du grand Empire, semblait oorrespnadre , dans sa synthèse religieuse, à l'idée du salut général, et le clergé était en position de l'accréditer dans les esprits. Un tel droit ne p< avait donc être égalé ou surpassé que par un droit correspondant à des intérêts {dus étendus et mieux démontrés, dont les empereurs posthumes du moyen âge étaiemt loin d'avoir le secret. Cbarloma^ne, en acceptant des mains du Pape ia couronne in pénale et le sacre, pensait sans donte qu'ils lui donnaient aux yeux des peupkts un prestige, même aj^rès les victoires qui l'avaient déjà fàit grand. Mam comment ne comprenait-il pas que («lui qui donne le prestige est plus grand que celui qui le reçoit? Le sentiment public ne se méprit point sur l'équivoque caché dans son pacte avec Léon 111; aussi, le droit divin, depuis ce Pontife juscpi'à Innocent ill, fit il que grandir dans l'esprit des peuples, pur sa lutte ■contre un droit impérial qui ne savait guère lui opposer ou mettre en commua avec lui d'autre argument que la force.

La Papauté, sous Innocent III, se voyait donc parvenue, nous le répétons, au plus haut degré de puissance qui jamais ait existé. Qu'en va faire l’illustre Pontife? Son but, il nous l’a dit, est de discipliner le péché. La souveraineté des empires n’est pour lui que l'instrument, coercitif au besoin, du salut des âmes. Combattre lo péché partout où il so rencontrera, élaguer sans cesse de

l’arbre humain ce fruit défendu, avec le double glaive de l'Église et de l'État, tel est le rôle auquel se dévoue en sa personne la Papauté. Mais 1e péché, qu’élait-ce? C'étaient parfois les mauvaises mœurs, mais plus particulièrement la déviation aux croyances, qui constituaient la foi catholique ; c’était toute velléité, de la part de l’homme, de recueillir dans sa conscience ou dans son intelligence une seule pensée qui ne fût pas en parfaite harmonie avec le dogme de l'autorité ou les canons disciplinaires de l’Église. Le plus grand de tous était la science du bien et du mal N'avait-il pas perdu le premier homme? N'était-il pas l'adversaire direct de la souveraineté pontificale uniquement basée sur le vague sentiment d'un droit fictif? La Papauté comprenait ces divers péchés sous la dénomination d'hirésie ; et c'est à combattre l'hérésie, c'est-à-dire les forces vitales de l'esprit humain, que les efforts de cet immense pouvoir allaient être dirigés: lutte bien autrement gigantesque que toutes celles que la Papauté avait livrées aux princes, pour élever au-dessus d'eux son autorité, mais dans laquelle elle devait nécessairement succomber un jour.

Innocent, du haut de sa souveraineté universelle, voyait s’élever sur plusieurs points de la chrétienté des symptômes on ne peut plus graves d'opposition philosophique et religieuse. A Rome et dans les petits Etats d’Italie, il semblait que la fumée du bûcher d’Arnaud eût infecté l’air des doctrines du réformateur. A Paris, l'Université comptait des libres penseurs. A Lyon, les disciples de Pierre de Vaux étaient en grand nombre ; mais les Albigeois faisaient la principale préoccupation du Pontife. C'était une ccte qui comptait par milliei-s ses adeptes dans le Languedoc et dans la Provence, contrées

Digitizsd b, C'oogic

Page 1