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CHAPITRE lU

ment leur intérêt avec celui des pauvres, malgré l’expérience des abus qui se montraient au grand jour. Un grand nombre de personnes riches et de la première qualité, renonçaient à leur patrimoine en faveur des églises ou des monastères, et entraient elles-mêmes dans la cléricature. D’autres se dépouillaient seulement en partie, pendant leur vie, et faisaient leur testament en faveur des établissements religieux. Des évêques et d’autres ministres sacrés se faisaient un devoir de disposer ainsi, non-seulement des biens qu’ils avaient pu acquérir au service de l'Église, mais de leur patrimoine lorsqu’ils n'avaient pas de proches parents*. C'est ainsi que saint Ambroise, lors de son élection au siège de Milan, prit la résolution de se dépouiller de tout pour suivre le précepte de Jésus-Christ et imiter sa pauvreté. 11 distribua tout son argent aux pauvres, et ses biensfonds à l’Église, en réservant seulement l’usufruit de ces biens à sa sœur Marceline. Saint Grégoire de Naaianze, saint Cyrille d’Alexandrie donnèrent le môme exemple au clergé de leur temps. L’entrainement était général dans cette direction qui semblait devoir aboutir & convertir tous les biens particuliers en patrimoine de l’humanité. Songe des belles âmes, une disposition pareille, sans autres conditions qu’une sentimentale confiance, ne pouvait aboutir, comme on l’a déjà vu et comme il deviendra plus évident par la suite, qu’à l’enrichissement et à la corniption du ministère évangélique I

L’accroissement des richesses du clergé se faisait surtout remarquer dans les églises patriarchales. Saint

' Tboœassin, Nouv. et âne dùcipl.

Jérôme rapporte que de son temps celle de Jérusalem en regorgeait, par suite des offrandes apportées par les pèlerins qui s'y rendaient de toutes les parties du monde. Celle d’Alexandrie devait être opulente aussi, dès le IV* siècle, puisqu’elle perdit en un seul jour treize vaisseaux de transport, chargés chacun de dix mille boisseaux de blé.

De si grandes richesses, fruit de la libéralité des princes et des particuliers, firent que les Églises eurent comme eux des biens appelés patrimoines, selon l’expression du temps. 11 y eut en Italie seulement les patrimoines des églises de Rome, de Ravenne, de Milan, de Rimini et plusieurs autres. Celles qui avaient l'avantage d’étre placées dans de grandes cités comme Rome, Ravenne et Milan, villes impériales remplies de personnages opulents et illustres, de sénateurs et autres officiers considérables des empereurs, eurent des patrimoines proportionnés à de telles positions et en acquirent même dans les contrées éloignées. Rome, ancienne capitale de l’empire du monde, et pour cela même très-influente, dépassait de beaucoup les autres en opulence. Les successeurs de Constantin, toujours attentifs à conserver dans cette ville leur influence comme leur empire, imitèrent sa munificence envers elle, et élevèrent systématiquement son Église à la splendeur qui lui a servi plus tard à surpasser toutes les autres en influence et en autorité. * Toutes les vies des Papes, dit Fleury, depuis saint Sylvestre et le commencement du iv* siècle, jusqu'à la fin du IX*, sont pleines de présents faits aux églises de Rome par les empereurs et les grands; et ces présents ne sont pas seulement des vases d’or et d'argent, mais des maisons dans Rome, et des domaines

CHAPlTnF. III.

dans la campagne et dans tout l'Empire'. Les évêques, afin d'inspirer un plus grand respect pour ces patrimoines, leur donnaient des noms de saints. C'est ainsi que celui de Rome reçut le nom de Saint-Pierre, celui de Milan le nom de Saint-Ambroise, celui de Ravenne le nom de Saint-Apollinaire, celui de Naples de Saint-.Asprenus, etc., etc. On voit par les lettres de saint Grégoire le Grand, que de son temps déjà, l'Église romaine avait des patrimoines considérables, non-seulement en plusieurs endroits de l'Italie, mais encore en Dalmatie, en Sicile, en Sardaigne, en Corse, en Espagne, dans les Gaules, en Afrique et dans plusieurs autres provinces. Nous voyons aussi que le saint évéque charge un prêtre nommé Candide du soin d’en régir un en France, et qu’il le recommande à la reine Brunchilde et au roi Childebert, son fils, en les priant de lui accorder leur protection. Parmi ces patrimoines les uns étaient de simples domaines dont l'Église tirait les revenus; d’autres étaient de véritables seigneuries qui embrassaient quelquefois des villes et des provinces entières et dans lesquelles, au rapport de Thomassin, l'évéque de Rome exerçait par le moyen de ses officiers tous les droits seigneuriaux*.

Le nombre de ces patrimoines s'accrut de beaucoup dans la suite par les donations successives de plusieurs princes et des empereurs eux-mémes, ainsi que nous le verrons.

Les auteurs cependant sont unanimes à reconnaître que ce nom de patrimoine équivalait uniquement à celui

• Fleury, Uitl. eccUs.

