DI PAI'K
C’était le jour de Noël. Charlemaj^tie assistait dans la basilique 6 la solennité, entouré d’une foule immense. Au moment où il se tenait ù genoux et en prière, le Pape Léon lui posa sur la tête une riche couronne, et le peuple, aux cris de Noël, Noël ! le proclama empereur et auguste. Charlemagne, surpris ou non, se leva plein d’émotion, et le Pape se prosterna à ses pieds, comme pour donner au public l’exemple de la soumission, et procéda ensuite au sacre de l’empereur et à celui de son fils.
La scène du couronnement réussit. Charlemagne, soit qu’il l’eût désiré ou redouté, s’en montra flatté. Il fit encore, à cette occasion, des dons pécuniaires aux églises de Rome; mais il se montra exempt de faiblesse en ce qui concernait directement le pouvoir suprême. Il n’en céda pas plus au Pontife que n’en avaient cédé les empereurs de Constantinople. Les Papes n’eurent pas meme le droit de recevoir l’ordination et la consécration sans le consentement impérial. Charlemagne laissa bien au peuple et au clergé le droit d'élire les évêques; mais il prescrivit, par divers décrets, de quelle manière on procéderait. Il statua qu'on serait obligé de prendre l'évéque dans le diocèse même, et que, de leur côté, les moines choisiraient leur abbé dans leur propi'e corps. .Après qu’un évêque ou abbé avait été élu, il se présentait à l'empereur qui lui donnait l’invcsliture par la remise de la crosse et de l’anneau pastoral, et recevait en échange le serment de fidélité. Après cela, les évêques de Rome et autres étaient sa- 'crés par les évêques les plus voisins, réunis.
Charlemagne, dans le soin jaloux qu'il portait au droit de souveraineté, avait pourvu ou du moins cru
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pouvoir à su cun^e^vatiuIl, en plaranl à c6l«; du Papa tiii de ses missi domini (envoyés du maître), qui résidait à Rome avec des pleins pouvoirs pour le représenter. Tant que Charlemagne vécut, il n'y avait pas à craindre la moindre tentative contre l’autorité impériale. Léon III lui écrivait : « Nous voulons que tout chez nous soit fait conformément à vos lois, et si par inexpérience {incompelenterj il en arrivait autrement, que tout soit examiné et corrigé par les tnissi domini » Le Pape en s’expri- - mant avec autant de sujétion était-il sincère ou seulement timide? Son intention en sacrant et couronnant Charlemagne avait-elle été de le reconnaître souverain effectif de l’État romain, ou bien seulement d’échanger le litre d’empereur contre un droit de protection? Les écrivains ecclésiastiques ont soutenu cette dernière opinion, et nous ne croyons pas qu’on puisse la mettre en doute. Comment supposer, en effet, que Léon III, si dévoué à l’autorité du Saint-Siège, aurait pu concevoir la pensée de se donner un maître soit comme Pontife, soit comme chef de l’Etat romain? Le Pape et le peuple, assurément, n’avaient entendu conférer le titre impt-rial (^u’en échange de la protection dont leur position leur faisait une nécessité et par reconnaissance de celle qu'ils avaient déjà reçue du grand roi. Mais il est indubitable en même temps que Charlemagne, de son côté, avait pensé le contraire, en acceptant cette association indécise de deux dnûts rivaux, tandis que le peuple romain entendait fort bien rester unicpie souverain chez lui, avec son sénat : Semtus populusque romanus ! Aussi, les capitulaires réglaient-ils avec un soin minutieux tout ce
' (Iratieii, Décret., di. xu.
qui avait trait au ciergé. On \ voyait des ordonnances pour la réunion des conciles, pour des réformes de la discipline ecclésiastique, et d'autres qui dépassaient un peu la spécialité des pouvoirs d'Etat, car elles allaient jusqu'à défendre aux évéques d’introduire dans la liturgie de nouveaux anges ! Des différends existaient entre le Pape et l’évêque de Ravenne, l'empereur les trancha. Léon III étant accusé, il ordonna que son procès fût instruit dans son palais.
