‹ Du PapeChapitre 121 sur 192 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

barbares la nécessité de baisser la tête sous une autorité morale, et mis Un frein à la barbarie des mœurs anciennes. Mais n'a-t-on point exagéré une semblable nécessité, en vue non-seulement d’excuser les abus de la Papauté, mais encore pour justifier son ingérance dans les pouvoirs temporels? Comment, d’ailleurs, se faisait-il que la société chrétienne, si pure dans les premiers siècles, fût devenue dans les mains de l'Église tellement barbare et de mauvaises mœurs, que cette grande institution eût été réduite à imaginer une dictature toujours armée de fbudres contre tes rois et leurs sujets? On répondra que l’invasion avait amené la barbarie. Mais les évéques, durant les trois siècles de l’invasion, exerçaient chacun en particulier sur ces nouveaux venus une immense influence, Hen qu’en leur prêchant la morale chrétienne et en les instruisant de leurs devoirs d’humanité. Les évêques des huit premiers siècles, cependant, ne mettaient en jeu que la puissance morale empruntée à la démonstration des vérités divines. L'excommunication restait purement disciplinaire et restreinte au for intérieur du temple; elle n’avait pas la prétention de bouleverser les empires pour une faute individuelle et sous le prétexte d’un péché. Peut-être aussi devrait-on convenir qu’au xiii* siècle, la barbarie et les mœurs n’étaient pas telles généralement que l’on puisse en invoquer les excès pour justifier l’orgueilleuse domination dont les Pontifes donnèrent le spectacle, et qui n’était, en réalité, que le triomphe des intérêts ecclésiastiques sur ceux de la société civile. Quelle preuve plus décisive en faut-il, que les hautes positions mondaines dont jouissait alors le clergé, et qu’il avait acquises par l’influence religieuse 7

DL PAPK.

Des écrivains modernes, cependant, en se plaçant à une hauteur d'où l’on ne saurait trop observer le mouvement social, se sont demandé si les gouvernements n’ont pas naturellement besoin de se sentir dominés par une puissance supérieure propre à en prévenir la tyrannie et à en régler la direction. Ces auteurs, reportant leur pensée vers la Papauté du moyen-àge, se sont pris à regretter qu’une telle institution n’ait pu se maintenir, et l'Eglise conserver sa haute juridiction sur les empires. Leibnitz, partant de ce point, que la vigilance des Papes comme gardiens des canons a produit, de temps à autre, de bons eftets sur la discipline ecclésiastique, induit de cette observation, que l'autorité pontificale pouvait s’appliquer aux États. « Je serais d’avis, écrit-il à Griniaret, d’établir à Rome même un tribunal pour juger les différends entre les princes, et d'en faire le Pape président, comme en effet il faisait autrefois figure de juge entre les princes chrétiens. Mais il faudrait, en même temps, que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne autorité, et qu'un interdit et une excommunication fissent trembler des rois at des royaumes comme du temps de Nicolas 1" ou de Grégoire Vil. Si c’est un roman, il vaut bien, je crois, le rêve de l'abbé de Saint-Pierre '... » Hurter s’est engagé dans la même voie que Leibnitz et avec le mérite comme lui de rechercher la vérité en dehors de l'esprit de parti, car l’un et l'autre étaient protestants. « La question de savoir s’il appartient au Pape de s’immiscer dans les aft'airos des rois, dit Hurter, trouve sa solution dans l’idée que chacun se fait de la forme et des bornes

' I.c biùl:, Ofuvres, I. V.’

oii.u'iTRi: XII.

de l’influence d'un empire divin, embrassant tout sur la terre. Qui niera que si l’on pouvait reconnaître une influence purement morale dans les affaires des Ëtats, la cause des peuples serait mieux servie que par des conférences, des congrès, des échanges de notes diplomatiques qui, le plus souvent, servent d’arène à la souplesse d’un esprit fin qui croit pouvoir se passer de tout élément moral'?... » Joseph de Maistre ne pouvait laisser passer l’occasion de regretter, lui aussi, l’existence d'un idéal dont son esprit fut extraordinairement impressionné : « L'hypothèse, dit-il, de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême, n’avait rien de choquant, et pouvait même se présenter à la raison comme supérieure à l’institution des amphyctions. Je ne vois pas que les modernes aient imaginé rien de meilleur, ni même d’aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie, la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre, comme il arrive toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux -mêmes, et qu’on laisse faire le temps* Les plus affreuses calamités, les guerres de religion, la révolution française, etc., n’eussent pas été possibles dans cet ordre de choses *... »

C’est une grande et noble pensée, assurément, que celle d'une juridiction des États. Nous nous y sommes souvent arrêté nous-méme ; mais son étude ne nous a point laissé le découragement dans lequel la déchéance

' Hurler. Uist. d’innocent III, f. I.

