CHAPITRE II
Je tuis envoyé du Seigneur pour prêcher l'Évangile auapauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoticer aux captifs leur délivrance , aux aveugles le recouvrement de la vue, pour mettre en liberté ceux qui sont brisés par les fers' ! Telles étaient les imposantes paroles jetées par le Christ dans la balance où allait être pesée la société (le l’épotjue; le droit chrétien de la morale se levait pour protéger l'homme contre le droit païen de la force.
L'histoire des premiers âges de l’Église nous apprend qu'elle inspirait aux fidèles et particulièrement à ses ministres un entier détachement du monde et des grandeurs temporelles. Disciples d’un maître volontair(‘inent pauvre et humilié, qui avait constamment prêché, par ses discours et ses exemples, la fuite des honneurs et des richesses, et érigé en principe le sacrifice', les prêtres étaient généralement ennemis du luxe et de l’éclat. Ils n’estimaient d’autre bien que la vertu et la piété, et mettaient leur perfection à vivre en dehors du bruit du monde. Bien plus, ils regardaient les honneurs et les hiens de la terre comme des obstacles à l’indépendance de l’esprit chrétien. Les évêques eux-mémes vivaient pauvrement ou du moins avec la simplicité ordinaire aux personnes médiocres. Ils distribuaient généralement leurs biens aux pauvres avant d'entrer dans les ordres*. Les chrétiens avaient généralement bonne conduite ou se voyaient promptement rappelés à résipiscence dans l'assemblée des fidèles.
La soumission au pouvoir était une de leurs obligations
' Saint Luc, ch. iv.
• Tcriiillien, de Pallio, — Saint Cyprien, Épisl. I, ad honaliim, — et Origène, contra Celsum, lit). VIII.
lit;
les plus sacrées. Jamais on ne les avait vus mêlés aux séditions et aux révoltes qui avaient si souvent ensanglanté les provinces romaines et menacé le trône impérial. Au milieu des passions qui les entouraient, ils se montraient disposés à régénérer avec charité une société vieillie et mélangée de tous les peuples et de toutes les religions. Rien de plus louchant que les vertus des chrétiens et des évêques durant les trois premiers siècles de l Église. Si, au temps de Terlullien, quelques-uns eurent la hardiesse de prêcher le refus du service militaire et la désertion du drapeau, ce ne furent que des esprits exaltés, qui interprétaient dans un sens absolu le principe chrétien, et ignorant sans doute qu’ils devaient obéissance aux lois de l'État.
A toutes ces vertus qui rendaient le clergé resjtectaille aux yeux des peuples, les évêques et les prêtres joignaient une application constante et exclusive au service de l'Église. L’évéque présidait assidûment aux prières publiques et à tous les exercices du culte divin; ses occupations ordinaires, comme celles des autres ministres, étaient rinslruction des fidèles et des catéchumènes, la visite des malades et des pénitents, la réconciliation des ennemis. Ils accordaient tous les différends, car on ne souffrait pas que les chrétiens donnassent le scandale de plaider devant les tribunaux des pa'iens. Les fidèles eux-mêmes préféraient au jugement des magistrats l'arbitrage désintéressé de leurs évêques ' et le sollicitaient de part et d'autre.
11 naissait de là, comme dit Fleury, ce respect pour le sacerdoce et cet amour filial qui faisaient tout le pouvoir
' Thomassin, Ane. el nom>. diicipline.
Diqitizcd by Coogit
CIIAPITKF. U.
des pasteurs, car ils if avaient, pour se faire obéir, que la voie de la persuasion el des peines spirituelles : ils ne pouvaient user d'aucune contrainte afflictive
Au milieu de cette société sainte, néanmoins, dès que l’intérét put devenir un a])pàt pour la cupidité, il sc trouva des hommes, et ce lurent des chefs, pour abuser du désintéressement des fidèles. Les dons versés avec dévouement par eux comme devant être distribués aux pauvres, ne reçurent pas toujours cette destination. Les évêques se prirent d'amour pour rornemcnt do leurs temples, et consacrèrent à cet usage les présents des fidèles; mais de la richesse des temples à celle des ministres il if y avait qu'un pas à faire. L'abus était d’autant plus facile que beaucoup de chrétiens , entraînés dans l’idée du communisme de Platon, livraient tous leurs biens aux chefs de l’Église sans leur imposer aucune condition.
Outre celte disposition assez fréquente au désintéressement, des quêtes avaient lieu pour l'entretien du culte et le soutien de la société. Ces quêtes produisaient abondamment. Les chrétiens qui ne donnaient pas de l’argent apportaient des offrandes en nature. Pur l'effet des oblations volontaires en argent et en denrées ou objets mobiliers, les Eglises furent bientôt en position d’acquérir des biens-fonds. Les empereurs, au rapport de Lampride, autorisaient pour l'ordinaire l’acquisitioh de ces propriétés et les protégeaient contre l’injustice et la violence *. L'histoire de la persécution excitée en Afrique par Maximilien-Hercule peut donner une idée
' Fleury, Mœurs de» chrétiens.