Malgré tant de soins de la suprême puissance, Charlemagne, au rapport de Loiseau, fit cependant au clergé en général des concessions qui ont fait l’objet de critiques fort sévères ; il rendit aux évêques les tribunaux et le droit de prison (Jus carceris) dont ils avaient été investis sous l’un des descendants de Constantin, afin que les ecclésiastiques et les religieuses ne fussent pas accusés devant les tribunaux ordinaires'. Ce privilège fut, par la suite, étendu à toutes sortes de causes civiles et criminelles; on l’inséra comme constitution au Code Justinien , pour être généralement mis en pratique. De là une distinction prononcée de deux ordres de citoyens dans les Etats, les laïques soumis à la loi séculière et les clercs ne relevant que de l'Eglise , distinction que le clergé devait bientôt trancher en s'établissant supérieur à tous les autres membres de la société, sans excepter les princes et les autorités.
Charlemagne, avec tout son génie et sa vaste intelligence, n’avait pas suffisamment compris qu’il acceptait à son couronnement une lutte inégale pour sa dynastie.
' l.oiseau, Des of/kes
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luul uu iiioillîi, eoiilie lu l’apaulé, et que, loi ou lard, l'aulorilé de lail sérail emporlée par l’auiorilé du droil divin qui, bien que liclive, empruntail à son adhésion L'Oinme aux eroyaiices de l'époque une réalité de l'ordre supérieur. Et puis le siège pontifical était électif; les hommes qui viendraient successivement l’occuper seraient toujours capables de suivre une idée simple et absolue comme celle d’un pouvoir divin s’appliquant à l’universalité des hommes et des choses, tandis que le trône héréditaire n’aurait pas constamment des hommes aussi fermes et aussi éclairés que Charlemagne.
Charlemagne meurt en faisant la faute de partager, comme un patrimoine, le territoire de l’empire à ses enfants, et laissant à Louis la dignité impériale. C’était à la fois en affaiblir l'autorité et ouvrir une porte à des rivalités de famille que les Papes ne manque raient pas d'exciter et d'exploiter. Louis était d’une jaiblesse qui faisait contraste avec la mâle fierté de son père. Le Pape Adrien IV vient à Reims pour le sacrer. Louis se rend au-devant de lui à plusieurs milles, suivi d’une population immense. Il n’a pas plus tôt aperçu le Pape, qu’il descend de cheval, court à lui, se prosterne trois fois à terre, et reste dans cette posture jusqu’à ce que le Pontife l’ail relevé ! Le sacre a lieu trois jours après, et le Pape s'en retourne comblé de richesses et de nouveaux privilèges !...
Quelque temps après, un nouveau Pape est élu et sacré. C'est Paschal ; il passe sur tous les égards dus au droil impérial et se contente d’envoyer dire à Louis qu' il a été forcé par le peuple de se faire sacrer précipitamment. Louis se contente, de son côté, de rappeler au clergé de Rome les ordonnances. Quelque temps
après, deux des wissi, chargés de représeiUer ses intérêts près de la cour romaine, sont assassinés dans le palais de Latran ; il se borne à faire jurer Paschal qu'il est étranger au crime. Louis en avait fait assez pour mériter le surnom de Débonnaire.
