‹ Du PapeChapitre 125 sur 192 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

GRÉGOIRE X. — BONIFACE VIII. — PIE II. — SIXTE IV. — ALEXANDRE VI. — JULES II. — LÉON X.

Grégoire X appelle à l’Empire les Habsbourg. — Réroluiion dans les conditions temporelles de la Papauté. — Formation des Etats pontiflcaiix.

— Affaissement spoptaii'é do l'Empire et do la Papauté. — La royauté du Pape marque la décadence de la Papauté. — Position anormale du Pape-roi. — Bonifare VIII. — Les Papes à Avignon. . — Situation générale de l’Europe. — Colà tUenzI. — Déclaration d’indépondance de l'Empire. — Schisme d’Occident. — Deut Papes régulièrement élus. — Conciles de Piso, de Constance et de Bile. — Trois Papes régulièrement élus. — Déclaration des Etals. — Esprit original de Pie II. — Sixte IV appelle les Suisses en Italie. — L’inquisition en Espagne. — Alexandre VI et Moeliiarel. — Jules il et son prétendu patriotisme.

— Ligue de Cambrai. — L’eaprit d’opposition se propage. — Léon X et François I". — Apparition de Luther. — Danger couru par la Papauté.

— Elle est sauvée par l’esprit espagnol et l’épée de Cliarles-Quint. — Le concile de Trente. — Les Jésuites et les Dominicains. — L’Italie au avi* siècle.

Après Grégoire IX et innocent IV, la Papauté reste fermement assise sur la croyance religieuse ; mais elle perd sensiblement de cette élévation du génie et de l’énergie humaine qui donne une sorte de majesté historique aux faits même qui sont dépourvus de moralité. Nous ne verrons plus les foudres de l’Église ni aussi promptes ni aussi terribles; la cour de Rome sera ré-

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duile à exercer une influence moins bruyante et plus rcïstreinte. Mais il lui reste encore un effort direct à taire dans le cercle vicieux où elle s’est enfermée avec son système de protection étrangère.

Charles d’Anjou n'avait été appelé en Italie que pour ajouter son nom à celui des princes que la Papauté y faisait descendre, les uns après les autres, pour y comprimer les forces nationales en s'épuisant eux-mêmes. Le Saint-Siège lui avait imposé la condition expresse de ne jamais songer à établir un royaume italien. Charles avait promis avec serment; mais la tentation fut plus forte que la foi jurée. A peine fut-il assis sur le trône de Naples qu'il voulut régner en même temps sur la Toscane et la Lombardie, ne prenant toutefois à l'égard de ces dernières provinces que le titre de vicaire du Saint-Siège. Grégoire X, en arrivant au pontificat, le trouva tellement puissant qu’il en fut alarmé. N'osant l'attaquer de front, il eut l'idée de l'envoyer, à la tête d'une croisade en Palestine, conjurer, lui disait-il, les thuigers qui y menaçaient les chrétiens. Mais le goût des croisades était passé, et Charles d'Anjou moins capable que tout autre de se passionner pour une expédition de ce genre. Grégoire voyant le peu d'enthousiasme de Charles pour renouveler les prouesses des paladins, eut recours à l'autre grand moyen. Le royaume italien allait se fuii‘c ; il prévint sa création en tirant de son tombeau l'Empire.

Il y avait en Allemagne un prince obscur et pauvre, dont la famille avait toujours serv’i le parti guelfe. C'était Rodolplie de Habsbourg qui, dans un pèlerinage à Rome, .s'était recommandé au Saint-Siège. Rodolphe était intelligent. La médiocrité de sa position ne com-

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portail pas celte responsabilité de cliel' de parti et cette puissance propre qui avaient rendu si redoutables aux pontifes les princes sortis des maisons de Souabe et do Brunswick. Rodolphe pouvait donc être pour le Pape un instrument plus docile que les empereurs précétlents. Grégoire le désigna aux princes électeurs et au clergé d’Allemagne, et il fut élevé au trône. Le premier .soin de ce nouvel empereur fut do prendre les armes contre Charles d'Anjou pour le chasser des provinces italiennes censées appartenir à l'Empire. Le Pape menaça de son côté l’-Angevin, et ce fut assez pour le décider k abandonner le vicariat dont i! s’était investi lui-niéme, et à se confiner dans son royaume de Naples oii il trouva une lin qu’il avait méritée, et rendant le nom français odieux aux Italiens en général, cl aux Siciliens en particulier, par son despotisme et son orgueil.