’ Thomasüin, Anr. et nouv. iHscipl.

de propriété, et n’impliquait aucune juridiction civile ou politique. Au contrains, les princes sur les royaumes desquels ils se trouvaient situés exerçaient à leur égard les mêmes droits qu’à l'égard des particuliers. Quelques gérants de ces patrimoines ayant voulu se soustraire à la juridiction séculière, les princes s’opposèrent à une semblable nouveauté dans leurs États ; et saint Grégoire, usant de justice et de prudence, défendit lui-même cet abus. Les possessions do l’Église payaient l'impôt aux princes comme tout autre, ainsi que l'atteste du reste le canon Si Iribulam rapporté par saint Ambroise'. L’édit de l'empereur Constantin Pogonat, par lequel, en l’an 68 1 , il accorde à l’Église de Rome l’exemption des tributs qu’elle lui payait en Sicile, en est une nouvelle preuve. Nous voyons aussi que Constantin Rinothmée, son successeur, donna une semblable exemption pour le patrimoine de Lucanie.

Les domaines de l'Église une fois répandus et les couvents fondés en grand nombre, les miracles opérés par les moines se multiplièrent en tous lieux, comme on peut le voir encore dans les dialogues de saint Grégoire; et dès lors il ne fut plus diflicile aux ecclésiastiques de tous les ordres, même aux moines qui tous faisaient vœu de pauvreté, de s’enrichir. Les chrétiens venaient en foule échanger ce qu’ils avaient de plus précieux contre les douces espérances de la religion. Les prêtres commencèrent à se préposer à la délivrance des âmes du purgatoire, et à disposer eux-mêmes pour ceux qui mouraient sans tester*. Enfin dans le vP siècle,

• Can. U.

• Bodin, de Hep., lib. V, ch. ii. — Momne, de Sarr, sanct. Eccl, , lib. I.

ClUPITRF. III.

les dîmes turent établies, et de volontaires qu’elles étaient d'abord, eomine nous l'avons vu, elles furent rendues obligatoires par des décrétales. C’est ainsi que l’Église avait accumulé, avec le temps et par un progrès continu, des ornements pour ses temples d’abord, puis des dons pécuniaires et des biens-fonds immenses, en attendant que de plus hautes ambitions, celle du pouvoir judiciaire, et successivement celle du pouvoir politique, vinssent s’emparer de ses chefs, et porter la perturbation dans les sociétés et les empires.

Ce serait une erreur de croire, cependant, que l’entraînement des fidèles à favoriser de tels abus ne fut, dans l'origine et longtemps après, qu’une mode ou un abandon superstitieux. 11 y avait au fond de ces dispositions un pieux sentiment de charité, non-seulement de la part des fidèles en général, mais aussi d’un grand nombre de leurs chefs. C’est en cela particulièrement que le christianisme se montrait supérieur à la religion ù laquelle il succédait. Le paganisme, non point qu’il faille admettre les exagérations de scs ennemis qui veulent qu'il ait méconnu tous les droits de l’humanité, n’avait guère connu cependant un certain sentiment de charité universelle et d’amour qui faisait le caractère essentiel du christianisme. L'antiquité mit plus de dévouement à la patrie qu’à l’humanité, et ce fait suffit pour constater un degré relatif d’infériorité. Parmi tant de sentiments sublimes, en effet, dont la civilisation greco-romuine est restée l’inimitable modèle, on n’aperçoit pas l'idée de ce que nous entendons par la fraternité des hommes et des nations. On vit souvent l’État se préoccuper des misères du peuple, à des époques de calamité publique, et le faire avec intelligence; mais les

misères et les infirmilés personnelles, les misères morales en parliculier, ne s’y montrent pas comme ayant excité à un si haut degré la sympathie des cœurs que dans le christianisme. Il y eut des établissements publics tels que bains, théâtres, greniers ouverts au peuple pauvre; mais on n’y voit pas des établissements publics destinés à recevoir les malades, les infirmes et les orphelins.

11 est juste d’observer toutefois que les misérables ne se trouvaient pas, en aussi grand nombre qu’ils le furent par suite de l'afifranchissement des esclaves et l’émancipation générale,, à la merci des événements. L’esclavage chez les anciens était inhérent à la famille. La maison du maître renfermait le bien et le mal de la classe laborieuse, et à bien dire, formait toute la société. On s'étonnerait à bon droit que l’antiquité si industrieuse, si sage, si morale, et qui avait élevé un autel à la Pitié, ne fût pas venue au secours du pauvre, si le pauvre eût été à côté et eu dehors d'elle. Luc chose surtout nous le donne à supposer; c’est que dans les grandes maisons, il y avait constamment des infirmeries (valflfulinnnaj pour les employés'.

Quoi qu’il en soit, si le christianisme, en prenant sur lui la responsabilité de l'atfranchissement des esclaves et l’émancipation morale des individus, se trouva en présence du paupérisme, il eut le cœur et le courage de soulager les infortunes, et de les porter sur son sein, comme une mère ses enfants. Tout ne se perdit pas en abus de la part du clergé. La puissance de l’institution dominait de haut les esprits, et la charité du clergé et

' Senèque, </< /rd., ch, xvi. — Colunncllc, de Re rusl„ )ib. Xt, cap. I.

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