Lothaire, son fils, associé à son trône, montra plus d’énergie. Après la mort du Pape Paschal, Eugène II, son successeur, s'étant fait sacrer sans égard au droit impérial, Lothaire vint à Rome, y releva son autorité méconnue en forçant le Pape à la soumission, et imposant au peuple lui-méme un nouveau serment de fidélité conçu en ces termes: « Je promets d’étre fidèle aux empereurs Louis et Lothaire, sauf la foi que j'ai promise au Pape !... »
Ce serment n’annonçait pas une soumission bien nette. Cependant le Pape Grégoire IV ayant été élu en 820, Louis eut encore la force d'exiger qu'il ne fût ordonné qu'après que le conseil impérial aurait examiné l'élection. Mais le Pape qui le sentait faible résolut de s’en venger. Les fils de Louis le Débonnaire sont poussés à la révolte ouverte contre leur père par les intrigues de la cour romaine. Grégoire accourt en France et ose paraître en allié au camp des révoltés. Une partie des évêques refuse de l'y suivre pour rester fidèle au vieil empereur; il leur ordonne d’obéir et proclame hautement le droit du Saint-Siège de disposer des couronnes et de délier les sujets du serment de fidélité, retournant ainsi contre le petit-fils de Pépin l'arme qui avait servi à l'usurpation de son aïeul ! Bientôt Louis est cerné par l’armée de ses fils, et le Pape alors s’offre en pacificateur, harangue et bénit les soldats qui désertent aussitôt pour se joindre aux révoltés dans la
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pluine upptilée depuis lors le Champ du Mensonge. Louis le Débonnaire, abandonné à la merci du Pape et de ses partisans, est condamné à une pénitence publique. On lui persuade qu'il a commis plusieurs crimes , entre autres celui d'avoir fait marcher son armée durant le carême, et de l’avoir exposée à être massacrée par celle de ses fih!... L'empereur, cédant à l’intimidation, adhère à tout, se couvre d'un cilice, se prosterne devant les évêques, en présence du peuple assemblé, et se voit jeter dans un cloître.
Des auteurs veulent néanmoins que ce fils de Charlemagne ait fait au Saint-Siège une de ces donations qui semblent avoir eu pour objet de couvrir de la protection des princes l’absorption que les Papes avaient pour but , du territoire comme de l’autorité du peuple romain. Cette prétendue donation de Louis le Débonnaire, faite au Pape Paschal, avait cela de commun avec la lettre écrite par Étienne II, au nom de saint Pierre, que l’acte était adressé directement au saint .\pôtre de la manière suivante : « Au nom du Seigneur, etc., moi, Louis, empereur auguste, je donne, concède et confirme, par le présent pacte, à toi, bienheureux Pierre, prince des Apâ-^ 1res, et par toi à ton vicaire don Paschal, souverain Pontife et Pape universel, la ville de Rome avec son duché, etc. . >• Suivait la nomenclature de toutes les provinces et villes composant le territoire romain. Ainsi, il n'y avait pas encore un siècle que le peuple romain avait fait sa déclaration d'indépendance et s’était constitué en État régulier, mettant à la tête du gouvernement Grégoire II, que déjà le peuple romain se trouvait dépouillé de ses États par la papauté. Toutes ces prétendues donations porteni qu’elles étaient faites non plus à la république
vomnine, ni même au Saiul-Siégf et à la républuiue romaine, comme clans les jmmiières donations, mais miicjuemenl au Saint-Siège! (rc^sl par ces gradations frauduleuses que la politique envahissante du Vutican s'avançait sans cesse; elle ne perdait pas une occasion de faire passer ses fictions en réalités profitables à ses intérêts.
La pièce supposée dont nous venons de faire mention contenait cependant une clause qui porte à croire que les Pontifes, soit par crainte, soit par prudence, voulaient encore à cette époque paraître reconnaître, en principe, la souveraineté temporelle des empereurs. On >■ remarquait, en effet, que l’empc'reur, en cédant a profusion au Saint-Siège les appartenances romaines, se résenait formellement la souveraineté sur les hommes et sur les choses de l'Etat romain : « Satva nostra in rebus et in hominibus subjectwne ' . »
A partir des fils de Charlemagne, il n'y a plus que bas sesse et crime dans le règne de ces princes dégénérés. Nous n'avous pas le courage de suivre en détail les palinodies dans lesquelles ils se jettent, comme frappés de vertige sous la main déjà terrible des Pontifes romains. Un, Charles le Chauve, homme sans jugement, sans loyauté et sans amour de ses peuples, dès son avènement, il se déclare vassal du Pape. Un évêque de Sens a porté contre lui une accusation et l'a fait déposer par une fraction du clergé. Il déclare qu’il est prêt à se soumettre aux évêques, et demande seulement qu’ils pro- («dent régulièrement. ■■ Vénilon m’accuse; mais je ne puis être déposé que par un concile régulièrement as-
' Daunoii, i. II.
