‹ Du PapeChapitre 167 sur 192 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

assurément, les cardinaux réunis en vue de l’institution religieuse, et sans aucun mandat politique, n’ont pu investir légitimement le Pape du pouvoir temporel qu’il exerce. Bien plus, dépossédé il y a douze ans par le peuple, il n'a été rétabli et ne sa voit maintenu que par une force étrangère. Pie IX n'est donc pas souverain de droit, car on n'est tel qu'avec l’assentiment, sinon par l’élection formelle de la nation : Vox pojmli, vox Deil C’est là le principe fondamental du droit. L'antiquité l’avait reconnu, l'Église le consacra dans les premiers siècles, la philosophie et la révolution française l’ont restitué à la société moderne. C’est pourquoi Napoléon 111 disait dernièrement : « Pour que le Pape soit maître chez lui, l’indépendance doit lui être assurée, et son pouvoir librement accepté de ses sujets ‘. «

De plus, une position tout exceptionnelle est faite au Pape par son caractère ecclésiastique. Le Pape eût-il pour lui l’élection du peuple, comme l'eurent à Rome un grand nombre de Pontifes, depuis Grégoire H jusqu’à Grégoire VII, eût-il de plus le droit héréditaire, c'està-dire les deux principes fondamentaux du droit public, son pouvoir temporel, régulier en politique, resterait défectueux et nul de soi au point de vue religieux. Car le précepte évangélique interdit l’empire au sacerdoce sous peine de prévarication, et le prêtre ne peut régner. S’il accepte ou saisit le sceptre, il forfait à l’institution chrétienne; il devient antechrist, et son règne anormal ne produit jamais que scandale et oppression, comme le prouve l’histoire de la théocratie pontificale.

Pie IX, dans son allocution du mois de juin lKh-2 aux

' Lettre du 20 nnai 1862 à M. Thouvencl.

évéques réunis, proteste contre le droit qu'ont les sociétés, chacune en particulier, de se donner un gouvernement de leur choix; mais pour combattre ce grand principe, le Saint-Père en dénature le sens et l'origine. Cédant à la prévention qui le domine contre un monde qu'il ignore, il évoque les vieux fantômes du panthéisme et de l'athéisme, auxquels personne ne songe, et nous dit ; Voilà l'Europe libérale, voilà le siècle, voilà la philosophie, le progrès, le droit public moderne, les mœui*s modernes, les croyances modernes ! Et quand il a groupé de tels reproches, il proclame que « nous faisons découler de la source aride du néant 1e droit souverain des nations; que nous tirons du nombre arithmétique l'autorité, comme on en tire la force, et que, niant l'existence d'une loi divine, nous substituons l’ordre matériel à l’ordre moral!... » Ce sont là, nous le déclarons, de vaines alarmes et des reproches sans fondement. Le sentiment religieux n'est point affaibli parmi nous, et c'est bien parce que la croyance religieuse devient chaque jour plus lucide et plus ferme, qu'elle tend à s’affranchir de la superstition.

La croyance générale, en ce qui touche à l'origine et aux rapports du droit souverain chez nous, a été anciennement partagée par l'Église et a servi à fonder la société chrétienne. Notre droit vient de Dieu, qui nous a donné le libre arbitre avec la responsabilité, et qui verse sans cesse à l'humanité les émanations spirituelles de son être. Notre droit vient de Dieu, dont nous venons nous-mêmes, et dont nous sommes « les enfants et la race, » selon la belle expression de saint Paul, et dont « rien ne sépare nos esprits, » comme l'a dit saint Au-

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gustin*. Nous ne tirons pas l'autorité du nombre des citoyens, comme le dit Pie IX ; le vote individuel est une bataille pacifique, par laquelle nous décidons de la forme du gouvernement aux époques critiques où il a cessé d’exister, et un moyen pour nous d’organiser, à des périodes régulières, la représentation du peuple. Quant à l’autorité morale, c'est autre chose; elle est et demeure dans la nation où Dieu l'a déposée à la mesure des nécessités sociales, et le gouvernement constitué s’en inspire incessamment, comme l’homme et l’humanité s’inspirent à la source suprême, qui est Dieu.

Telle est la théorie du droit souverain des nations, le seul divin. Elle explique, mieux que ne le fait la théocratie pontificale, les liens qui unissent la foi religieuse à la politique des sociétés modernes. Dieu ne nous gouverne pas, de même qu’il ne cultive pas nos terres et ne nous donne pas tout faits les objets qui nous sont nécessaires. Mais sa Providence nous a rendus capables de nous former en société et d’y pourvoir à nos besoins. Après avoir créé l’homme et l’avoir doté de sa propre essence. Dieu a voulu que ce fils de sa parole travaillât et créât sans cesse, comme lui-même et avec lui-même, dans l’alvéole des mondes où il l’a placé. De là le droit de l’homme, de là ses facultés, de là son intime liaison avec son Créateur, à la fois, et avec l’univers créé; de là, enfin, le sentiment toujours croissant de ses forces, de son génie, et sa noble aspiration au perfectionnement et à la grandeur par tous les genres de progrès I

Telle est, disons-nous, le principe métaphysique du

• Actes des Apôli cs, ch. xvii, v. 2.^. — Saint Augustin, De ulil. cred., eh. un. — De Mmic., lib. IV, ch. i.

droit public. Depuis la renaissance, l’expérience l’a trouvé conforme aux intérêts généraux, et cetle conformité l’a fait admettre et l'a irrévocablement fondé. Ce droit, le peuple de l'État romain l’avait comme tout autre et était maître de disposer de sa de.stinée, lorsqu’en majorité, k l’exemple des peuples de Toscane, de Parme, de Modène et de Naples, il s’est donné à l’unité italienne, et rangé en grande majorité sous le sceptre constitutionnel de Victor-Emmanuel. Tout homme donc, tout gouvernement ou puissance qui empêche désormais l’accomplissemetit d’un vœu si légitime, viole le droit et en assume la responsabilité.

Gâté religieux de la quettion.

Nous arrivons à uu point de la question qui nous oblige k quelques mots de critique contre le système de négociations mis en usage avec la cour de Rome, en vue d’une solution. Nous en faisons d’avance nos excuses à des hommes dont nous honorons le mérite et le talent, et que nous ne prétendons égaler en quoi que ce soit. Mais il s’agissait d’un point de départ, faute duquel les bonnes dispositions dans lesquelles on était de traiter les choses au mieux, et de satisfaire tout le monde, devaient nécessairement demeurer à l’état de sentiment.

Ce point de départ, les hommes d’État l’ont négligé par une indift’érence regrettable ou par une prudence exagérée. Ils ont eu tort, croyons-nous, de laisser le Pape se prévaloir d’une croyance établie en des temps où, tout ce qui pouvait faire autorité sur un monde barbare, se recommandait au respect, et de vouloir ré-

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