CHAPITRE IV
ne manqua pas de s'exercer sur te christianisme et d'en obscurcir de plus en plus les vérités, aussi simples qu'augustes, 11 en résulta beaucoup d'opinions diverses sur la doctrine. Alors il fallut que les empereurs épousassent l'une ou l'autre de ccs doctrines, et la fissent dominer. Ils ne furent pas toujours conséquents les uns aux autres en présence des discussions le plus souvent impénétrables des théologiens. L’un embrassait un parti, son successeur en épousait. un autre, et l'Église se ressentait des incertitudes qui dominaient en haut lieu. Une fois, cependant, qu'un concile avait décidé un article de foi, la loi venant à son appui, les dissidents étaient frappés d'anathème et souvent d'exil. L'unité qui avait présidé à la doctrine durant les trois premiers siècles ne pouvait se retrouver. Les âmes qui jusque-là avaient accueilli avec amour et persuasion l'Évangile, tant qu’il s'était présenté dans sa simplicité, éprouvaient quelques sentiments de résistance à se voir imposer, par la loi et la force , des dogmes dont le sens et le but échappaient à leur intelligence. Dès lors, il y eut des hérétiques, et la religion elle-même, imposée avec empire, ne pouvait plus se séparer du pouvoir politique; elle était devenue instrument de règne, et l’empire instrument de religion : double caractère résultant d’une confusion déplorable qui devait nécessairement produire la corruption et l’énervement de tous les deux.
Les empereurs, ainsi que nous l’avons vu, après avoir donné au christianisme la liberté , seule faculté dont il eut besoin pour triompher en paix des erreurs du siècle, se virent obligés de le protéger à l’exclusion de tous les autres. Après lui avoir ouvert la carrière à côté du paganisme , il fallut que le paganisme fût frappé par la
main même du pouvoir ; et dans celte voie encore les empereurs ne pouvaient pas s'arrêter! II fallait plus à l'activité dévorante que l’ardeur des chrétiens d'Orient soufflait sur le trône impérial. Après avoir donné une sanction aux décisions de l'Eglise et avoir imposé les croyances dans toute l’étendue de l’Empire , il fallait naturellement maintenir ces sanctions par la rigueur des châtiments contre ceux qui viendraient à les transgresser. Les empereurs pouvaient-ils moins faire pour une religion confondue avec la constitution même de l’État? Il y eut donc des édits contre l’impiété et l'hérésie, c’est-à-dire que toute liberté de conscience, de culte et d’opinion fut bannie et sévèrement comprimée. Ces édits furent l’origine de ces peines temporelles qui furent exercées longtemps dans l'Église chrétienne, et qui, au grand déshonneur d'une religion toute de persuasion et de charité, devaient aboutir un jour à l’inquisition, lin tel système ne dénaturait-il pas évidemment la doctrine évangélique, et ne replongeait-il pas dans le matérialisme païen l’autorité morale par laquelle elle était appelée à régner sur les consciences et à régénérer la société de l’Empire? Ne retombait-on pas dans l'intolérance et les persécutions dont les premiers chrétiens avaient été les victimes?
Les empereurs ne faisaient pas difficulté de motiver leurs édits religieux sur ce que « quiconque viole la religion établie de Pieu pèche contre l’ordre public, et que les crimes qui attaquent la majesté divine sont infiniment plus graves que ceux qui attaquent la majesté des princes de la terre'. •
* Une différence caraclérislique entre le christianisme et les religions de l’antiquité, c'est que ces dernières étaient toutes des reli-
CHAPITHE IV.
C’était assez là l’esprit de l’ancien droit gi^ëo et hi* main , qui avait frappé Socrate lui-ménue. Des écrivains catholiques du plus grand mérite ne font pas difficulté de le reconnaître; mais ils s’en applaudissent hautement. De Maistre, par exemple, pour légitimer les châtiments du feu et du bourreau contre les hérésiarques obstinés , sc reporte complaisamment au droit romain.
