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guait depuis longtemps les esprits, suffît pour tourner l’attention du côté de ce nouveau prophète, qui se mit aussitôt à inspirer à ses prosélytes le mépris des chrétiens, de leurs dissensions oiseuses, de leur ambition, comme aussi de leurs reliques qu’il taxait de grossière idolâtrie. La moitié du monde chrétien, c'est-à-dire l’Asie et l’Afrique, ces nobles contrées qui avaient entendu trois siècles auparavant la parole apostolique de saint Cyprien, de saint Clément, de saint Augustin, abandonna le christianisme. Ce schisme fut le premier résultat sensible de la tendance matérialiste qui, dès le iV siècle, avait entraîné les chrétiens à chercher dans les imitations du pouvoir terrestre et dans les richesses la force et l'unité de l’Eglise.
niAPITRE VIII.
CnAPITRE VIII.
GRlvGOlRK II.
Préludes des évêques de Rome au pouvoir temporel. — L.eur autorité dés le v* siècle. — Doctrine des Pontifes Gélase et Symmaque. — Le droit divin déjà défini. — Embarras administratifs de saint Grégoire. — Obéissance et dignité de ce Pontife. — Fallait-il substitner la théocratie de l’Église à l'empire des Césars? — Nature de la théocratie; son incapacité radicale au gouvernement. — L'autorité de l’Église. — Grégoire Il et les Romains dans la question de l’indépendance — La religion souffrait de l'acceptation du pouvoir par Grégoire. — De protecteurs, les Papes deviennent protégés. — Intrigue des promiers Papes temporels avec les maires du palais de France. — Prétendue donation du Pépin. — Les Romains frappés d’inaction en présence des Lombards. — Causes de leur incapacité. — Politique des Papes. — Elle s’oppose constamment à la constitution de l’Italie en nation. *
ün se tromperait si l’on croyait que révénemeul que nous venons de rapporter avait élevé inopinément l'évéque de Rome au pouvoir politique. Outre que le clergé, comme nous l’avons vu, avait obtenu plusieurs fois la juridiction civile aussi bien que la juridiction ecclésiastique, il s’était souvent trouvé, dès les iv' et v' siècles, mélé à l’administration par la force des choses et les désordres de l'invasion. Les autres évêques aus.si avaient rendu, dans des circonstances critiques, d'importants services, soit en apaisant la fureur des Barbares, soit en servant d'intermédiaires entre ces derniers et l'Em-
pire. L’évêque de Rome se trouvait plus que tout autre en position de rendre de tels services, et d’acquérir par là une autorité morale qui se mêlait naturellement dans l'esprit des peuples à la croyance religieuse. Cette autorité tendait à se confondre avec le pouvoir civil, soit en lui empruntant sa force, soit en lui prêtant l’autorité de la religion. Les évêques de Rome avaient pour grandir graduellement en influence trois circonstances favorables : la croyance religieuse, des lumières relativement supérieures et l’éloignement du siège de l’Empire. Cet éloignement faisait que les Pontifes étaient, à Rome même, une autorité au moins égale aux yeux des peuples à celle des gouverneurs que les empereurs envoyaient d’Orient. Ils pouvaient même, soit en raison de leur saint ministère, soit par une appréciation criti(|ue de la conduite de ces gouverneurs, les dominer par l’opinion publique, et par des recours directs à l’autorité suprême. Aussi quelques évêques de Rome faisaient-ils des actes d'autorité qui ressemblaient fort à l’exercice du pouvoir lui-même. Sous les règnes d’Honorius et de Théodose le Jeune, par exemple, on vit le Pape empêcher la réunion des hérétiques ou dissidents, et faire conduire leurs principaux chefs en exil. Ce fût ainsi que le philosophe Célestius fut banni de Rome ptm ordre du Pape saint Célestin, et les manichéens par les ordres des Pontifes Gélase et Symraaque. Nous voyons aussi, en 534, que Cassiodore, sénateur romain, étant promu à la dignité de préfet du prétoire, s'adresse à l’évéque Jean, et, faisant allusion à la grande influence des Pontifes sur les affaires publiques, sollicite ses conseils et presque sa protection. € Vous êtes, lui dit-il, le gardien du peuple chrétien... et vofre qualité de patfeur
CIIAPITflF. vm.
