‹ Du PapeChapitre 145 sur 192 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

prérogatives qui l’avaient distinguée jusqu’alors*. ■

Si, après avoir constaté l'infériorité du gouvernement pontifical , comparativement aux autres Etats d'Italie , nous restreignons encore nos observations à l’économie intérieure et à l'administration de ce gouvernement, nous avons à déplorer des abus bien autrement tristes que son incapacité, et qui prouvent que le mélange incessant du spirituel et du temporel y avait éteint tout sentiment de moralité. A partir du xv' siècle, l’État pontifical et le Trésor furent continuellement dépouillés non-seulement pour le luxe et les plaisirs, mais encore pour enrichir les familles et les créatures des Pontifes.

Le pape Nicolas III, de la maison des Orsini, introduisit ce genre d'abus appelé le népotisme, qui consistait à faire participer les familles des Pontifes à la gestion des affaires publiques et à la souveraineté. Il ne fut pas plus tôt sur le siège pontifical qu'il envoya demander, pour un de ses neveux, la fille du duc de Salerne. Cette proposition fut repoussée avec des preuves non équivoques de mépris. Le duc répondit que les chausses rouges ne donnaient pus droit de s'allier à la famille des princes. Le Pape , irrité, ôta au duc le titre de vicaire pontifical et de sénateur romain , et déclara que désormais les princes ne pourraient revêtir ces dignités. Il en gratifia son neveu.

Caliste III avait donné à ses proches les immenses richesses d’où sortit la fortune scandaleuse des Borgia.

Sixte IV donna à son neveu Riario les principautés d’Imola et de Forli.

' Sismondi, Rep. Uni. du motfeii Age.

Alexandre VI donna à son fils, César Borgia, le duché de Romagne.

Jules II donna à son frère, de la Rovera, la principauté de Sinigaglia et le duché d’Urbin.

Paul III dota Pierre-Louis Farnèse, son fils, des duchés de Parme et de Plaisance; il le nomma, en outre, gontalonier de l’Eglise, ce qui fournit à ce favori l’occasion et le loisir d’outrager le jeune évêque de Fano, aussi distingué par la beauté de sa personne que par sa piété. Paul III donna encore à Horace Farnèse, son pyetit-fils, le duché de Castro.

Jules III donna à Baldorino del Monte, son frère, le duché de Camerino ; mais il s’occupa plus particulièrement de faire la fortune d’un jeune mignon, qu’il créa cardinal à l’âge de dix-sept ans , et que son successeur se vit forcé de chasser de Rome pour sa conduite scandaleuse.

Durant son long pontificat, Paul V combla ses neveux de richesses. Une partie considérable de l’Agro Romano fut donnée par lui aux Borghèse.

Urbain Vlll fut encore plus prodigue des biens du Saint-Siège envers ses neveux, les Barber ini. Durant un règne de vingt et un ans, il leur abandonna entièrement la direction des affaires de l’Église, et leur assura plus de cinq cent mille écus de rentes. Les richesses ne leur suffisant pas, il leur fallut encore des honneurs et des fiefs. Ils voulurent avoir les duchés de Castro et de Ronciglione, et poussèrent le Pape à déclarer la guerre à Édouard Farnèse, qui les possédait, sous prétexte que celui-ci avait des dettes à Rome qu’il ne payait pas. Il fit, de plus, prince de Palestrina un de ses neveux.

Grégoire XIII procura à son fils, Jacopo de Buon-

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compagni , le marquisat de Vignola , dans le Modenais , et les seigneuries de Sora, Arpino, Âquino et Arce, dans le royaume de Naples, avec le titre de duc.

Grégoire XIV fit son neveu duc de Monte-Marciano.

Clément VIII chercha, les armes à la main, une principauté aux Aldebrandini, en Toscane.

Paul V fit cardinal son neveu, Scipion Borghèse , qui possédait cent cinquante mille écus de rentes. — Marc-Antoine Borghèse fut investi de dignités temporelles, et obtint plusieurs palais dans Rome, avec des villas aux environs, et la principauté de Sulmona, dans le royaume de Naples.... En 1620, cette famille avait reçu, outre des valeurs immenses en pierreries, vaisselle d’argent, tableaux et carrosses, des sommes fabuleuses. Le Pape donna encore aux Borghèse, ses parents, de quoi acheter quatre-vingts terres dans la campagne de Rome et d’autres propriétés dans les États de l’Église.

Innocent X n’eut que des nièces; mais elles étaient célèbres par leur beauté , et ce fut pour lui un motif de plus de les enrichir.

Alexandre Vil avait fait vœu de ne pas donner un seul écu à ses parents, et les tenait éloignés. Son confesseur, Pallavicini , était fier d’une telle résolution et disait qu’elle devait immortaliser le Pontife. Malheureusement les courtisans étaient là, et avec eux les jésuites, qui sont partout. Le père Oliva, directeur de leur collège, décida le Pape à faire venir ses neveux, en assurant nettement que le Pape commettait un péché mortel en tenant éloignés des parents , plus propres que des étrangers à inspirer confiance aux ambassadeurs dans

leurs relations avec le Saint-Siège. Une Ibis le Pape décidé à entrer dans celte voie, il poussa ses largesses jusqu'aux membres les plus éloignés de sa famille. Les Grégoire XV, les Clément XIII firent de même'....