Il n’hésite pus à dire : « Que les hérétiques doivent incontestablement être rangés au rang des plus grands criminels, et que c’est parce que les anciens législateurs avaient apprécié les funestes conséquences de l'hérésie qu’ils punissaient des derniers supplices un crime capable d'ébranler la société jusque dans ses fondements , et de la baigner dans le sangM »
Pour se faire une idée du mal que dut faire dans une société imparfaite, sans doute, mais au milieu de légions dVtat obligatoire. Elles constituaient le droit païen de la force, par opposition nu droit chrétien de la liberté et de la charité. On avait vu les Epiiésicns poiu'suivrc les héraclyles comme impies; tous les Grecs armés les uns contre les auïi'cs dans la guerre des Aniphyctions; les lionibles cruautés que les trois successeurs d’Alexandre exercèrent contre les Juifs pour les contraindre à abandonner leur culte, et Antiochus chassant les philosophes de ses Étals. Athènes elle-iiiêiue, la ville des lumières, nous fournit scs preuvt s en ce genre : tout citoyen y faisait le serment public de sc conformer à la religion du pays, de la défendre et de la faire respecter. Des lois y punissaient rigoureusement les transgressions. Les procédures commencées contre Protagore; la tête de Diaguro mise à prix ; le danger couru par Alcibiade ; Aristote obligé de fuir; Stilpon hinui; Anaxagoro échappant avec peine à la mort; F’éridès lui-mèrac, après tant de services rendus, appc lé » à paraître devant les tribunaux; Socrate enfin, condamne à boire la ciguë, expliquent assez que la religion de la civilisation grecque était considérée comme faisant partie de l’État, pour ne pas dire instrument d’Etat. A Rome, du temps d'Auguste, Mécène disait à ce prince ; Honorez les dieux et forces let autra à te* honorer!,..
' iMtre* sur l'inquisition espagnole.
quelle brillaient encore d'admirables vertus, une si déplorable transformation de l’autorité spirituelle, si puissante sur les esprits durant trois siècles, il faut voir jusqu'à quel degré le fanatisme et la violence sont portés dans quelques-uns des édits publiés par les empereurs, et inspirés évidemment par les théologiens devenus l’àme de l’Empire.
La première loi de Constantin contre les juifs avait été motivée, dit-on, par des insultes qu’ils firent à des chrétiens , et dans lesquelles ils étaient allés jusqu’à leur jeter de» pierres! Cette loi portait que si quelque juif, à l’avenir, se permettait un pareil excès, il serait brûlé vif avec ses complices'... Elle interdisait, sous des peines non moins sévères, d’embrasser la religion juive.
Un édit de l’empereur Constance condamnait aussi à mort un juif qui aurait épousé une femme chrétienne. Il est vrai qu’une disposition si cruellement sévère fut adoucie, dans un sens ridicule, sous Théodose, qui voulut seulement qu’on se contentât de punir le juif en question comme adultère*...
Plusieurs édits postérieurs défendaient encore aux juifs d’exercer aucun emploi civil, de témoigner en justice contre des chrétiens, de bâtir aucune synagogue, sous peine d’exil à perpétuité pour les coupables, et de confiscation de leurs biens’. 11 résulta de cette immodération de la loi et de la haine qu’elle respirait contre les juifs, des abus autres que la loi elle-même. Des chrétiens se jetèrent sur leurs propriétés, pillèrent leurs
* Cod. Théod., lit. XIV, tit. viii, n® t .
' Cod. Théod., liv. XIV, tit vin, n® 6.
' C. Justin., lib. I, lit. ix, n* 16.
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temples, sous prétexte qu'ils n’étaieut que des hérétiques. Ce fait ressort clairement des mesures que dut prendre le gouvernement pour réprimer ce genre d’excès'.
L’acharnement déployé par le parti catholique contre la religion juive était pire encore que celui qu'il montrait contre la religion païenne. La religion juive, cependant, avait été donnée par Dieu lui-méme sur le mont Sinaï; elle avait porté dans, son sein les maximes et les prophéties du christianisme ; elle était celle du peuple de Dieu et de la race de David, d’où était sorti Jésus-Christ. Toute la sagesse religieuse et la morale des temps anciens étaient contenues dans ses précieux livres. Il n’est pas de spectacle plus triste que celui des violences qui furent faites à la religion de ce peuple, et de constance plus héroïque que celle avec laquelle il lui resta attaché. On se rappelle que déjà Caligula avait voulu placer sa statue dans le temple de Jérusalem. Ce projet insensé fut toujours déjoué, même au péril de la vie, par les habitants de cette ville. Les juifs convertis au christianisme, eux-mémes, bien que reconnaissant dans la morale chrétienne un agrandissement à la religion de -Moïse, ne voulaient point renoncer à celle qui était la base et comme la mère de la nouvelle. Ils admettaient que Jésus-Christ était le Messie annoncé par les prophètes ; qu’il avait enseigné la vertu ; mais ils ajoutaient que Jésus et les Apôtres n’avaient jamais été hostiles aux cérémonies juives, et que si Dieu, qui est le même de toute éternité, avait eu dessein d’abolir les rites sacrés établis par son ordre, ce second acte de sa