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sciiililê !... » Lt‘ l’apc Jean Vlll lui écrit : « N'oubliez pas (le qui vous tenez l'empii-e et ne nous tbrcez pas à changer de sentiment !... »
A P rês la mort de cette ombre d empereur, le Pape s'abstient, durant trois années, d'en sucrer un nouveau 11 se plaît à suspendre tour à tour, sur la tête des divers prétendants, le diadème impérial, afin d’accréditer l'opinion qu’il en est le seul dispensateur. Enfin, après avoir paru hésiter entre plusieurs princes, sans capacité et sans caractère, il choisit le plus indigne. Il couronne Charles le (iros, lui donne pour ministre un évéque qui séduit sa femme, et le prince est, au bout de quelques années, déposé comme imbécile, pour faire place à Charles le Simple, dont le nom dit toute l'iiistoire et qui fut le dernier.
C’est ainsi que s’en va cet empire que Charlemagne avait fondé depuis soixante ans à peine; il meurt dans les bras des Pontifes et du clergé comme était mort celui de Constantin, au milieu des déchirements de famille et des convulsions de l’impuissance. 11 avait vu presque tous les Pontifes éluder 1 investiture on violer le serment fait aux empereurs.
Nous avons dit qu au rajiport de Loiseau, Charlemagne avait accordé des tribunaux aux ecclésiastiques. Ee clergé, n’étant pas contenu sous ses successeurs, trancha rapidement la distinction entre lui et la société laïque. On le vit plus que jamais avide d'honneurs, do richesses, de [daisirs et même de litres mondains. Los évéques remplirent la cour des de.scemlants de Charlemagne, comme ils avaient rempli celle des. empereurs de Constantinoivle. Ils entrèrent parlont dans les conseils fies souverains chrétiens, prirent des litres de
prince, de duc el de comte, qu'ils ajoulèrent à leurs dénominations ecclésiastiques. L’envahissement du clergé n’eut plus de bornes. L’attribution judiciaire, qui lui était donnée dans le for ecclésiastique, s'élargit au gré de ses volontés. Le pouvoir civil devint secondaire, pour ne pas dire entièrement nul, dans les choses de quelque importance. « S’agissait-il d’un procès où l’une des parties alléguât la mauvaise foi de l’autre, l’Église s’en emparait, sous prétexte qu’il s’agissait des affaires de l’âme, dont elle avait la juridiction. S'agissait-il d’uii procès dans lequel étaient compris des veuves, des orphelins ou des étrangers, elle réclamait la cause, sous prétexte d’exercer son droit de protection. En Angleterre, si quelqu un mourait sans tester, l'évéque s'emparait de son bien. En France, en Italie et autres contrées catholiques, la sépulture était refusée aux morts, si premièrement le testateur n'avait fait un legs â l’Église. Tous les moyens étaient mis en usage par le clergé pour acquérir des biens rju’il prétendait destinés à de bonnes œuvres, ad pias causas'! »
Nous ne croirions pas avoir suffisamment expliqué les causes qui, durant le court espace de temps (jue dura la monarchie carlovingienne, élevèrent les Papes à un si haut degré de puissance, si nous ne retournions un instant nos regards sur un Pontife d’infiniment de talent. C’était Léon III. Il sut tirer un grand parti des circonstances et se dévoua habilement à la cause qu’il représentait. L’aptitude particulière de ce Pape à la jurisprudence fit qu'on venait le consulter sur les questions de droit les plus épineuses. Léon encourageait de telles
' I.oi-ir.Ti, Des nffiret.