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H exclut pas le soin des choses temporelles. Tous les inlérits des peuples sont eutre vos mains ; vous devez les défendre avec le zèle et [affection d’un père... »
L’autorité dont jouissaient déjà les Pontifes dans le domaine des faits était telle qu’elle réagissait parfois contre celle des empereurs, sous des formes telles quïl leur devenait diflicile d'éviter le joug qu’elle leur préparait. ün a cité dans ces derniers temps l’opinion du Pape Gélase, comme établissant la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. Cela prouverait seulement que la croyance générale admettait alors un pouvoir spirituel- Mais le Pape Gélase établissait bien plutôt une distinction qu’une séparation des pouvoirs. Voulant reprendre l’empereur Anastase de ce qu’il protégeait les eutichéens, Gélase lui écrivait : • Ce monde, auguste
• empereur, est gouverné par deux puissances, celle « des Pontifes et celle des rois, entre lesquels la charge ■ des prêtres est d'autant plus grande qu’ils doivent ren- « dre compte au jugement de Dieu de l’âme des rois. Vous « savez, mon cher fils, qu’encorc que votre dignité vous « élève au-dessus des autres hommes, cependant vous « vous humiliez devant les évêques chargés de l’adminis- « tration des choses divines ; vous vous adressez à eux « pour être conduits dans la voie du salut ; vous recon- « naissez que, bien loin de pouvoir leur commander « dans l’administration des sacrements, vous êtes obli-
* gés de leur obéir... Si les ministres de la religion « obéissent à vos lois, dans tout ce qui concerne l’ordre 1 temporel, parce qu'ils savent que vous avez reçu d'en « haut votre puissance, avec quelle affection, je vous « prie, ne devez-vous pas obéir à ceux qui sont cliargiîs « de dispenser nos augustes ministères!... »
l)f PAPK.
Il n‘y avait encore rien clans cette déclaration de saint Gélase qui heurtât précisément le pouvoir souverain. L’administration des sacrements et du culte doit être libre, et confiée tout spécialement au sacerdoce. Mais saint Gélase ne se contente pas de réclamer la liberté poup ses opinions et pour son culte, il veut que l'empereur opprime les dissidents. Bien plus, il établit que le ministère sacerdotal, à la tête duquel il est placé, est un gouvernement, le gouvernement des choses saintes! G’est le droit divin placé parallèlement au droit politique ou civil. L’évéque respecte les lois du prince, dit-il; mais il entend le voie humilié devant les évéques, et être le maître absolu de sa conscience; car les Pontifes ont à rendre compte de l'âme des rois devant Dieu!..,
Jusque-là, disons-nous, il n'y a encore rien qui heurte le pouvoir au delà de ce que comportent les croyances de l’époque. Mais il y a une tendance bien évidente, tout en distinguant les deux pouvoirs, à superposer l'un à l’autre et à les confondre ; car, comment concevoir que celui qui gouverne l'ânie ne gouvernera pas la personne, surtout s il se croit responsable de sa conduite devant Dieu?
Laissons venir le successi’ur de Gélase, l’évéque Symmaque. Cet évêque écrivant au même empereur Ânastase, qui refuse de contraindre les hérétiques, élève le ton et dévoile hardiment du premier mot toute la portée de la doctrine.
« Croyez-vous, dit-il, parce que vous êtes empereur, « qu il vous soit permis de mépriser le jugement de * Dieu, et de vous élever contre la puissance de saint U Pierre?... Comparons la dignité d'empereur avec « celle des Pontifes! Il y a entre elles autant de ditt’é-
CHAI'ITRK VllI.
» rence qu'il y en a entre un administrateur des choses « de la terre et un administrateur des choses du ciel. « Vous, prince, vous recevez du l*ontife le baptême et « les sacrements ; vous lui demandez des pidères ; vous « souhaitez sa bénédiction, et vous le priez de vous ac- « corder la pénitence. En un mot, tandis que vous n'avez « soin que des choses humaines, il vous dispense les
• biens du ciel. Sa dignité est donc au moins égale, « pour ne pas dire supérieure à la vôtre... Vous direz « peut-être que, suivant l’Ecriture, nous devons être « soumis aux puissances? Sans doute, nous obéissons ■ aux puissances de la terre, lorsqu’elles se tiennent à « leur place, et qu'elles n’opposent point leur rolonté 1 à celle de Dieu. Au reste, si toute puissance vient de « Dieu, celle qui est établie pour régler les choses di- « vines en vient à plus forte raison... Si vous n’obéissez
• pas à Dieu, vous ne pouvez pas user du privilège de « celui dont vous méprisez les droits, ni exiger de nous « une soumission (jue vous refusez à Dieu lui-même! »
Dès le V* siècle, on le voit, les évêques de Rome avaient déjà établi solidement la doctrine du droit divin, d’abord parallélemeut au di oit impérial, et ensuite au-dessus. Le Pontificat était une puissance égale, pour ne pas dire supérieure à celle du souverain; et certes, cette supériorité n’était guère douteuse, si les empereurs reconnaissaient sincèrement que les évêques avaient le gouvernement des âmes, et de la leur tout particulièrement. Puis, il paraît que déjà les évêques étaient venus à bout de faire croire qu’il n’y avait aucune différence entre leur volonté et celle de Dieu, et qu'on ne pouvait pas leur désobéir sans désobéir à Dieu lui-méme. On aperçoit facilement où devaient al-
DU PAHK.
1er, avec une doctrine tomme celle du droit divin, les évêques de Rome, du jour où l'Empire ayant été mené insensiblement à sa ])erle, il se trouverait un Pontife assez hardi pour saisir le gouvernement temporel.
