CHANTRE XIV
LA SUPRÉMATIE UNIVERSELLE DES PAPES, JUGÉE d’aPRËS LES RÉSULTATS SOCIAUX.
La Papaulc, au moyen àgc, possède incontestablement la suprématie univiTsrllc. — Sa responsabilité. — Aspect général de la prospérité des nations dans l'anliqiiiU'. — Misère des peuples du moyen àgc. — Comparaison entre l’Empire et la Papauté. — Comparaison du l’État romain au moyen àgc avec les États italiens devenus indépendants. — Désordre et incapacité du gouvernement des Papes do temps immémorial. — Ti'-moignage de la diplomatie française, des agents de r.Antricheet de divers auteurs non suspecta d’hostilité envers leSainl- Giég«. — La cour de Rome et les Romains sont d'accord do l’impossibilité de toute réforme sérieu.se. — Caractère vrai du gourernement dn Pape. — Nécessité de le supprimer.
Quand il s'agit de juger une institution du premier ordre, sa moralité et ses œuvres, on lui doit, et l’on se doit à soi-même, pour la garantie de sa eonscience devant Dieu et de son honneur d'écrivain devant les hommes, les témoignages de l’histoire. Nous avons apporté ces témoignages dans la question de la Papauté, et nous venons maintenant lui demander ce qu’elle a fait, durant l'espace de di.\ siècles, pour le bien des peuples et pour l'humanité. A-t-elle répondu à cette responsabilité suprême qu’elle avait osé assumer
en s'établissant sur les empires depuis le viii* siècle, et rendu les hommes meilleurs et plus heureux?
Assurément, la Papauté possédait le pouvoir tout entier au moyen âge et la direction universelle des affaires publiques. Sa puissance était organisée à l'imitation complète de l’ancien Empire. Qu’on se représente, en effet, le Pape à la tête du concile œcuménique composé des prélats de tout funivers chrétien, entouré de ses cardinaux, des généraux des ordres, disposant du bras des princes, et ayant pour tout surveiller une hiérarchie organisée jusque dans les replis de la société, et (ju'on dise si ce n'élail pas là toute la forme du gouvernement des Césars ; l'empereur avec ses ministres, son sénat, ses généraux, ses consuls et les rois ou amba.ssadeurs des nations soumises? L’Eglise du Pape, dit-on, était un pouvoir spirituel seulement, un gouvernement des âmes! La distinction est spécieuse. 11 n’y a pas deux souverainetés, il n’y en a qu'une seule. Rien n’a été plus funeste aux peuples que l'idée admise de deux pouvoirs souverains dans la même société : l’un gouvernant l’esprit, l’autre commandant au corps. Ce manichéisme divisait les facultés de l’homine et celles des États; il y entretenait une perturbation constante, paralysait les dispositions régulières au progrès et était une source inépuisable de commotions violentes et de guerres. Une autorité qui ordonne et une autre qui défend à l'homme et à la société en même temps, c'est autre chose qu’une discussion ou une opposition parlementaire : c'est un principe flagrant de discorde dans les sentiments du devoir et dans la législation. Aussi, dans leurs luttes fréquentes, les empereurs et les Papes n’eurent pas d'autre but que celui d'échapper chacun
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de son côté à ce qu’il y avait d'anormal et de monstrueux dans l’idée d’un pouvoir à deux têtes, et de dégager la réalité d'une souveraineté unique.
Mais à partir des descendants de Charlemagne, tant que dure le moyeu âge, le pouvoir du Pape reste toujours vainqueur dans ces luttes gigantesques. Disposer directement de la couronne impériale et indirectement au moins des autres couronnes, changer les princes comme de .simples employés, n’est-ce pas être souverain au suprême degré? n'est-ce pas posséder l’omnipotence qui efface tout et dit hardiment : Je suis le pouvoir? Des rois et des empereurs, dans le temps dont nous parlons, ont pu écrire des chartes, protester bien haut, comme nous l’avons vu, se croire en un mot souverains de leurs États; ils se trompaient. Mais la cour de Rome, plus experte en semblable matière, plus forte en logique, savait qu’elle régnait en maîtresse absolue sur les hommes et sur les choses par son pouvoir spirituel. Les princes, de gré ou de force, étaient les vassaux du Pape, et leur pouvoir était à peine une administration secondaire. La Papauté, nous ne nous abusons point, était le pouvoir suprême, unique et total, après qu’elle eut enterré, âgée d’un siècle à peine, la dynastie carlovingienne. 11 y eut encore des empereurs, il est vrai, à la succession romaine, allemands, italiens, espagnols ; mais le Pape continuait de leur mettre la couronne sur la tête, prosternés à ses genoux, après y avoir versé l’huile sacramentelle du droit divin.
