CHAPITRE IX
bli et étendu, l’Église naturellement prit sa part de ces gouvernements brisés. Les évéchés, les monastères eurent leurs vassaux comme les seigneurs, et participèrent aux privilèges, sans compter ce que l’influence religieuse pouvait y ajouter. Quant aux peuples, leur condition était généralement vile. Ils cultivaient les terres, et, selon le degré d’asservissement dans lequel ils se trouvaient, recevaient les noms de serfs, d’aldiens, de manants, etc. Ils étaient taillables à merci et se devaient en tout aux seigneurs, au clergé et au roi.
Les rois exerçaient leur autorité sur les nobles, leurs grands vassaux ; ceux-ci l’exerçaient à leur tour sur les populations ; de sorte que le pouvoir du roi se trouvait borné, en ce qui avait rapport à la généralité de ses États, par l’entremise toujours présente des nobles. Il résultait d’uue organisation si .élémentaire que les nations n’avaient point le caractère de l’unité, et que la société se trouvait retombée dans l’état primitif pour ainsi dire. Les peuples qui étaient directement vassaux de la couronne fournissaient seuls au roi les soldats. Le roi pouvait, il est vrai, requérir les nobles pour son service : mais il y en avait de fort puissants , et quand il leur prenait fantaisie de résister au pouvoir suprême, celui-ci se trouvait paralysé. Du reste, les peuples ne jouissaient d'aucune garantie contre les vexations des grands. Ils étaient réduits à invoquer alternativement la protection de l’Église contre le seigneur ou le roi, ou bien celle de ces derniers contre les bommes d’Église. C’est dans des angoisses de celle nature que se passa le moyeu âge pour les peuples; ils n'eu étaient distrait' que par les guerres continuelles des nobles entre eux, dont on les forçait d’éire les instruments et les victimes.
iii: PAPE.
Au reste, il t'aiil se garder de croire que la l'éodalilé fût uii ordre de choses conçu à priori par quehpie imagination machiavélique pour exploiter les peuples: elle était le fruit naturel des circonstances. Ia‘S sociétés se trouvent ainsi faites dans leur origine, particulièrement chez les peuples guerriers, oh l'ordre et l'aetion ne peuvent se produire qu'au moyeu de chefs placés de degrés en degrés.
I.es barbares du Nord n'avaient eu qu'à déposer les armes et se fixer pour que la féodalité fût constituée. Si les peuples conquis se trouvaient dans une sorte d'es clavage, il n’y a rien non plus dans ce fait qui doive surprendre. I.à oh règne exclusivement la force, elle tient lieu du droit, ou plutôt elle est le droit. N"avait-on pas vu Rome elle-même réduire les peuples conquis à l'état de servitude, et entendu cette terrible parole du Raulois retentir sur le monde : « Malheur aux vaincus! »
Oh était donc, se demande-t-on, ce cliristianisme qui, selon la parole de l’Evangile, était venu < annoncer aux captifs leur délivrance, et mettre en liberté les hommes brisés par les fers?... »
Le ehristianisme, nous l'avons vu, s’était montré, durant les premiers siècles, comme le semeur qui jette eu passant sur la terre une semence généreuse et féconde. Mais, .soit que nous ne nous rendions pas exac tement compte des phases par lesquelles il était destiné à passer pour régénérer les sociétés, soit que, selon notre conviction, l'Église se fût trompée dans l’accomplissement de sa mission, le christianisme était presqm* condamné à l'impuissance dans le milieu social oii nous le trouvons au moyen âge. Altéré dans son essence dès le règne de Coustantin, par l appât des richesses et le
CHAPlTRK IX.
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j'uùt des poinoirs temporels, empoisuiiiié pai' des doeli'incs liizan es, puisées dans l école d’Alexandrie ei ailleurs, il avait alxuili à miner raulorilé des empereurs, à énerver et désunir leurs peu|des, à obscurcir partout les intelligences et à livrer rEm[iire tout entier à l invasion des barbares. Le christianisme, en un mot, avait démoli par la base l'édifice de la civilisation romaine, pour le reconstruire à sa manière, et cet édifice, en éci asant tout autour de lui dans sa chute, avait couvert de ses ruines le christianisme lui-même.
Une semblable appréciation est délicate, nous le sentons; mais nos convictions en cela n’ont rien qui ne repose sur les faits historiques et les conséquences sociales que nous avons sons les veux. La civilisation romaine, qui contenait la somme entière des lumières de l’antiquité, et 1 Empire qui avait élevé avec gloire et intelligence la majestueuse charpente de l'édifice fédéral des nations, ne devaient point être détruits, mais au contraire profondément respectés. Le christianisme n’était pas envoyé pour rien détruire, mais pour tout compléter et tout agrandir ; non pas par une action matérielle, directe, hostile, violente, impérative qui le sortait de sa nature, mais par faction purement représentative, paisible, constante et patiemment persuasive de sa morale sur les esprits. Les religions elles-mêmes, les cultes juif et romain ne devaient point périr violemment ; ils devaient, ainsi que les autres éléments de l'antique civilisation, se voir entourés de charité, et attirés au progrès par le charme du christianisme, dussent-ils longtemps encore lui résister. Quelle honte pour l'Evangile que les libertés acquises aux chrétiens, dès le règne de Constantin, n’aient pas satisfait les chefs de l’Eglise, et qu’ils
aient pu s’abaisser à d'ali oces violences, et jusqu'à la destruction systématique des institutions et écoles rivales, pour acquérir ou conserver la supériorité I
La religion juive était digne de vénération ; donnée directement par Dieu sur le Sinaï, elle avait porté le christianisme dans son sein et contenait, dans quelques-uns de ses livres, toute la sagesse et tous les monuments traditionnels du monde religieux. La religion romaine ellemême n’était pas aussi indigne qu'on nous l'a représentée. Elle avait recules inspirations de Numa, de Socrate, de Platon, d’Aristide, de Zénon, de Plutarque, de Marc- Aurèle. et accueillait librement, à côté d’elle, tous les cultes paisibles qui, sous divers noms et diverses formes, élevaient leurs hommages au seul Dieu. La destruction systématique portée sur toutes les institutions de l’antique civilisation prouve assez que les chefs chrétiens, en se passionnant jusqu’au fanatisme, avaient outrepassé le vrai but et perdu le christianisme.
L’e.xpression nous fait défaut peut-être lorsque nous disons que le christianisme était perdu. Son immortelle essence restait comme un parfum répandu sur les solitudes incultes du moyeu âge, et son bon génie n’avait point désespéré de l’humanité. Il allait d’abord la consoler de ses profondes misères, en tournant exclusivement ses regards vers les poésies du ci('l. 11 allait amollir autant qu’il le pourrait des gouvernements barbares qui l’accablaient. Il allait couvrir du voile sacré, aux yeux des populations naïves, cet épiscopat de Rome transformé en puissance mondaine sous son nom. 11 allait enlin retrouver çà et là d'obscurs et saints Apôtres, pour maintenir la filiation de sa morale divine, et contraindre de temps à autre les chefs de l'Église eux-mémes à lui