‹ Du PapeChapitre 43 sur 192 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

le prendre en tout pour modèle. Nous sommes à peu près nu milieu du vi' siècle, et c’est l'époque vers laquelle (552) Justinien envoie l’eunuque Narsès rétablir en Italie l’autorité des empereurs d’Orient, qui, bien que reconnue de droit, était évidemment détruite par les faits. Cette autorité se rétablit sans beaucoup d’obstacles. Les Goths se résignèrent à se faire laboureurs pour la plupart, tandis que quelques-uns d’entre eux se retirèrent dans des positions fortifiées, où ils s’enfermèrent en paix.

Le V* siècle vit aussi l’établissement en Occident des moines qui y avaient paru dès la fin du iv*. C’étaient des chrétiens retirés des bruits du monde, en vue de se préserver de ses atteintes, et qui s’adonnaient à la contemplation et à la pénitence, à l’imitation des ascètes et autres solitaires établis de tout temps en Orient. On connaît l’histoire de la Thébaïde chrétienne. Les solitudes avaient été peuplées de personnes entraînées dans cette direction d’esprit, qui tentait avec héro'isme de disputer aux sens les impressions extérieures, et d’isoler l’âme, un peu trop peut-être, de ces impressions. 11 en vint en Occident, qui s’y établirent sous la protection de quelques évêques, et fondèrent des monastères où ils vivaient en communauté sous une règle et une discipline définies. Les mœurs de ces nouveaux venus firent un contraste si frappant avec celles du clergé, bien qu’ils ne fussent pas généralement prêtres, que le peuple conçut pour eux le plus grand respect. Ils se mirent dans les premiers temps à cultiver des terres devenues désertes par suite de la dépopulation causée par les guerres. Bientôt enrichis par la générosité des fidèles, ils s’adonnèrent spécialement aux études théologiques,

Dl PAPE.

et à faire des miracles qui les rendaient agréables aux gens et même aux Barbares. Mais revenons à la situation où se trouvait le pouvoir du clergé séculier, qui n’avait fait que s’accroître au milieu des désordres de la guerre et des changements de gouvernements.

Nous avons vu que les évêques de Rome et de Constantinople s’étaient exclusivement arrogé le titre de patriarches, et déclarés respectivement chefs des Églises d’Occident et d’Orient, jetant ainsi les fondements d’un redoutalile dualisme au sein de la chrétienté. D’un autre côté, le christianisme avait naturellement revêtu, dans les diverses contrées, des nuances analogues au caractère particulier des peuples. En Syrie et en Egypte, par exenjple, la religion prenait une teinte de contemplation ascétique et exaltée; en Grèce elle était mise à l’usage, moins austère, des spéculations philosophiques et oratoires, par des rhéteurs devenus théologiens; en Occident, au nord surtout, elle rencontrait des dispositions graves et sincères, tandis qu’à Rome, par l’effet de l’habitude et des traditions, elle rêvait instinctivement la continuation de la conquête et de la domination du monde. Ajoutons que le christianisme, particulièrement en Orient, se trouvait environnéd’uneinfinitédedoctrines théologiques et philosophiques de tous les âges, toujours disposées à le heurter, soi t pour s’assimiler à lui, soit pour lui imposer des directions diverses. En grand nombre d'éléments hétérogènes menaçaient donc l’Église de l’anarchie, et elle ne pouvait manquer de s'en voir déchirer, du jour oü,'au lieu de se renfermer dans funité morale de la primitive Eglise, c’est-à-dire dans quelques vérités fondamentales servant de lien commun à une fédération d'Eglises, et de laisser librement agiter autour d’elle les vérités de

CHAPITIIK V.

Tordre secondaire, elle se serait mise à légaliser la religion comine un empire terrestre, et à poursuivre Tunité matérielle dans la personnalité et la force. Dès ce jourlà, en effet, elle entrait dans les luttes interminables qui devaient lui faire jouer au sein des sociétés un rôle toujours complexe, et porter dans son action un mélange terrible de ce qu’il y a de pire dans les passions des hommes et de plus sacré dans leur conscience : toujours agitée et militante, avec son principe de paix; toujours despotique, avec son principe de paternité; toujours polluée, avec la morale la plus pure; toujours superbe, en prêchant la modestie; partant de son unité et de son universalité au milieu des schismes suc(,-essifs; proclamant son infaillibilité dans les erreurs les plus patentes, et sa puissance sans bornes l.e jour oii il ne lui restera de son éditice que ce qu’il faut pour porter aux générations le témoignage matériel d’une existence inutile et d’une chute assurée.

Nous dirons quelques mots en passant de deux de ces funestes doctrines qui nuisirent tant au christianisme : V ascétisme , qui n’était qu’une exagération pathologique du désintéressement et du spiritualisme chrétien, et le mysticisme, autre exagération du sentiment. La première de ces doctrines frappait d’anéantissement les facultés actives de l’homme, et la seconde était de nature à altérer profondément sa sincérité et sa raison. Les docteurs des trois premiers siècles de l'Eglise, Athénagore et Clément d’Alexandrie en particulier, avaient vivement combattu l’ascétisme pour en préserver le christianisme. Apporté d’Orient par des anachorètes plus ou moins bizarres, que la singularité de leur conduite faisait considérer, par le vulgaire, comme de saints personnages.

DU l'APK.

il avait infecté la vraie croyance. Le mysticisme, dont la civilisation romaine n'avait pas réussi à se préserver, et qui était venu de Syrie et d'Égypte avec les cultes d’Isis et de Gybèle, s'était insinué aussi dans le catholicisme, où les hommes du parti politique n'avaient pas intérêt à le proscrire. Le mysticisme consistait à ravir l’homme à la réalité de l’existence, pour le faire vivre de la vie idéale, par le magnétisme du langage et l’exaltation du sentiment. La contemplation lui était commune avec l’ascétisme; mais il n'avait pas la même innocence, car les prêtres de l’antiquité en avaient ahusé pour s’ouvrir une porte secrète aux plus graves ahus de confiance envers la société.

L’ascétisme flétrissait toutes les joies du christianisme; il ne voulait point y voir la Bonne Nouvelle; l’homme, même après le sacrifice du Calvaire, restait pour lui condamné h la malédiction tombée dès le commencement du monde sur le premier père. 11 ne voyait dans l’Évangile que le spectacle de la soufirance; il provoquait la douleur, il la sanctifiait sans raison. Souffrir volontairement à tous les moments de la vie et jusqu’à la tombe; se priver de tout, se macérer, se traîner dans la boue et la poussière, eu signe d’humiliation, ce n'était qu’aller au-devant des châtiments d’un Dieu toujours courroucé, et payer la dette du péché qui enveloppait fatalement tout homme, même dans l’isolement et l'inaction ; péché inévitable pour lui comme l’air qu’il respirait. Pour l’ascète, point d’innocence, point de vertu, à peine la sienne; et pour prix d’une vie consumée dans les souffrances volontaires, après la mort, le ciel peul-éU'e!...

Les rêveries de l’ascétisme et du mysticisme avaient

Page 1