Des contestations s’élevaient sur ce point, il est vrai ; les princes n'avaient pas constamment une foi inébranlable en l’infaillibilité du Pape et de son autorité divine ; mais en ces temps-là on ne bravait pas impunément
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l'excommunicalion, l’inlerdil et les anulhènios, comme on le fait de nos jours. De telles mesures jetaient la terreur parmi des peuples superstitieux, tenus en laisse par le clergé, et toujours prêts à être lancés sur les princes récalcitrants, qui se voyaient ainsi obligés de se soumettre à la cour romaine, sous peine d’être dépossédés. Un Henri V, un Barberoussc, lui résistaient-ils en face, elle laissait le cheval s'émanciper sous la rêne, et au bout de quelque temps le Pape faisait baiser son soulier à l’un et tenir son étrier à l’autre ; Henri IV et Frédéric 11, les plus braves de tous, finirent par être brisés. La Papauté régnait donc là où elle ne gouvernait pas, et régnait de haut sans partage; car audessus de ce laïque couronné, qu’on appelait empereur ou roi, elle élevait jusqu'à son dernier clerc. Sa gloire et son orgueil n’étaient pas de commander directement à des peuples, et de pousser une foule avec la main. Plus haut placée, dans le ciel artificiel qu’elle s’était fait, et sous le prestige emprunté à la Divinité, elle ordonnait d’ordonner, et voilà ce qui faisait vraiment le caractère de son pouvoir souverain.
Il ne manque pas de bons esprits, nous le savons, qui veulent que les empereurs du moyen âge aient maintenu, comme les empereurs de Constantinople, leur souveraineté sur les Papes. C’est bien là l’opinion émise dernièrement encore au Sénat de France, et dans un livre, par un de nos amis politiques, babile orateur et savant écrivain*. Mais, évidemment, les eft’orts que firent quelques-uns des successeurs de Charlemagne pour imposer aux Pontifes un serment toujours évasif
* Bonjean, Pouvoir temporel de la Papauté.
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ne conslataientque des faits stf'riles; tandis que l’autorité morale des Pontifes, momentanément abaissée sous la violence, se relevait chaque fois plus haut sur l'Empire. Faut-il se dissimuler ici la vérité, pour la chimérique filiation d’un droit impérial qui aurait survécu à l’action du pouvoir spirituel? La vérité est que le droit suprême était du côté du Pape, puisque l’assentiment général lui était acquis, et qu’il n’y avait du côté des empereurs que la force matérielle, s’inspirant de l’instinct de la conservation. Les deux éléments associés dans le pacte nébuleux de Léon III et de Charlemagne allaient logiquement à la classification que leur assignait la légende : < Saint Pierre avait reçu tous les pouvoirs, au ciel et sur la terre, et les avait délégués aux évêques de Rome ses successeurs. Ij& grand Constantin, pour un motif si digne de son respect, avait abandonné la ville de Rome au Pontife, et, par une donation expresse, lui avait attribué la couronne impériale d’Occident, pour en disposer. » Telle était la théorie ; Charlemagne avait fait semblant de l’admettre, et cru que la puissance impériale imposerait au prestige du Pontifo ; il s’était trompé. Ses successeurs furent obligés de plier ; le Pape leur donna et leur retira la couronne à son gré, et prouva ainsi que la souveraineté n’est pas dans la matière, mais dans l’esprit, cet esprit ne fût-il qu’une fiction accréditée.
Le droit divin était donc là dans son omnipotence ; et, pour l'honneur de l’humanité, les peuples étaient conséquents à leur croyance ; le pouvoir de l’empereur se voyait vaincu par un pouvoir supérieur, parlant à la conscience, et restait dans le domaine du fait. Nous sommes donc autorisé à dire à la Papauté : Puisque
VOUS avez dominé et dirigé le pouvoir universellement, rendez compte aux sociétés de votre administration civile, de votre législation; montrez vos lois, votre économie politique, votre agriculture, votre industrie, vos travaux publics! Voyons d'abord, comparativement à l’antiquité romaine, dont vous avez pris la place, ce que vous avez fait pour développer en l'homme ce principe de l'intelligence et du progrès que Dieu a mis en lui, comme pour en faire son collaborateur, anoblir sa nature et améliorer le sort de l’humanité ?
