CHAPITRE XV
Voilà un langage clair et net. Quelle n’est donc pas l'inconséquence des hommes d’État qui, tout en affectant de croire au pouvoir théologique du Pape, ne se soumettent pas à ce pouvoir dans toute l'extension qu'il comporte! Est-ce que l'on marchande l'obéissance à Dieu, ou à un envoyé de Dieu qui a sa patente en règle pour nous commander? Si le Pape avait réellement le pouvoir divin qu’il s’attribue, non-seulement nous devrions soumettre nos personnes, mais encore tout ce que nous possédons, comme faisaient les populations naïves du moyen âge. Les lumières acquises ne feraient qu’accroître notre soumission, et nous ne voudrions pas seulement que le Pape fût roi d’une province en Italie, mais bien assurément du monde entier, comme il entend sérieusement l'être.
Vous allez dire au Pape que son gouvernement n’est pas bon, qu'il faut le réformer. Quoi! le principe es! divin, c’est-à-dire parfait, et vous osez prétendre que le gouvernement qu’il produit est défectueux? Cela ne se peut. L’infortuné Pontife exclame le non possumus et vous bénit pour chasser de vous Satan, c'est tout ce qu’il peut faire. A-t-il à s’occuper des conséquences d’un principe qu’il croit vrai et que vous n’osez lui contester? Et quand même le gouvernement pontifical aurait des défauts dans l’ordre politique, « du moment qu'il « constitue les rapports du monde catholique, toutes < les imperfections qui résulteraient de cette théocratie « romaine ne doivent plus être considérées que comme
• l’humidité produite par une machine à vapeur, dans le
• bâtiment gui la renferme'... » C’est encore l’auge de
' De Maii-Ire, Du Pape, conclusion du troisième livre.
. -ik
l’école moderne qui justifie en ces termes originaux le gouvernement du Pape et l’oppression de ses sujets. Que répondent les diplomates qui ne veulent pas attaquer le mal à sa source? Se retrancheront-ils dans la subtile distinction qui admet l'infaillibilité du Pape en matière spirituelle et la rejette dans les conséquences matérielles qu’elle produit? Alors, nous craignons bien que les diplomates ne soient pas de force à traiter les affaires avec les théologiens.
La vérité est que le Pape ne tient de Dieu et de l’Évangile aucun pouvoir positif. La théocratie établie dans le sens politique, au moyen âge, constate un fait qui se produit constamment dans l’enfance des sociétés pour leur formation. La théocratie est une fiction qui, en se plaçant au nom et comme le représentant de Dieu, dans la conscience des peuples, y puise son autorité et sa consistance. Elle pense et agit pour eux en souveraine aussi longtemps qu’ils sont incapables de penser et d’agir eux-mémes. C’est ainsi que le Pape fut comme la plus haute expression de l’assentiment public qu’ait jamais vue le monde; une figure de l'autorité du genre humain. 11 faussa le principe d’une si grande puissance en supposant qu’elle lui venait de l’Évangile, par concession directe, et pouvait se transformer en un pouvoir politique conforme au dogme religieux. Son rôle a été et sera encore diversement jugé ; mais il est assurément terminé désormais pour ce qui a rapport aux intérêts positifs des peuples. Les sociétés chrétiennes sont aujourd’hui émancipées; tout homme aspire à être Pape dans le monde des affaires et des idées et, à ce point de vue, la Papauté réelle est l’humanité dans l’univers et le peuple dans la nation.