CHAPITRE XV
ment établie aux frontières contrôle les communications oflicielles qu’il envoie aux évêques, et au besoin les supprime. Sous ce rapport, qui est bien, je crois, la principale chose à considérer dans ce qu'on appielle l’indépendance du Saint-Siège, le pouvoir temporel est donc d’une absolue nullité. 11 ne donne pas un appui plus efficace à l’excommunication lancée contre les princes, et ne saurait faire relever nulle part les bûchers de l’inquisition, ni déchirer un livre mis à l'index par le saint office. 11 ne peut pas même garantir le Pontife contre le mécontentement de ses propres sujets. En sorte qu’on chercherait vainement à quoi peut servir au Pape le gouvernement de son petit Etat, si ce n’est à lui créer une flagrante infériorité parmi les autres souverains. Du temps de Bossuet on savait cela déjà; et si les peuples étaient moins libres et moins éclairés que de nos jours, les princes ne s'abaissaient déjà plus guère devant la Papauté. L'évéque de Meaux en savait bien lui-méme quelque chose ; Joseph de Maistre ne lui a-t-il pas reproché de s’étre parfois mis de leur côté, et d’avoir écrit des menaces au Pape avec la plume (le Louis XIV?...
De Maistre, il est vrai, était bien aise de pouvoir prendre le grand Bossuet en ilagrant délit de versatilité à l’endroit de la Papauté. La raison en est surtout qu’il aspirait à dépasser de beaucoup toutes les prosopopées employées par l’illustre orateur, pour célébrer le veau d’or et le pouvoir temporel. Aussi s’écriait- il avec sa voix de stentor : « Le Pape est souverain ; et comment concevoir une souveraineté sans richesse! Les richesses de l'Église romaine sont le signe de sa dignité et l’instrument nécessaire de son action légitime. Elles furent l’œuvre
(le la Providence, qui les marqua, dès l’origine, du sceau de la légitimité... Sans le Pape il n’y a pas de vrai christianisme; le Souverain-Pontife est la base nécessaire et ujiipiE du christianisme; avec lui disparaît l’unité, c’està-dire l’Église'!... »
Ainsi, voilà des auteurs que l’on peut considérer comme les premiers champions du parti catholique; leurs successeurs ne diront rien de plus fort ni de plus hardi assurément. Est-il possible cependant de tenir un semblable langage à notre génération, et particulièrement en France? Quoi! c’est au nom du christianisme qu’on ose outrager à ce point le christianisme lui-même, et braver les préceptes les plus essentiels donnés au sacerdoce par Jésus-Christ! quoi! l’on vient entasser sous nos yeux ces idées de richesses et de souveraineté pour en former le Pape, et l'on nous dit ensuite que cet amalgame de choses matérielles et mondaines est la base du christianisme; que l’Église n’est pas autre chose que cela, et qu’elle disparait si l’on chasse du temple tous ces vendeurs de mensonges! Oh! nous le déclarons sans crainte de nous tromper, notre époque n’est point assez aveugle pour accepter comme vérités ces fausses maximes; non, le christianisme n’est pas subordonné à la souveraineté ni même à l’existence du Pape; non, l’Église de Jésus-Christ ne tire pas sa dignité des richesses, et sa force de l’empire. L’Église tire sa dignité de sa modestie et des lumières du sacerdoce, et le désintéressement fait 1a première des vertus qui la rendent influente et vénérée. Combien nous croyons préférable
* De Maiftrc, Du Pape, dise, prélim. — I.iv. 11, ch. vi. — Liv. IV, ch. V.
CHAPiTKE XV.
à de Maistre et à Bossuet lui-même en celte matière, l’opinion de deux modestes religieux que nous avons connus, et qui avaient nom Ventura et Lacordaire ! Un jour, le premier s'éloignait tristement de Rome pour ne pas avoir sous les veux les désordres de toute sorte du pouvoir temporel du Pape, et voici ce que disait dans sa simple éloc[uence le second à un clergé qui n’a en vue que les ricîhesses et la domination : « Votre Maître « n’en avait pas et il a vécu. Ne pouvez-vous conquérir « une seconde fois le monde? Et si vous ne le pouvez " pas, pourquoi voulez-vous que le monde entretienne à « grands frais une ombre décédée! Votre tombeau lui « coûte cher si la vie n’y est pas. Entre Dieu et le Iré- « sor il faut choisir une fois!... »
Loin que le pouvoir temporel fasse l'indépendance du Pontife, il le rend au contraire vulnérable. Le Pape fut souvent attaqué de ce côté-là, tandis qu’il ne le fut jamais dans son caractère ecclésiastique. Jamais sous aucun prince chrétien, depuis le iii' siècle, il n’a été mis obstacle à l’accomplissement du ministère spirituel du Pontife, bien que souvent il dépassât les bornes légitimes. Mais depuis que les Papes ont eu un État à gouverner, quand les princes ont voulu agir sur eux, cet État est devenu le côté faible par lequel s'est vue atteinte leur indépendance morale. On sait comment Philippele-Bel, Charles VIII, Charles-Quint et les petits barons eux-mémes s’y prenaient avec la cour de Rome, quand ils la trouvaient opposée à leurs desseins. C'était toujours par le temporel qu’ils la saisissaient. Un jour Louis XIV veut obtenir d’Alexandre VII le duché de Castro pour un Farnèse. Le Pape oppose le serment fait à son sacre de ne rien céder. Le roi met la main sur le
comtal d'Avignon et le Pape cède. Un peu plus tard, dans une circonstance analogue, Louis XV saisit aussi le domaine du Pape et ne le rend qu’à des conditions humiliantes. L'indépendance pontificale était-elle, en ce cas, garantie ou au contraire enchaînée par le pouvoir temporel?
L'exemple suivant tranche la question sous son double aspect. Lors(jue les cours de France, d'Espagtie, de Portugal, de Naples et de Parme demandèrent de concert à Clément XIII l'abolition des Jésuites, question du domaine ecclésiastique, le Pape refusa. Alors, ces puissances imaginèrent de saisir chacune une part du territoire pontifical. Clément XIII, dépouillé du temporel, sut s'en passer et résista héroïquement jusqu'à sa mort; il trouva l'indépendance dans ses convictions et dans sa fermeté. Sou successeur, au contraire, accorda la demande qui lui était faite sous la pression matérielle, et ses Etats lui furent rendus. C’est ainsi que de tout temps le pouvoir temporel mit le Pape à la merci des souverains au lieu de le protéger. N'y a-t-il pas un duché dépendant des États pontificaux que l'on a appelé lei Menotte^s dti Pape, parce que l’on n’avait qu’à s’en emparer pour amener le Pape à composition?
Mais c'est bien pire encore lorsque, ne pouvant se soutenir lui-même sur son trône, le Pape-roi est obligé d'appeler à lui une force étrangère. Où est en ce cas son indépendance? où est sa dignité politique et même spirituelle? qui le protège alors contre son protecteur? Il ne lui obéit pas, dira-t-on ; la protection est un tribut qu'on lui paye, un hommage qu’on lui rend? Belles paroles, vraiment! mais personne ne les croira. Car, bien qu’il y ait assurément un peu de l’ancien \asselage dans