11 faut le remarquer aussi : tandis que déjà au v* siècle les évéques de Rome voyaient leur influence teUe qu'elle leur permettait d’interpréter hautement le ministère évangélique comme un pouvoir supérieur au pouvoir civil , l’administration des biens de l’Eglise avait fort habitué les évéques au maniement des aft'aires. Du temps de saint Grégoire, selon ce qu'il nous en apprend luimême, l’évéque de Rome élail, à raison de sa charge pastorale, tellement occupé des soins extérieurs, qu’il y avait souvent lieu de doutei- s’il faisait l’office de pasteur ou de seigneur temporel'. Le saint évê<pie se voyait fort occupé, non-seulement de l'administration des domaines de l’Eglise de Rome, mais aussi des affaires de toute l'Italie. Dans les premiers temps que les Lombards infestaient celte contrée, il les avait pour ainsi dire sur les bras, et prêtait fidèlement son concours aux intérêts de son pritice. Nous avons de lui plusieurs lettres (|u'il écrivait en divers lieux, soit pour la défense des villes, soit pour rapjieler aux peuples l’obéissance duc aux ofticiers de l’empereur. Ces Lombards lui donnaient tant de mal qu’il écrivait « qu’en punition de ses pé- « chés il avait été fait évêque des Lombards plutôt que « des Romains’!... » L’autorité dont saint Grégoire disposait et faisait officieusement usage dans cette circonstance, était telle qu’on aurait pu croire qu’il était le
' Saint (irégoii'L', liv. 1, é|i. 2f>.
* Saint Grégoire, liv. 1, cp. 31.
CRAPiTne viii.
chargé de l'empereur. En efi'et, ou le voit traiter de la paix avec ces importuns Lombards, intervenir soit auprès d’eux par des libéralités, soit auprès des gouverneurs de l'empereur par des instances et des représentations réitérées. Enfin, l'histoire nous le représente comme exerçant nécessairement une très-grande in- Auence dans les plus grandes aft'aires du temps* également respecté des princes et dos peuples, et comme le pacificateur de tous les troubles et de toutes les diflicuN tés qui agitaient ritalie.
Telle était lu position faite pai- les circonstances aux évêques de Rome. Saint Grégoire n’y voyait que l'oeca^ sion de se dévouer de toutes ses forcés à la chose publique, et de donner, selon le précepte évangélique, l’exemple de l’obéissance au pouvoir. Cette obéissance était pour lui un devoir sacré j il en donna un exemple bien remarquable dans la circonstance suivante. L’empereur Maurice lui avait envoyé une loi qui excluait des monastères tous les citoyens qui occupaient des emplois civils ou militaires. La dernière partie de cette loi était au jugement du saint évêque contraire au bien de la religion, parce que, croyait-il, il pouvait se trouver dans ces positions des hommes ayant besoin de la retraite pour faire leur salut. Cependant il ne fit aucune difficulté de la publier dans les provinces d'Occldent, selôil l’usage, pour obéir aux ordrei du prime, il se coutenta de soumettre ensuite à l’empereur de sages représentations, afin de l'engager è modifier sa loi, et il ne le fit pas sans succès, car cette loi fut effectivement modifiée peu de temps après. La lettre qu'il écrivit à ce sujet est pleine d’onction et de sagesse, et nous ne connaissons rien qui soit plus propre à donner une idée des vérita-
blés rapports du ministre de la religion avec le pouvoir civil : « Étant soumis à vos ordres, écrivait saint Gré- « goire à l’empereur, j’ai envoyé votre loi dans les di- « verses parties du monde ; mais comme elle ne s'ac- « corde pas avec la loi du Dieu tout-puissant, j’ai cru « qu’il était de mon devoir de vous adresser des obser- « valions. J'ai rempli en cela un double devoir; d’un ■ côté en obéissant à l’empereur, et de l'autre en lui « faisant connaître mon opinion pour l'honneur de • Dieu*. »
La sage conduite de saint Grégoire fut imitée par ses plus proches successeurs ; et loin que leur obéissance et leur fidélité aux lois de l'Empire portassent préjudice à leur influence morale, elles ne faisaient que les rendre plus respectables. Ils savaient en même temps soutenir les faibles contre les gouverneurs, souvent détestables, qui venaient de Constantinople à Rome et dans les provinces occidentales ; en sorte qu’au profond respect qu’ils inspiraient se joignait une atfection sincère du peuple pour les évêques et le clergé.
Mais si, à l'exemple de saint Grégoire, la plupart de ses successeurs immédiats ne se servirent de la haute influence que les circonstances avaient permis aux Papes d’acquérir, que pour le bien public et la défense de l’Empire, il n’en manqua pas d'autres pour céder à la tentation de saisir, au profil du Saint-Siège, un pouvoir qui se présentait comme de lui-même. Du reste, il pouvait paraître tout naturel au vulgaire que ce pouvoir mal exercé par les mains débiles des empereurs de Constantinople, serait mieux placé dans la personne du chef de
' Saint Grégoire, liv. III, cp. 65.