Rome l'antique n’était pas seulement nommée la reine du monde; on l’appelait aussi la source des lois et de la prospérité, et c’était déjà un grand spectacle que ces lois et celte prospérité dès les premiers temps de l’Empire. Il fut donné à Auguste d’abandonner le projet ambitieux de conquérir tout l’univers, et son siècle fut un phénomène de richesses et d’éclat, non-seulement dans la capitale que cet empereur, comme il le disait, avait reconstruite en marbre après l’avoir trouvée bâtie en briques, mais encore dans toutes les provinces que la conquête ou le vœu des peuples lui avaient soumises. L’enceinte de Rome, où l’on compte à peine aujourd’hui cent cinquante mille habitants, en contenait alors douze cent mille. L’Italie, nation de vingt millions à peine, en possédait, d’après un recensement fait par l’empereur Claude, quatre-vingt-dix millions, et s’éleva plus tard jusqu’à cent vingt millions'. Jamais, dans ce temps-là, on ne parla de ces affreuses famines qui, durant le moyen âge, ravagèrent souvent ce pays et l'Europe.
' Gibbon, Hutoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain.
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L’agriculture, l'industrie et le commerce de cette belle contrée donnaient l'exemple et l'essor à l'économie générale, sous les sages lois qui la gouvernaient.
L'esprit des améliorations se propageait rapidement en deçà des Alpes et jusqu'au fond de la Grande-Bretagne, où des montagnes étaient abattues pour faire place à des habitations commodes et élégantes. Londres surtout s’enrichissait par le commerce, en rivalité avec York qu'elle remplaçait comme capitale. Les provinces formant aujourd’hui la France imitaient rapidement la magnifique prospérité de l'Italie. Marseille, Nimes, Arles, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Autun, 'Vienne Lyon, Langres, Trêves, étaient déjà célèbres, et la condition de ces villes ne le cédait point à ce qu’elle est aujourd’hui
Du temps de Vespasien, l’Espagne avait trois cent soixante villes, que Pline énumère avec soin et dont il peint la magnificence L’Afrique aussi en comptait un grand nombre dont la prospérité allait chaque jour croissant; Strabon le géographe en compte trois cents’. En Orient, sous les Césars, la partie de l’Asie devenue romaine contenait, au rapport de Josèphe, cinq cents villes bien peuplées, comblées des biens de la nature et du travail, et embellies par les arts, dont elle offre encore d'imposants vestiges dans ses ruines. Sous le règne de Tibère, cet empereur hypocrite qui, en montant sur le trône, avait dit : * que toutes les pensées et les paroles devaient être libres, » onze d'entre ces villes se disputaient l'honneur de lui élever un temple. Le sénat
‘ Gibbon, Histoire de la décadence.
’ Pline, Histoire naturelle.
' 9>lva.hon, Géographie.
examina la question et jugea que quatre seulement n'étaient pas capables de faire sans se gêner une telle dépense. De ce nombre était Laodicée, qui offre encore aux yeux du voyageur des ruines d’une magnificence capable de donner la plus haute idée de celles qui avaient obtenu la préférence, et particuliérement de Pergame, Smyrnc et Éphése, qui se disputèrent longtemps le premier rang en Asie '.
Les capitales de la Syrie et de l’Egjple étaient d'un ordre encore plus élevé et n’avaient fait qu'accroître leur prospérité sous l’Empire. Antioche et Alexandrie regardaient avec dédain une foule de villes et cédaient à peine la dépendance à Rome elle-même. Toutes les grandes villes et contrées étaient unies entre elles et avec la capitale par de grandes routes pavées qui, partant de la grande place de Rome, traversaient Tltalie, pénétraient dans les provinces et ne se terminaient qu’aux extrémités de ce vaste Empire. On perçait les montagnes, on jetait des ponts sur les fleuves les plus larges, et des aqueducs s’élevaient de toutes parts en forme de monuments. Enfin on exécutait des travaux immenses en tout genre, qui attestaient le progrès incessant du génie, de l’aisance et de la civilisation. Combien, à ce point de vue, l’antique Rome ne montra-t-elle pas de sagesse et d'humanité, en comparaison de la Rome du moyen âge, et combien plus sensée n’était-elle pas dans l’exercice de la souveraine puissance! La première fit creuser de main d’homme son port d'Ostie que la seconde ne put pas même entretenir, et des-
' Josèphe, De Bell. jud.