’ De Maistre, Du Pape, liv. 11, «h. ii.

DU PAPK.

vain prestige de la Papauté a jeté ses partisans. La P^ipauté, même entourée des majestueux conciles de la chrétienté, ne pouvait pas remplir efficacement le grand objet qui fait le regret des auteurs que nous venons de citer, De Maistre regrette qu’une alliance n’ait pas eu lieu de la »ciMC4 et de is poUli^us avec la théocratie, en laissant faire le temps. Hélas 1 le temps n'a pas manqué h la théocratie pour opérer une pai'eille alliance, le moyen ùge a été long et assurément on l’a laissé faire. Hais de Maistre et ses partisans savent bien que la théocratie n’admettait point l’association des éléments en question. Elle les pourchassait sans cesse au contraire, et pour une raison bien naturelle : c'est que la théocratie du Pape n’étant qu’une fiction conçue dans un sens directement opposé à la loi naturelle des sociétés, son existence dépendait de l'exclusion absolue de toute lumière scientifique, et de toute expérimentation politique, science était aux yeux du Pape le premier des crimes, et toute constitution politique non conforme à ses décrets, un acte de félonie. Faudrait-il évoquer en témoignage le souvenir de tant d'hommes livrés par elle au supplice pour des tentatives même inofl'ensives de science , et n'est-ce pas elle qui , dans ses furies, allumait les guerres 4e reUgiou que déplore l’auteur dont nous parlons?

Si l’Eglise fût restée dans les limites d’une institution uniquement vouée h la prédication de la morale chrétienne, h l’exercice du culte, k la surveUlanee des mœurs et du mouvement social, en dehors de tout contact avec l'agitation naturelle du monde, les conciles auraient assurément obtenu de précieux résultats, et exercé, avec grand profit pour la chrétienté, une juri-

CUAPITHE \ll.

diction qui se serait bornée à prononcer sur les questions du bien et du mal, et aurait laissé à Dieu et à la conscience publique toute décision ultérieure. Bien plus, cette juridiction toute morale eût pu servir d'exemple à une justice politique des peuples et contribuer puissamment à faire admettre, comme unique règle des Etats entre eux, le système de la juridiction. Mais l’ascétisme et l'ambition, ces deux éléments antichrétiens qui s'étaient embrassés dans l’Eglise, comme deux monstres impuissants, rendaient vaines les velléités ardentes de la Papauté et la condamnaient à une agitation stérile.

11 n’y a aucune raison, du reste, de désespérer de l’idéal que la Papauté et l’Église n’ont pu réaliser el qu’il n’entrait pas dans les plans de la Providence de leur attribuer. Les nations modernes ont besoin d’un élément propre à faire leur synthèse dans un but de paix et de direction concordante. L’état d’antagonisme et de défiance réciproque dans lequel elles vivent encore consomment en pure perte une part énorme des ressources et des facultés que Dieu leur a données en vue du bonheur commun. C’est là une vérité qui devient de jour en jour plus sensible et qui n’afl'ecte pas seulement des théoriciens, mais encore le public et même des hommes d’Etat.

Ce n’est pas en arrière toutefois qu’il faut tourner les regards pour chercher les éléments d'une juridiction internationale ayant pour eifet de détruire ou de subordonner infiniment les malheurs résultant du principe de la guerre. Le christianime, sous ce rapport, n‘a été bien servi que du jour oh la Papauté a cessé d’avoir la haute main dans les affaires d’Etat, et