Ici se place une révolution considérable. La Papauté, après tant d'inutiles efforts pour assouplir cet Empire qu’elle avait créé en vue de frayer le chemin à la domination théocratique jusqu'aux confins du monde, avait fini par penser que si elle possédait un royaume, même restreint, elle pourrait, par ses propres forces, dompter les Romains, assurer l’exercice de son indépendance et se pas.ser d Cmpereur. Grégoire X et Rodolphe de llalisbourg signent en conséquence une charte qui met tin aux guerres de la Papauté avec l'Empire. Celte charte sépare fimir la première fois les provinces italiennes qui dépendront du Saint-Siège, de celles qui continueront k relever de l'Empire germanique. Ainsi la Papauté .s'afl'aissail dans un coin de l'Italie, et se résignait k devenir une principauté comme

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une autre. Ce qu il y avait de curieux dans ce partage prosaïque, c’est que les litres invoqués dans l’acte en faveur du Saint-Siège n'étaient autres que les donations de Pépin, de Charlemagne et de Louis le Débonnaire. On ajouta à ces désignations surannées les terres de la comtesse Mathilde, la Marche d’Ancône, l'Emilie et la Pentapole. Le prudent Rodolphe n'hésita pas à se désister de la suprématie illusoire de l'Empire sur Rome, tombée en désuétude depuis qu’innocent 111 se l’était appropriée. C’est ainsi que le Pape fut confiné dans ce que l’on a appelé depuis lors, jusqu’à ces dernières années, les États pontificaux, et qu’il devint souverain temporel dans l’acception restreinte et directe qu’on donne aujourd'hui à sa souveraineté.

Nous ignorons si les défenseurs du pouvoir temporel ont réfléchi à l’effet que produisit celte révolution. La vérité est que dans l’état de paix qu’elle lui créa, la Papauté perdit immensément de son éclat. L’abaissement de l’Empire, au lieu de l’avoir agrandie, l’avait effacée. Lorsque la lutte cessa, l’intérêt cessa aussi; le double prestige attaché à la Papauté et à l’Empire se dissipa et l’on s’aperçut qu'ils n'avaient vécu l'un cl l’autre que des émotions que les peuples trouvaient dans un antagonisme considéré comme avant pour objet la souveraineté. Tout le monde au moyen âge avait rattaché quelque chose de ses sentiments à l'intérêt politique et religieux que représentait la lutte de la Papauté et de l’Empire; cette lutte épuisée ainsi que celle des croisades, la Papauté n'affectait plus au même degré les esprits, et son rôle dans le domaine politique semblait achevé. Elle pouvait bien retenir dans sa nouvelle pos^ lion toutes les illusions de la théocratie universelle;

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mais incontestablement cette grande théorie se trouvait atteinte du côté dos croyances. Père de tous les fidèles, parlant au nom de tous les peuples, le Pape se donnait le droit de les intéresser tous à ses combats comme à son autorité ; mais du jour où il n'aurait des démêlés que pour ses États et des querelles qu'avec des voisins pro domo suâf l'intérêt général devait naturellement diminuer. Les Papes, qui avaient pu soulever contre l’Asie musulmane tous les princes et peuples chrétiens, n’avaient jamais pu faire une croisade pour se maintenir à Rome; on se rappelle que (7régoiro VII invoqua vainement leur assistance pour ne pas mourir en exil. D’un autre côté les besoins particuliers venaient att'ccter le Pape-roi. Il lui fallait une armée, une administration, se maintenir en prince temporel. Sa souveraineté ne reposait plus uniquement sur ce principe abstrait du salut des âmes quelle avait invoqué et qui lui donnait les apparences d’une mission divine, mais sur les intérêts les plus positifs et les plus vulgaires. Le ciel de la Papauté s'était donc abaissé .sur un coin de terre, et le Saint-Siège laissait aller la donation de Constantin pour celle de Charlemagne. Si cette abnégation faite entre deux chimères n'était pas le renoncement du l'api* aux prétentions de la souveraineté universelle, elle était tout au moins un aveu de son impuissance à la réaliser au moyen de l'instrument politique qu'elle avait cru trouver dans une fiction analogue à elle-même, l'Empereur universel.

Le Pape-roi du reste prenait une place singulière parmi les souverains de l’Europe et y devenait un personnage indéfinissable. Comment en effet concilier la modestie de sa nouvelle situation avec la grandeur sans

égale que la chrétienté lui avait crue jusque-là sur ses propres aflirmations? A quel degré de la hiérarchie monarcliique le placer? On a beau dire que la souveraineté n’est ni grande ni petite; dans les circonstances critiques et décisives, l’égalité des rois est aussi chimérique que celle des citoyens. Le Pape était devenu un prince du troisième ou quatrième ordre, et la considération particulière qu’il pouvait encore tirer de son caractère religieux n’était pas tellement compatible avec le mouvement des affaires qu’elle pût constamment en éviter le choc et résister à l’épreuve des intérêts purement temporels. On pouvait donc prévoir que la Papauté, en cessant de combattre l’Empire sans se retirer du monde temporel, mais en s’y confinant au contraire dans une position plus que secondaire, se verrait exposée à des luttes moins glorieuses que par le passé, et pour lesquelles elle invoquerait vainement le prestige religieux et la protection étrangère. Il lui faudrait recourir à toutes sortes de ruses et d’expédients pour jouer encore, bien ou mal, un rôle en rapport avec ses inspirations théocratiques , exercer une action occulte sur chacun des gouvernements chrétiens, les diviser en vue de maintenir sur eux une influence, ourdir des ligues, .se mêler de tous les dift'éreiids, et rarement dans un but pacifique. Aurait-elle des démêlés directs avec un prince puissant, ou peut prévoir que celui-ci enverra des soldats contre son faible État, saisira ses provinces, et que la Papauté se verra humiliée dans cette ombre de royauté où elle sera incapable de se soutenir par scs propres forces...

Le pontificat de Boniface VIII met à jour la misère d’une semblable situation. Ce pontife voit faillir com-

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