CHAPITRE IX
main séculière des rois, qu'il placerait et déplacerait, comme des fonctionnaires, selon qu'ils se montreraient obéissants ou rebelles. Le clergé, formant au-dessus de la société laïque une cité sainte, verserait sur le monde les inspirations divines que le Pape lui transmettrait après les avoir reçues lui-même directement de l'Esprit- Suint. Ce système simple et naïf, comme toutes les théocraties qui ont présidé à la constitution élémentaire des sociétés, s’appelait le pouvoir spirituel, c'est-à-dire le pouvoir de Tôme sur le corps, de l’esprit sur la matière. Qui pouvait refuser d’y voir un ordre de choses parfaitement logique? L’âme n’est-elle pas supérieure au corps, et si l'âme doit commander dans l’homme et régler ses mouvements, une institution qui se sera faite l’âme des sociétés ne sera-t elle pas en droit de les gouverner au nom de Üieu, en établissant son siège dans les conseienees, en s’inspirant des perfections idéales qui font les saints et le salut? Un tel système ne manquait ni de logique ni de séduction. II obtenait particulièrement la foi des hommes pieux, qui, dégoûtés, par les malheurs des temps, d’un matérialisme brutal, ne voyaient aucune autre issue à la destinée de l’homme que la voie directe du ciel. L’homme né pour expier, pour souffrir ici-bas, ne devait se préoccuper que de la prière et de la méditation. Tout entier à l’idéal d’un monde meilleur, sa simplicité et sa soumission absolue à une autorité munie des pleins pouvoirs de Dieu pour le maintenir dans le devoir, devaient l’y conduire les yeux fermés...
Il y avait dans les dei x ordres du clergé, et à tous jes degrés de la hiérarchie, beaucoup d’hommes nourrissant ces simples croyances et les répandant autour
d'eux par l’enseignement. Il y en avait même qui les poussaient à l’extrême, sous l’influence des doctrines ascétiques. Mais l’ambition aussi avait ses représentants dans les divers ordres de l'Eglise, et cette ambition remplissait largement les vides laissés par l’abnégation des croyances modestes. Beaucoup d’ecclésiastiques ne dédaignaient ni les richesses, ni les dignités, ni la puissance, comme nous l’avons assez vu déjà, et c’étaient ceux-là qui d'ordinaire gouvernaient l’Eglise, sur le siège de Rome, dans les évéchés, dans les monastères, et jusque dans les rangs obscurs des presbytères. Cela faisait que la religion et la politique, bien que stériles, se tenaient enlacées dans l’Eglise sans trop de violence, et par l’unique distribution d’aptitudes et de vocations différentes.
Du reste, la cité ecclésiastique n’avait point le vice des castes religieuses qui avalent précédé le christianisme. Elle ne se renfermait pas exclusivement dans des familles privilégiées; elle n’était pas héréditaire. Elle se recrutait par voie d'initiation, dans les rangs les plus infimes du peuple comme dans ceux des classes élevées, et se maintenait à sa hauteur par la seule force de son institution. On n’y arrivait point, en général, sans passer par des conditions impliquant plus ou moins de mérite et de dignité, et quand il en était autrement, c'était le contraire des principes établis. L'Eglise maintenait dans ses institutions les formes démocratiques. Elle les animait perpétuellement par l’élection des chefs, et faisait ainsi régner la souveraineté du peuple et la filiation spirituelle du mérite et de la capacité, en face de la souveraineté de la force et de l'hérédité féodale. Aussi les peuples se montraient attachés à l'Eglise
CHAPITKK IX.
et lui prodiguaient cette confiance qui porta si haut son autorité. Leur assentiment faisait tout naturellement la raison d’être de cette puissance sans bornes de l’Église dont la Papauté s'investit. L’Eglise avait donc, sous ce rapport, des fondements aussi larges que la société, tandis que sa tête s'efforçait de s’élever jusqu’au ciel. Elle continuait même, dans les monastères particulièrement, l’usage de la communauté des biens, qui avait joui d’une si grande faveur dans la primitive Église, et pour laquelle quelques Pères s’étaient passionnés.
L’Église, sur plusieurs autres points, se ressentait, dans sa constitution, des institutions et des mœurs romaines au milieu desquelles elle s’était formée : elle avait ses élections paroissiales et diocésaines, ses synodes, ses conciles représentatifs et, par-dessus tout cela, un chef suprême électif! Ne présentait-elle pas ainsi l’aspect général du grand empire romain qu’elle avait vu mourir et dont elle s’était faite la légataire?
L’Église, bien plus, faisait revivre les cérémonies des cultes détruits, les plus propres à captiver les esprits, en s’alliant au dogme chrétien : le baptême, analogue h celui qui était chez les Romains le signe de l’initiation militaire ; la confession publique prescrite au Deutéronome des Juifs, et la confession secrète exigée pour être admis aux mystères d’Éleusis ; le sacrifice non sanglant des agneaux de pain, usité chez les Romains les plus pieux, et mystiquement consacrés ; les eaux lustrales, les processions ambervales, la célébration de divers mystères. L’Eglise sanctifiait le mariage et entourait de démonstrations pieuses les sépultures. Elle ajoutait à ces cérémonies une solennité fort simple et tout à fait chrétienne : la communion des fidèles, em-
DU PAPK.
blême de la dernière cène à laquelle Jcsus-Olirisl s'étail paternellement assis avec ses disciples. Le pauvre et le riche y prenaient part sans distinction avec le clergé, et cet usage s'est maintenu jus(|u'à ce que le prêtre se soit séparé volontairement des fidèles à la table sainte, pour faire sa communion à part. Enfin 1 Eglise célébrait les offices divins dans la langue des Latins, la plus générale et la plus belle. Elle se servait de celte langue pour donner l'uniformité au culte et au sacerdoce dans le monde entier.
L'Église donnait de félévalion et du prestige à toutes scs cérémonies, et les conformait en certains cas auv mœurs et aux coutumes. Elle avait institué et répandu jusqu'au plus petit village des fêtes patronales dans lesijuclles la célébration d’un saint s'associait aux joies populaires et en tempérait les écarts. Il y avait, dans le culte diverses cérémonies, chants et représentations, qui occupaient utilement et agréablement les esprits, et y entretenaient la ferveur des croyances. Le monde avait perdu avec le paganisme les fictions merveilleuses de celte mythologie qui peuplait les solitudes et les airs de visions divines de toutes sortes; l'Église lui en rendit qui avaient autant de charme, et généralement plus de dignité ; elle jeta à profusion sur ces sociétés renaissantes des légendes pleines d’ingénuité et de grâces, et ces mille prodiges palpitants d'émotion, qui font que parfois, et dans l'oubli d'une destinée plus sérieuse, nous nous prenons à regretter ces temps de sentiments vagues et de poésie sociale, comme on regrette l’enfance et f innocence qui ne sont plus.
Qui n'a vu passer dans ses rêveries de la soirée, derrière un crépuscule expirant, le tableau paisible de