de pouvoir comprimer la liberté des esprits. On avait bien vu, au commencement du xi' siècle (1033), deux archevêques (de Lyon et d'Arles) s’entendre pour proclamer la Trêve de Dieu, et une grrande partie du clergé réunir leurs efforts pour faire adopter cette réminiscence des amphyctions de l’antique Grèce aux barons féodaux. Mais il y avait loin de là à l'idée d'un droit de juridiction internationale, capable d’imposer son autorité à la guerre, et trop souvent les Pontifes se montraient disposés, au contraire, à déchaîner ce fléau sur les peuples, et à en faire le grand exécuteur de leurs arrêts. De Maistre prétend que la Papauté, comme auiorité internationale, a pu être considérée comme supérieure aux institutions de l'antiquité , et que les modernes n'onl rien fait de mieux ni même d’aussi bien ? Telle n’est point notre opinion. Jamais la Papauté n’a songé à présenter aux nations une institution propre à empêcher la guerre, ou à en limiter les dé- .sastres ; tandis que chez les Grecs et chez les Romains on avait déjà une opinion très-haute du droit des gens, dont la Papauté avait systématiquement détruit la notion, en détruisant tout droit civil et politique, c’est-à-dire tout droit d’essence humaine, pour faire régner sans partage la chimère de son droit divin. Chez les Grecs, il existait une véritable procédure internationale, et les amphyctions avaient force d’autorité pour examiner et uger les différends des divers États, empêcher la guerre ou tout au moins prononcer sur la moralité des motifs qui l’avaient fait éclater. Chez les Romains, la religion était également parvenue à établir une institution analogue à celle des amphyctions, dans le droit du fécial. Le collège des prêtres féciaux était une ma-

CHAprrnF. xii.

gistralure chargée, au rapport de Plutarque, de terminer à l'amiable les différends, et ne permettait de recourir à la force que lorsque tout espoir de conciliation était perdu. C'était aux féciaux de déclarer si la guerre proposée était juste ou injuste. S'ils s'y opposaient, il était défendu aux soldats, aux rois même, de prendre les armes. Quand Bossuet, parcourant de son œil d’aigle les fastes de VlJistoire universelle, se trouve en présence du fécial de l'antiquité, un cri de franche admiration lui échappe avec l’aveu, malheureusement trop fondé, de l’impuissance dans laquelle fut l’Église du moyen fige de pacifier les nations : « Sainte institution s'il en fut jamais, s’écrie-t-il, qui fait honte aux chrétiens à qui un Dieu de paix, venu au monde pour pacifier toutes choses, na pu inspirer la charité et la paix!... •

Nous n’avons pas et nous ne voudrions pas avoir à justifier les nations modernes de n’avoir pas établi encore une juridiction internationale. 11 est juste, toutefois, de reconnaître que les nations ont fait des eft’orts constants pour ressaisir les fils brisés du droit des gens, et tendu progressivement à le mettre en application. Quel intérêt n’offre pas l'observation d’un tel progrès dans les auteurs qui en ont été successivement les initiateurs et la personnification! Après Vittoria, Albert le Grand, Bacon, Albéric Gentil et Selden, qui ouvrent dans un horizon encore obscur la recherche des principes, Grotius, Puft’endorf, Wolf et Valtel se font clairement comprendre et fondent la doctrine. < Il y a, dit Grotius, des devoirs réciproques, et ils constituent un droit des gens... Le droit des gens est naturel toujours, et quelquefois conventionnel... » Grotius invoque le libre arbitre de l’homme, la notion que lui a donnée

Dieu, du juste et de l’injuste, avec la raison pour se diriger. « L’homme est sociable et les nations existent aux mêmes conditions que l'individu... Les sociétés humaines ne peuvent se diriger que par le droit.., 11 n’y a de légitime que la défense... Les États, bien que non égaux en force, sont égaux en droit... La force ne donne pas le droit'... » Puffendorf, élève de Grotius, établit, comme son maître, le droit sur le principe de la ■oeiabilité humaine ; H n’admet de légitime que la guerre défensive, et reconnaît en droit l’égalité des nations*. Wolf pose comme maxime fondamentale aussi que « les nations sont entre elles dans un état d’indépendance et d’égalité... Elles sont obligées par le droit naturel, comme les hommes ; mais leurs rapports ne peuvent être réglés que par des conventions dont résulte un droit positif, obligatoire*... * Vattel donne une grande extension à ces principes de l'école de Grotius. « La neutralité, dit-il, dérive de l’indépendance de chaque nation... ■ Une idée lui apparaît, mais comme une lueur douteuse et vaoiUante sur l’horizon. C’est un état de choses dans lequel les nations adopteraient une paix perpétuelle. 11 voit dans la loi chrétienne le principe de cette paix conforme à futilité publique. < 11 faudrait rappliquer au droit public, et ce serait, dit l’illustre juriste, le bonheur de l’humanité. Les nations se communiqueraient leurs biens et leurs lumières, et la science s’occuperait de notre bonheur autant que de nos besoins. Le monde serait comme une grande république dans laquelle les hommes vivraient en frères. Pourquoi cette idée n’est-elle qu'un

' Grotius, De pace et belle.

• Puffendorf, De jure naluree et genlium.

* Wolf, Corpu* pkilûuph.

Page 1