CHAPITRE VI
très-sensible dans les passages précédeiiimeiit cités, se manifeste plus abondamment encore dans les salutations qu’il adresse aux chrétiens de cette capitale.
En effet, en écrivant au.x Corinthiens, aux Epliésiens, aux Collossiens, aux Galates, aux Pliilippiens, auxTliessaloniciens, aux Hébreux, Paul salue simplement leurs Eglises, et les prie de se saluer mutuellement par un saint baiser. Mais en écrivant aux néophytes de Rome, l’Apôtre laisse presque voir la faiblesse de la nature humaine dans son abondante effusion , et quelque chose aussi d’uue sollicitude jalouse, analogue è celle que saint Pierre éprouvait de son côté pour ses Juifs d'.Asie, par rapport aux Gentils. Mais laissons parler lui-méme saint Paul, dans son Epitre aux Romains.
« Je vous recommande, dit-il, notre sœur Phœbé, « diaconesse de l'Église, qui est au port de Cenchréc, « afin que vous la receviez au nom du Seigneur comme « on doit recevoir les saints; que vous l'assistiez dans « toutes les choses où elle pourrait avoir besoin de « vous; car elle en a assisté plusieurs elle-même, et « moi en particulier.
« Saluez de ma part Prisi[ue et Aquilas, qui ont tra- « vaillé avec moi pour le service de Jésus-Christ ; qui « ont exposé leur tête pour me sauver la vie, et à qui « je ne suis pas le seul obligé, mais encore toutes les « Eglises des Gentils.
« Saluez aussi l’église qui est dans leur maison. Sa- « luez mon cher Epénète, qui a été les prémices de « l’Asie par la foi en Jésus-Christ.
» Saluez Marie, qui a beaucoup travaillé pour vous.
« Saluez Andronique et Junie, mes parents, qui ont « été compagnons de mes liens ; qui sont considérables
« entre les disciples, et qui ont embrassé la foi de « Jésus-Christ avant moi...
«■ Saluez Ainphias, que j’aime particulièrement en « Notre Seigneur.
« Saluez Urbain, qui a travaillé avec nous pour le « service de Jésus-Christ, et mon cher Stacliys.
« Saluez Apelle, qui est un fidèle serviteur de Jésus- « Christ.
« Saluez ceux qui sont de la famille d’Aristobule; sa- « luez ceux de la maison de Narcisse, qui sont nos frères « dans le Seigneur.
B Saluez Tryphène et Triphos, lesquels travaillent « pour le service du Seigneur. Saluez notre chère Per- « side, qui a aussi beaucoup travaillé pour le service du B Seigneur.
« Saluez Rufus, qui est un élu du Seigneur, et sa « mère que je regarde comme la mienne.
B Saluez .\syncrite, Phlégon, Hermas, Patrobe, Her- « mes, et nos frères qui sont avec eux.
B Saluez Philologue et Julie; Nérée et sa sœur, et B Olympiade et sa sœur, et tous les saints qui sont « avec eux.
B Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser ; « toutes les Églises de Jésus-Christ vous saluent*... »
Ces citations et celles qui précèdent, uniquement tilées de l'Epitre de Paul aux Romains, prouvent assez que c’est une double erreur, soit de supposer que l’Apôtre l’écrivait à des personnes étrangères à la foi chrétienne pour leur annoncer l’évangélisation, soit de prétendre que ces personnes avaient été évangélisées
' Kpil. aux Kom., ch. xvi, v. t à 17.
CHAPITIIE VI.
par un autre Apôtre que saint Paul lui-niênie. Outre que nous avons constaté par les Actes que l’on ne savait rien du christianisme à Rome, quand Paul y arriva pour la première fois, il est assez évident qu’il écrit son Epître à des personnes et à dos Églises qu'il connaît dans les plus petits détails, et auxquelles il est lié par les liens de la coopération et d'une ardente amitié.
Les théologiens ont lu négligemment l'Épitre de Paul aux Romains; car il est facile encore de s’assurer qu’à l'époque où elle fut écrite, l’Apôtre considérait déjà l’Église de Rome comme délinitivement établie, et i»ouvanl à lu rigueur se passer de ses soins. ■> Je suis, écrit « l'Apôtre, que vous êtes pleins de charité et de con- « naissances, et que vous pouvez vous instruire les uns « les autres; je ne vous ai écrit cette letttre que pour « VOU.S faire ressouvenir!... « Bien plus, le nouveau voyage -que Paul annonce aux Romains, n'est qu'une visite qu'il se propose de leur faire en se rendant en É.spagne. « Je m'en vais, dit-il en terminant son Épître, « à Jérusalem porter quelques aumônes ; car les Églises « de Macédoine et d'Achaïe ont résolu, avec beaucoup « d'affection, de faire quelque part de leurs biens à ceux
• d’entre les saints de Jérusalem qui sont pauvres... « Lors donc que je me serai acquitté de ce devoir, je « passerai par vos quartiers pour me rendre en Es-
• pagne...,
« Lorsque je ferai le voyage d'Espagne . j'espère « vous voir en passant , afin qu’après avoir un peu « joui de votre présence, vous me conduisiez dans ce « pays-là'... »
' Kpit. aux Hoir., ch. xt, v. 24, 2o, 26, 2R.
DU PAPK.
