CHAPITRE U
la ville, employant eu plaisirs les ru liesses accumulées par la conquête. La haute société, enivrée de festins et de pai'fhms, s'ad'uissait à mesure que le Ilot du prolétariat chrétien montait. C'est à peine si les dissertations littéraires émouvaient parfois son indiftereiice. L'Lmpire, en uq mot . se dissolvait par les fondements sous l’action latente du christianisme, et l’on pouvait prévoir le joui’ où quelque ouragan remporterait comme la poussière d'un monument en ruine.
C'est à cet état de choses que le rhéteur Longin, supérieur à cette époque d'indolence, dont il accusait le régime impérial d'être la cause, faisait allusion en disant : ■ Jamais des âmes comprimées ne cunua|trunt « cette véritable grandeur d'âme, si admirée chez les f anciens, qui vivaient sous le gouvernement républi- « cain. Ëncbainées par le prestige qui s'attache à la
■ puissance l'éunic dans un seul homme, les âmes sous « un gouvernement monarchique se corrompent et de- « viennent incapables d'élévation! »....« La gran- • deur de Rome, dit un autre auteur du temps, Am- « mien, avait été fondée sur ralUance de lu vertu à une « bonne administration, et par des lois qui protégeaient « la liberté. Mais quand elle eut laissé s'introduii’c dans < son sein des Césars et leur eut abandonné le pouvoir,
■ le despotisme découragea lu vertu et encouragea le « vice. Ün vit les nobles se livrer à toutes les extrava- « gances. Ce n'étaient plus que dos controverses puériles
■ dans le choix de leurs titres ou surnoms destinés à « faire impression sur le vulgaire. Lu vaine eapémiice » de perpétuer leur mémoire leur fait aujourd'hui mul- « tiplier leurs statues et faire ostentation de leurs ri- « chesses. Us calculent leur considération d'après Télé-
« vHtion de leurs chars et la inagniliceiice de leui-s « vêtements. Ils courent ainsi les imes suivis de cin- « quante serviteurs, et font battre de verges un esclave « pour avoir tardé à leur servir un verre d'eau. Si l'on « veut être introduit chez eux, il faut être joueur ou « messager de leurs secrets plaisirs. Les citoyens so- « bres, savants, modestes obtiennent rarement leur pré- « fêrence. L’objet de leurs plus sérieuses délibérations « est l’apprêt d’un repas. L’envie de s’instruire les prend « rarement; les bibliothèques de leurs pères sont fer- « mées comme des sépulcres où le jour ne pénètre ja- « mais. Ils emploient leur argent en théâü'es, jeux, « danses et musique. La détresse, qui est la suite et la « punition d’un luxe extravagant, réduit d’ordinaire nos » nobles aux plus honteux expédients. Ils savent em- « prunter avec la souplesse d’un esclave de comédie ; « mais quand le créancier se présente pour réclamer son « argent, ils le reçoivent avec les manières tragiques et « le ton impérieux d’IIercule, et parviennent assez sou- « vent, au moyen de faux témoins, à les faire mettre en « prison jusqu’à ce qu’ils aient donné quittance de la « dette*. "
Ce saisissant tableau de la société romaine, dans les premiers temps de l’ère chrétienne, doit-il être attribué exclusivement à sa transition de l’état républicain à la forme monarchique, comme le pensaient les deux éminents auteurs que nous venons de citer? Des auteurs ont cru, et Montesquieu lui-même, qu’un tel changement avait pu alfecter profondément son organisme. Ce qu’il y a de certain tout au moins, c’est qu’après l’établissement de
' Longin et Ammien, cités par Gibbon.
CHAPITKK II.
la monarchie les vertus héroïques de l'ancienne Rome' ne se montrèrent plus avec le même éclat. Dès le règne d’Auguste, les esprits, dirigés vers le luxe et les plaisirs comme pour les détourner des affaires publiques, tendirent de jour en jour davantage à la pusillanimité et k la bassesse. Le peuple, par esprit d'opposition k l’aristocratie, lui préféra un maître unique, et ne demanda plus que des spectacles gratuits. La philosophie d'Épicure descendit jusque dans les rangs obscurs. Le sénat lui-même, en perdant la suprême puissance, avait perdu de sa dignité. Composé au gré du prince, il en était devenu l’esclave, et la vie sociale était frappée au cœur, ou plutôt secrètement empoisonnée.
Mais nous croyons que lors même que la République eût continué son règne, elle fût arrivée, au bout d’un certain temps, et non plus tard que l'Empire, au terme d’activité dont ses éléments étaient le mobile. Ce qui nous porte k le penser, c’est qu’avant même l’avénement de Cé.sar, il n’y avait de tranquillité dans le sein de la République qu’k la condition de faire continuellement diversion k l’esprit inquiet du public par la guerre et l’extension des conquêtes. Les lumières morales assignées k cette société dominatrice ne paraissaient pas capables, même après Socrate, Platon, Zénon et Cicéron, de porter dans les esprits une idée de progrès, comme l'idée chrétienne, et d’ouvrir, comme l’Evangile, un but universel et une vue finale sur rbumanité.
Sous le règne des empereurs, il y eut plus de corruption que de despotisme. Plusieurs même d’entre eux portèrent sur le trône d’ éclatantes vertus et d’immenses libertés, jointes k une instruction solide et k un patriotisme incontestable. Sous les règnes, en effet, de Nerva,
de Trajan, d’Adrien, de Mare-Aurèle et des deux Antonin, qui se succédèrent comme des modèles de sagesse, un pouvoir absolu gouvernait l'étendue immense de l'Empire, et y répandait tout le bonheur dont les lumières du temps pouvaient suggérer l'idée. Ces empereurs, bien loin de mériter le reproche de despotisme, s'efforcaient de montrer qu'ils chérissaient la liberté, et se glorifiaient de n’être que les dépositaires de la loi. De tels princes auraient assurément rendu au peuple romain la République, s'il n'eût fallu que faire le sacTifice du trône. Mais la forme politique n'y eût rien fait ; la sève de la société romaine était épuisée. Il ne fallait rien moins que la morale chrétienne pour faire un contre-poids au matérialisme qui l'entratnait au néant, et relever, par un nouvel idéal, ses inspirations.
A mesure néanmoins que la société romaine s'affaissait, la société chrétienne prenait plus de consistance et affectait tout le caractère d’une démocratie socialiste, dans laquelle les biens venaient se confondre, par suite du dévouement de chrétiens de tous les rangs. L’idée d’une mutuelle assistance y était portée par des âmes charitables à un désintéressement aveugle. La communauté des biens, qui avait séduit l'imagination de Platon, fut même adoptée pendant quelque temps par la primitive Église; mais cette tentative fut loin d’avoir un parfait succès.
La nature humaine est ainsi faite que l'ambition et la cupidité y veillent sans cesse, à côté d'une générosité trop confiante, pour en abuser. Les biens mis en commun, en vue principalement du soutien des pauvres, furent de plus en plus absorbés au profit du culte et de l’ornement des temples, et mis par là si près de la main