CHAPITRE V
pris une immense intluence dès le cinquième siècle, qu'attristait déjà la présence des Barbares; elles entrèrent non-seulement dans les couvents, où elles étaient apportées par des moines, mais encore dans le sein des conciles, où elles engendrèrent des discussions insaisissables et stériles. C’est en grande partie à ces funestes doctrines, jointes à l’esprit discoureur et sceptique des rhéteurs grecs, qu’il faut attribuer la stérilité de l’Eglise pour tout progrès tendant à réaliser la civilisation. Une fois enveloppés dans les nuages du mysticisme et les aberrations de l’ascétisme , les hommes sincères qu’elle renfermait dans son sein étaient condamnés à une impuissance radicale et à une éternelle immobilité d'esprit. L'ascétisme disait avec sincérité que l'homme n’était sur la terre que pour souffrir ; pouvaitil sortir d’un tel principe une seule des améliorations que réclamait légitimement la société? L’humanité pouvait-elle croire que tel fût le dernier mot de la piété et du christianisme en particulier? Assurément non, et il fallait bien que tôt ou tard elle cherchât en dehors d’une si pernicieuse influence la liberté d’action et la voie du progrès.
L'ascétisme ne présentait pas seulement l’inconvénient de frapper d’anéantissement les lumières intellectuelles et l’activité humaine; il avait encore celui d’absorber dans son anéantissement d’bonnétes chrétiens qui auraient pu, en se l'endant moins étrangers à la société et à l’Eglise, leur fournir des exemples de vertu. Leur indifférence, poussée à la dernière extrémité, faisait aussi que soit dans l'Eglise, soit dans les cloîtres, les positions dominantes étaient à la merci des ambitieux. L'ascétisme enfin contribua énormément à la sta-
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gnatioii des éléments sociaux durant le moyen âge, et l’on peut dire qu’il fut une contrefaçon du principe chrétien, et qu’au lieu de faire, comme le principe vrai, un rôle de spiritualisme éclairé et fécond, il ne fit que jeter une confusion énervante dans l’Eglise et dans les esprits.
Ces aberrations furent exploitées par les politiques de l’Église. En les voyant obtenir une grande vénération et devenir une tendance de l’éi>oque, ils songèrent à y trouver une source d'influence et d’autorité. Jusque-là. ils avaient pu envahir toutes les positions élevées sans pouvoir atteindre à la souveraineté suprême, que les empereurs avaient maintenue inviolable. Ils s’eflbrcèrent, pour tourner l’Empire, de l’envelopper des ténèbres que l’ascétisme et le mysticisme répandaient. Ce fut dans ce but qu’ils parlèrent d’un pouvoir .spirituel. Ce pouvoir consistait dans le gouvernement des âmes; les empereurs devaient avoir uniquement l'administration des corps. L’homme ayant une âme et un corps, il lui fallait deux autorités effectives au risque d’antagonisme, et la société existant aux mêmes conditions que l’individu, il lui fallait nécessairement deux lois et deux empires. Mais l’Église, déjà dans ces temps-Ià, entendait bien que le corps social suivrait l’impulsion qu’elle donnerait à l’esprit.
Quelques-uns des empereurs de Constantinople étaient assez éclairés pour ne pouvoir se dissimuler les conséquences d’une semblable théorie ; mais du jour où l’empire fut transporté au milieu des chrétiens d’ürient et le paganisme aboli, ils se trouvaient livrés sans contre-poids à la pression des évéques, et ne se soutenaient eux-mémes que par ces incessantes concessions
CHAPITKK V.
'(jiii Hllaieiit jusqu’à prêter aux décisions canoniques l’appui des lois et de la force publique. Ils ne virent ou ne voulurent voir dans le gouvernement des âmes qu’un allégement au fardeau de la couronne , et se prêtèrent pour la plupart à son établissement.
Les conciles y procédaient en décrétant les articles organiques de la religion les uns après les autres. C’étaient des abstractions pour la plupart insolubles, et complètement étrangères à la destinée terrestre des sociétés. On délibérait dans leur sein , et l’on votait sur le péché originel et ses conséquences , sur la nature et les attributs de la Divinité; à savoir : combien il y avait de personnes en Dieu , si le Père était plus ancien que le Fils , comment le Fils procédait du Père; on discutait avec ardeur si le pain de la communion devait être fait avec ou sans levain ; on posait en problème quelle était la nature de la lumière qui avait illuminé le mont Tliabor, et rarement les conciles se fermaient-ils sans que la majorité n’eût lancé des anathèmes contre la minorité. Pne certaine école, composée de théologiens et de philosophes, à Alexandrie, avait amalgamé avec les simples vérités de l’Évangile les aberrations métaphysiques les plus singulières de la Grèce et de l’Inde, et c'est à cette école qu’étaient puisés les éléments sur lesquels les conciles délibéraient et formaient leurs décisions.
11 y avait dans les conciles un entrainement à grouper ensemble des propositions plus ou moins inintelligibles, i’eliées cependant entre elles par une logique de convention, d’où l’on faisait sortir (avec l'appui des lois de l’Empire, bien entendu) l’autorité de l’Église. Cet échafaudage de propositions était présenté à l’esprit de la jeunesse , et recommandé à sa croyance en raison même
de rincrojabilité. Et du moment qu'un était parvenu à faire croire à un chrétien une chose incroyable, un mystère, que le prêtre avouait ne pas comprendre luimême, alors la foi était fixée dans son âme; on était assuré d’y régner et de pouvoir y faire entrer tous les genres de persuasion. Les esprits, par cette sorte de système , étaient mis en voie de croire tout ce qui était le plus opposé à la raison , que l'on semblait convenu de détruire dans l’homme comme opposée â la foi, et tout ce qui paraissait merveilleux ou bizarre : Credo guia absurdum! A mesure que ce système dogmatique s’imposait à la raison et l’anéantissait dans sa source, la morale évangélique tenait moins de place dans les conciles et dans l’enseignement de l'Eglise. Il y avait moins d’amour dans les âmes, mais il y avait plus de crainte; car la crainte était une conséquence naturelle des ténèbres semées par un tel système sur l’esprit des peuples. Et comment n’aurait-on pas craint une autorité qui jetait ainsi le trouble dans toutes les facultés de l'âme, surtout quand elle avait déjà, dès le iv' siècle, non-seulement l'appui des lois de l’Étal, mais encore, en main propre, les ongles de fer, les chevalets et le feu, comme nous l’avons vu î
Il y avait dans les conciles un grand nombre d'hommes pieux et animés d’intentions chrétiennes; mais iis étaient généralement dominés par des théologiens ambitieux et violents. Celte métaphysique orientale obscurcissait souvent leur entendement et dévoyait leur intelligence. L’esprit du mal , qui marchait dans l'Église parallèlement au bon esprit, faisait donc son chemin vers la domination. Plus le domaine de la religion était couvert de ténèbres, plus il était facile de faire sortir de