CHAPITRE VI
parlé comme d’une dernière grâce à lui accordée par la Providence. Le ton sur lequel écrit l’Apôtre respire, au contraire, toute la quiétude d’un esprit qili va s’endormant paisiblement dans le Seigneur, après les longues fatigues de l’apostolat.
On a cru lever une objection aussi considérable en disant que le nom de lîabylone avait été employé par saint Pierre pour désigner Rome! l ue idée aussi singulière pouvait bien être venue à un évéque nommé Papias, au fond de la Phrygie; mais était-il de la dignité d’un écrivain tel qu’Eusèbe de l'adopter, et de lui donner, deux siècles plus tard, l’autorité d’un fait historique?...
Nous ne voulons pas répéter ici ce qu’Eusèbe luiméme a dit de ce Papias, « que c’était un homme borné, dont l'écrit, rempli de fables, avait mis dans l'erreur nombre d'auteurs ecclésiastiques, et entre autres saint Irénée. » Nous nous contentons de faire observer que les Epttres de saint Pierre sont écrites sur 1e ton le plus grave ; remplies de paroles de charité et de modération, excluant la pensée de toute expression haineuse. Et d’ailleurs eût-il, en réalité, écrit de Rome, l’Apôtre n’aurait ou aucun sujet de dénaturer, par un jeu de mots , le nom d’une capitale dans laquelle déjà les Églises étaient florissantes et Aères de lui appartenir. L’interprétation de Papias est donc aussi puérile que h's vingt-cinq années d’épiscopat attribuées k saint Pierre par Hégésippe; et s'il n’est pas absolument démontré que l’Apôtre finit ses jours à Babylone, il est au moins certain qu’il n’alla jamais à Rome, et que ce fut seulement sous les Papes que celte capitale fut surnommée Babylone : la Babylone d’Occident.
Nous sommes pleins de respect pour saint Irénée, saint Ignace et les autres auteurs qui viennent immédiatement après Hégésippe et Papias; mais il faut observer que ces auteurs ont sagement évité de s’arrêter au fait de l'évéché de saint Pierre, et ont seulement paru ajouter foi à son martyre. Encore n’en parlent-ils, les uns et les autres, qu’incidemment et indirectement, dans des homélies ou épitres, comme propre à donner à leurs enseignements le reflet d’une autorité éminemment sainte. Ils placent d'ailleurs constamment saint Paul à Rome, sur le même pied que l’Apôtre devenu plus tard le chef exclusif de l’Eglise romaine : « Pierre et Paul fondaient l’Eglise de Rome, » dit Irénée ; « Pierre et Paul enseignant ensemble à Rome, y subirent le martyre, » dit Denys de Corinthe; « Je ne vous commande pas, comme firent Pierre et Paul, » dit saint Ignace ; « Le martyre de Pierre et Paul eut lieu à Rome, sous les préfets, » écrit saint Clément'; « Heureuse Église, dit TertuUien, (jui a refu, avec leur sang, la tradition des deux Apôtres!» Enfin, selon Lactance , » Néron fit attacher Pierre à une croix, et trancher la tête à Paul!... »
Ainsi donc, la tradition, après avoir débuté au milieu du 11' siècle par la fable dont Hégésippe s’était inspiré dans un voyage à Rome, hésite et recule durant deux siècles sous la plume d'auteurs plus respectables. Elle abandonne le fait principal, et même, en adoptant l’innocente croyance du martyre de saint Pierre à Rome, ne peut consentir à dénier à saint Paul son glorieux apostolat chez les Romains. Si bien que dans le sens vulgaire, qui veut voir des évêques dans les Apôtres, il y aurait donc eu deux premiers évêques h Rome, et
CHAPITP.E VI.
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l’Eglise y aurait au moins deux têtes!... Saint Iréiiêc, saint Ignace, saint Clément et Lactance lui-même, ne sont point, on le voit, au courant ou partisans de l'idée mère, du Siège de saint Pierre; ils sont des philosophes chrétiens; ils ne sont pas des théologiens politiques. Mais avec le temps, après eux, l’idée fera son chemin, et voici comment il faut l’entendre.
Il y eut de bonne heure, parmi les chrétiens, des ambitieux à côté des saints, l’avidité à côté du désintéressement, et l’orgueil de la domination à côté de l'abnégation, dont Jésus-Christ et les Apôtres avaient donné l’inefTable exemple. La puissance de la morale était à peine connue, que la politique méditait de s'en faire un instrument. Son premier instinct fut de systématiser un principe essentiellement spirituel, et d’enchaîner dans les formes d’une hiérarchie universelle la liberté de l’enseignement évangélique. L’enseignement! il s'agissait bien d’autre chose pour le parti catholique; il s’agissait de dominer dans l'Eglise d’abord, et, avec l'Eglise, de miner sourdement l’empire et s’en emparer : le jésuitisme était déjà né!...
Une autre observation domine notre sujet : le christianisme se vit infecté, dès les premiers temps, de l’esprit de dialectique familier aux Grecs et aux Orientaux. Une foule de discussions s’engagèrent non pas sur la morale évangélique, unique et indiscutable objet du christianisme, mais sur une foule de subtilités métaphysiques. Les chrétiens s’y laissèrent malheureusement entraîner, au lieu de s’en tenir uniquement à la morale évangélique , et la théologie entra dans les Églises. De là des divisions en matière de foi ; de là des
craintes pour les meilleurs esprits, de voir la société nouvelle se déchirer elle-mémc.
En même temps donc que l'instincl politi(jue cherchait à revêtir le christianisme de la forme la plus propre à exercer une action rivale sur les institutions et la puissance de l'Empire, le danger des dissensions faisait sentir aux Eglises le besoin d'une autorité sur laquelle chacune, de son côté, pût appuyer ses convictions. Les simples réunions synodales sufiirent au maintien de l’ordre aussi longtemps qu'il ne s'agit que do la discipline et de la morale; mais les théologiens ayant fait naître les questions de dogme, elles prirent un grand ascendant sur les esprits, et la guerre fut au sein du christianisme. Les conciles n'y suHisaient plus, et il eût fallu, en tous les cas, qu’ils fussent en permanence. Le sentiment de ratdorilé fixe, personnelle, naissait donc fatalement des dissensions théologiques, en même temps que l'instincl politique suggérait cet expédient.
1-a primauté des évêques entre eux donna lieu à quelques différends. Mais ceux des grandes villes l'obtenaient naturellement sur ceux dos provinces et des villes secondaires. Le siège de Rome fut, dès le principe, considéré comme le plus important, parce qu'il était situé dans la ville régnante.
Le premier concile oecuménique, assemblé à Nicée en 325, porte en son sixième canon « que l’on con/terve * les anciens usages acceptés eu Egypte, eu Libye et en « Pentapoie, d'après lcs(|uels l’évéque d’Alexandrie a « l’autorité sur tous les évêques de ces diveis pays, « puisque telle est de son côté la p^^^alive de l'évéque de « /Ionie. De même les prérogative|’;OiiQférées à l'Eglise « d’Antioche et à d'autres doiven/jÊta maintenues. »