Enfin, sur le déclin du siècle dernier (1775), et quand on croyait ce genre d'abus entièrement tombé en désuétude, l'attention et la louange furent appelées sur des travaux considérables entrepris par Pie VI en vue de dessécher les marais Pontins. Ces travaux ne furent pas plus tôt achevés que le mobile qui avait 'poussé le Pontife à celte entreprise coûteuse se manifesta d'une manière étrange. Ou le vit faire cadeau à son neveu, le duc de Braschi, des terres arrachées aux eaux, et en former un domaine indivisible de la grandeur d'une petite province. Une semblable faute eut pour conséquence d’écarter les capitaux qui se présentaient pour fertiliser ce sol, qui retomba bientôt dans son état naturel et infect. Pie VI ajouta à ecl acte de munificence envers l'un des siens divers monopoles sur le commerce 'et les grains, dont les populations et l'agriculture eurent beaucoup à souffrir.

* Voir, pour plus de détails sur les abus du népotisme, un livre intitule : U fiipotetifno, <667 ; Ranke, Hitioire de la Papauté; Sismondi, Itep. Haï.; Machiavel, les Légations; Raynaldi, Annal, eccles.; de Thou, Histoire universelle; de Tournon, Éludes stalUt~ tiques sur Rome.

M. de Tournon était préfet de Rome de 1810 à 1814. II donne sur l'état de la propriété dans les États pontificaux les détails suivants : L'o^rro romano est le patrimoine de cent treize familles occupant une superficie de 126,000 hectares, et de soixantequatre corporations qui en possèdent 75,000. Parmi les premières , on remarque le prince Borghèse , propriétaire de 22,000 hectares; le duc Sforza Cesarini, de 11,000; le marquis Patrizi, de 5,800; M. Pantilo di Pietro, de 5,600; le prince Chigi, de 5,400, etc., etc., etc.

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Outre les principautés et les monopoles, on a pu constater que des sommes énormes avaient été détournées et englouties dans l'abîme du népotisme. Ces faits eurent surtout lieu lorsque les Pontifes se furent aperçus que la distribution des souverainetés territoriales affaiblissait trop l'État pontifical, et que l’un d’eux, alarmé de tant d’excès, eut rendu une bulle pour les interdire. Mais si les Papes furent d'accord sur ce point, ils le furent également pour faire à leurs parents des largesses pécuniaires, en sorte que l'abus changea de forme sans changer de nature, et c'était toujours la catholicité et le peuple des Romagnes qui faisaient les fortunes des familles pontificales.

Ainsi Sixte-Quint avait donné à un de ses neveux le cardinalat avec cent mille écus de revenus ecclésiastiques, somme énorme pour le temps. Il avait acheté pour un autre la principauté de Venafro et le comté de Celano, dans le royaume de Naples.

Clément VIII avait donné aux Aldobrandini plus d'un million d éçus. Les Borgbèse avaient reçu autant de Paul V, et Ludovisio de Grégoire XV.

On a compté que les Barberini tirèrent d'iirbain VIII cent cinq millions d'écus dans l'espace de vingt et un ans, qui fut celui de son pontificat. C'est ce pontife qui. sur la fin de sa carrière, eut, dit-on, quelques scrupules au sujet des largesses de cette nature. 11 nomma, en 1640, une commission de théologiens pour mettre sa conscience en repos. Les théologiens répondirent « que le Pape était en droit de faire présent aux siens de l'excédant des revenus de sa principauté temporelle et des économies qu'il réalisait. Ils dressèrent même à ce sujet un règlement général, et établirent que le Pape

pouvait, en toute conscience , fonder pour un neveu un majorât d'un revenu net de quatre-vingt mille écus!... • Ils eurent ruUention de s’occuper aussi des fdles, et portèrent la dot des nièces à cent quatre-vingt mille écus. Les théologiens en question étaient des jésuites alors tout-puissants. Vitelleschi, leur général, fut consulté sur ce règlement; il en trouva les dispositions modérées et y donna son assentiment.

Quelques années après, les Barberiiii amenèrent la guerre de Castro contre les Farnèse pour d’autres neveux qu'ils voulaient doter. La guerre tourna mal pour le Pontife, et Urbain VIII, sous le coup de scs revers, eut de nouveaux scrupules. Il réunit ses théologiens, et leur fit examiner celte question : « Le Saint-Père n'a-

• t-il pas trop favorisé ses neveux? » La docte commission répondit : « Les neveux de Sa Sainteté s’étant fait « de nombreux et puissants ennemis, il est juste et « même nécessaire, pour l’honneur du Siège aposto- ■ lique, de leur laisser les moyens de conserver, en

• dépit de ces ennemis, une considération qui ne puisse « être abaissée après la mort du Pape*. » La eonsidération des neveux et nièces d'Urbain fut-elle grande après sa mort? nous l’ignorons; mais aucun d’eux ne voulut se charger des frais de ses funérailles, qui furent faites, dit-on, misérablement.

Les monstrueux abus du népotisme rencontrèrent néanmoins la répugnance de quelques Pontifes. Quand Pie V arriva au pouvoir, sa probité fut alarmée de voir ainsi déchirés les Etats romains. Il rendit, en 1567, une bulle portant qu’à l’avenir les Papes jureraient, à leur

, ' Nicoletti, Vüa del Papa Orbano VIII.

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