’ Lampride, Vie d’Alexandre Sévére.
de la richesse des temples chrétiens en cette partie du monde dès cette époque. Les actes de cette persécution, au rapport de Baronius , nous apprennent que Paul , évêque de Cirthe, en Numidie, remit entre les mains des magistrats de cette ville deux calices d’or, six calices d’argent, six burettes, une aiguière, sept lampes de ce dernier métal et plusieurs autres meubles précieux destinés au culte *.
L'Église de Rome était une des plus opulentes et en même temps des plus libérales. Longtemps avant Constantin, elle s'était montrée en état de subvenir à l’entretien d'un grand nombre de vierges et de pauvres, et même d’envoyer d'abondants secours aux fidèles des provinces les plus éloignées, jusqu’en Syrie et en Arabie*. Elle avait aussi , pour la célébration des cérémonies, des calices d’or et d’argent, relevés en bosses et garnis de diamants. On peut se rappeler que le martyre de saint Laurent eut pour cause la cupidité inspirée par l’appât de semblables trésors.
La société chrétienne grandissait dans toute l'étendue de 1 Empire. Vers la fin du ii® siècle, les chrétiens établirent des synodes provinciaux en Grèce et en Asie, qui, au moyen de correspondances régulières, se communiquaient et approuvaient leurs actes respectifs, et l'Eglise prit bientôt la forme d'une vaste association religieuse. Les évéques commencèrent dès lors à résumer l'importance de la société et à s’efforcer de la faire converger vers l’unité de doctrine. Saint Cyprien écrivit un livre destiné à fonder sur le principe de la confédération la constitution d'une Église universelle,
' Baronius, ann. 30.1.
' Eusèhe, Hist. frrli‘n.
r.HAI'ITHK II.
enliêremeiit distincte du pouvoir temporel des princes.
» Les princes et les magistrats, » écrivait-il avec une satisfaction demeurée pure de tout intérêt matériel, « les princes et les magistrats peuvent s’enorgueillir de leurs droits à une domination terrestre et passagère ; l’autorité épiscopale seule a le ministère de Dieu. Les évêques sont les gérants de Jésus-Christ, les successeurs des Apôtras et les substituts mystiques du Grand-Prêtre de la loi mosaïque*. ■
La société chrétienne était composée généralement ' des pauvres et des travailleurs; cependant Arnobe assure que, du temps de Dioclétien, des hommes du premier rang et du meilleur goût, des savants, des orateurs, des grammairiens, des rhéteurs, des jurisconsultes, des médecins et des philosophes goûtaient la morale chrétienne. Et, en effet, Denys l’Aréopagite du sénat suprême d’Athènes, avait été converti par saint Paul. Quadratus avait composé une apologie de la religion chrétienne, qu’il présenta lui-même à l’empereur Adrien, vers l’an 130. Flavius Clément, consul, avec Domitien, l'an 147, fut martyr avec sa femme Demitilla. Sergius Paulus, proconsul à Paphos; Éraste, trésorier de la ville de Corinthe; Denys, de Corinthe; Athénagore, philosophe athénien ; enfin Origène, Clément d’Alexandrie, Anatole, qui furent des hommes les plus illustres du ni* siècle, faisaient partie des chrétiens. 11 y avait ensuite tout près du christianisme des philosophes éclectiques tels que Ammonius , Longin , Porphyre , Jamblique, Hiéroclès et autres esprits tendant au bien et le cherchant partout où ils croyaient apercevoir une face de la vérité.
' Saint Cjprirn, de UnUale Ecclex.
Telle était la puissance de la doctrine évangélique sur les esprits et sa rapide propagation, qu’on entendait dire de tous côtés que les chrétiens formaient une république dans l'Empire. Les'persécutionsqui survinrent à diverses reprises, au lieu de nuire à la société chrétienne, ne servirent qu'à accroître son influence. Tertullien, dès le commencement du ni' siècle, ne craignait pas de dire, dans son livre contre les Juifs, que « la souveraineté du Christ était plus étendue que ne le furent celles de Nabuchodonosor, d’Alexandre et des Romains eux-mêmes. > La manière dont il s’exprimait à ce sujet, dans son Apologétique, est encore plus remarquable et plus affirmative. « Nous ne sommes que d'hier, disait-il aux autorités romaines, et nous remplLssons déjà votre Empire, vos villes, vos Iles, vos châteaux, vos bourgades, vos camps, vos tribus, vos décuries, vos palais, votre sénat , vos places publiques, et nous ne vous laissons que vos temples. Nous pourrions vous combattre sans révolte, il nous suffirait de nous retirer de votre Empire!...»
Ces foudroyantes paroles d’un écrivain un peu exalté peut-être sont confirmées plus tard par le grave Arnobe', et les auteurs païens portent également témoignage de la même vérité en parlant des progrès du christianisme comme d’un état affligeant de décadence pour l’ancien culte. Cette décadence était incontestable ; mais celle de la société romaine l’était également. Le goût du luxe et de la mauvaise littérature, une inactivité voluptueuse avaient rendu les grands indifféreiUs à la chose publique. Beaucoup d’entre eux vivaient loin de
' Ainebe. Adv. geni.