Saint Paul retourna assurément à Home, et peut-être plus d'une fois; de même qu’il fit plusieurs voyajres à Jérusalem, dont un après trois années et l'autre après «juatorze années d'absence. C’est de Rome qu’il écrit les Epitres aux Hébreux et à Philémon, dans lesquelles il dit « qu'il est déjà avancé on â"c et prisonnier ; mais " (pi’il espère se voir bientôt libre et retourner auprès « d’eux : de lui préparer un loj^ement'... »
Ee saint Apôtre s<^ rencontra-t-il dans la capitale de l’Empire à l'époque de la persécution dont Néron aflligea les Eglises chrétiennes, et \ sonlfrit-il le martyre sous ce prince? La tradition le rapporte, et la chose n’est pas impossible. Mais aucun document historique de quelque précision et de quelque autorité n’en fait foi. Il serait également possible, même plus probable, que l’Apôtre eût fini sa glorieuse carrière en Grèce, après avoir réalisé l’espérance et le désir dont il entretient Philémon et les Hébreux, de retourner en Orient*. Saint Paul, en effet, se trouve en Grèce lor.squ’il écrit sa deuxième Épitre à Timothée, épitre qui doit être la dernière sortie de sa plume, ear il s’y montre fort affaibli et proche de sa fin.
.Après avoir jiarlé de ses travaux et des nombreuses persécutions qu’il a essuyées, l’Apôtre écrit à Timothée: « Faites la charge d’un évangéliste; remplissez tous « les devoirs de votre ministère; car, pour pioi, je suis * comme une victime qui a déjà reçu l’aspersion, pour « être sacrifiée, et le temps de ma délivrance s’ approche, l'ai « bien combattu; j’ai achevé ma course; j’ai gardé la
* Kp. à Philémon, v. 9 cl 22.
* Ep. aux Mébr., ch. xiii, v. 23 et 24.
CIlAl’lTnK VI.
« foi. Il ne me reste gu à attendre la couronne de justice, « qui m'est réservée par le Seigneur .. Hâtez-vous de « venir me trouver au plus tôt'... »
Quoi qu'il en soit du lieu où Paul passa de ce monde à un monde meilleur, nous devons croire que tous les Apôtres remplirent fidèlement l'ordre qu'ils avaient reçu de Jésus-Christ d'aller et d’enseigner par toute la terre, et qu’ils ne s'arrêtèrent nulle part au delà des nécessités de l'apostolat. C’est bien gratuitement, sans doute, que des théologiens , confondant l'idéal de l’esprit chrétien avec le spectacle plus tardif des formes de l'Eglise, ont voulu en faire autant de résidents, placés à la tête des principales Eglises. Pour ce qui est de saint Paul, le douter sur ce point important est levé, par ses paroles mêmes : « 11 faut, dit-il, que nous mar- « chions après Jésus-Christ ; nous .n'avons point ici de « villes permanentes; mais nous cherchons celle où nous « devons habiter un jour*.., »
Il y aurait peut-être moins de difficulté à déterminer le lieu où saint Pierre termina ses jours; car si Paul n’a parlé que comme prévision personnelle de sa fin prochaine, se trouvant en Grèce, Pierre parle de la sietyie comme lui ayant été révélée par Jésus-Christ, dans un pays d'où il n’aurait pu se rendre à Rome (en lui supposant une volonté que rien n’annonce) qu’avec des eff'orts et dans un espace de temps fort considérable. De Babylone, où Pierre a écrit sa première Épitre et sans doute aussi la seconde, qui n’en est que la continuation, il y a en effet pour aller à Rome, même de notre temps, des difficultés de transport dont on a bien
* Ép. Il à Timolh., ch. iv, v. 3, 6, 7, R.
* Éfiîl. aux Hébr., rh. xiii, v. 1 1.
DU PAPK.
de la peine h se former une idée quand on n’a pas traversé les déserts qui séparent le bas Euphrate de la Méditerranée. Saint-Pierre donc, selon toute probabilité, mourut à Babylone.
« L'É"lise qui est dans Babylone et qui est élue « comme vous, et mon fils Marc, vous saluent'... Pen- « dant que je suis encore dans ce corps comme dans « une tente, je vous réveille en vous renouvelant le « souvenir do ces choses; car je sais que, dans peu de « temps, je dois quitter cette lente, selon que notre ■ Seifcneur Jésus-Christ me l’a fait connnître*... »
Tel est le texte sur lequel nous basons la présomption que l’Apôtre saint Pierre finit scs jours en Asie. Ce texte ne présente pas, sans doute, toutes les conditions historiques exifîées pour la certitude d'un fait. Mais les conditions morales sont parfaites, et s'appuient d'une impossibilité matérielle pour ce qui est d’un voyai^'e h Borne. 11 nous semble impossible, en effet, que Pierre, écrivant de Babylone pour résumer un enseignemeut, que probablement ses forces ne lui permettent plus de porter de vive voix aux Eglises d’Orienl, et annonçant à ses disciples sa fin comme très-prochaine, avec une certitude puisée à la source divine, qui ne fit jamais défaut aux Apôtres, n’a pu, d’une si grande distance et à travers les déserts et les mers, venir terminer sa vue à Rome par le martyre. Et, d’ailleurs, si telle avait dô être sa mort, Pierre, en l’annonçant à ses Églises, n’aurait point manqué de leur communiquer l’impression qu’il en aurait ressentie, et peut-être leur en eût-il
‘ Êp. I, th. V, V. 14.
* Ép. Il, ch. 1, V. 13 et 14.