CHAPITRE X
cardinal sévère. Se reportant à cette période de crimes inouïs, auxquels donnait lieu la concurrence au trône pontifical, ceux-ci ont considéré tomme un bienfait passager l’apparition de ces créatures : « Du moins, dit Sismondi, les Papes de cette époque eurent les mœurs moins féroces. On ne reproche pas à Jean X les cruautés des Étienne III, des Paul P', des Étienne VI et autres. On ne reproche à Jean X ni l’assassinat, ni le poison, ni la trahison, ni les autres forfaits qui, précédemment, souillèrent presque sans relâche le siège pontifical!... » Én effet, Jean X n’était pas pire que ses contemporains. Cependant, ce fut un assassinat ordonné par lui qui lui coéfta la vie. Voulant se débarrasser du plus turbulent des membres de la noblesse, il le fit poignarder. Mais la victime se trouvait être le mari de Marozia et le gendre de Théodora. La veuve, irritée contre l’amant de sa mère, s'empara du château Saint-Ange, qu’elle occupa pendant trois ans. Le Pape, surpris par ses vassaux, est traîné dans les souterrains du château et étranglé ! Quelques années après, elle se débarrassa du successeur (le Jean X,pour faire élire Pape, sous le nomdeJeanXl, un fils qu’elle avait eu du Pape Sergius. Au nom de cet enfant, doux et timide, elle gouvernait l’Kglise et Rome arbitrairement. Théodora et Marozia disposent ainsi durant soixante ans de la tiare. Elles tiennent l’aristocratie par leur famille , le peuple par le laisser-aller de leur administration, les Papes par leurs vices; elles font, à leur gré, passer leurs favoris sur le siège pontifical, aux sièges des diocèses ou dans une prison. Ce règne des femmes, cependant, arrive à son terme. Un digne fils de Marozia, Albéric, veut gouverner; il prend un beau jour sa mère et le Pape, son frère, les jette en-
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nu PAPK.
semble dans un cachot du fort Saint- Ange, puis met sur le Saint-Siège un tils ii lui, jeune efféminé dont les ilèbauclies ont scandalisé ses complices eux-nièmes, et qui devait avoir une triste influence sur les destinées de l Europc et particulièrement de l'Italie. C'était le Pape Jean XII.
Non sans doute l'Europe ne participait pas ù la démence dans laquelle Dieu avait permis que tombât cette orgueilleuse! Papauté. I/Eglise continuait sa marche et son développement, gouvernée par l'épiscopal et les synodes sans recourir à l'autorité avilie des Pontifes. Les Eglises d'Orient, de leur coté, ne paraissaient plus, dès le .siècle précédent, être en communion avec eux, et l'institution pontificale courut alors un réel péril. Les évéques comprenaient combien leur indépendance était nécessaire à l'Église, qui ne tirait que d'elle mémt! son existence et sa dignité. « Il ne faut pas, disait dans un I oncile le célèbre Gerhert, ({ue l’on croie que le sacerdoce est tellement soumis à un homme, que si eet homme se laisse corrompre, personne ne puisse être évêque sans recourir à lui. » Un semblable langage était familier à l’épiscopat d'alors et se rencontrait dans la bouche des Dunstan, des Romuald, des Roniface, qui sont parvenus à l’état de sainteté. « O Rome, s’écriait aussi Arnould, évéque d'Orléans, au concile de Reims, combien tu es à plaindre, et quelles épaisses ténèbres ont succédé aux lumières que tu répandais sur nos aïeux, au temps des Léon, des Gélase cl de saint Grégoire! Faut-il, aujourd'hui, que tant d'évêques illustres par la science et la vertu se soumettent aux monstres qui la déshonorent! Si quelqu’un vient nous dire que l'Eglise romaine est le juge naturel de tontes
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les Eglises, rcpoiidons-Uii : Coinmeneez donc à placer à Home un Pape infaillible 1... »
Tandis que sous le régime épiscopal l’Eglise se mainlenail tranquille, sinon absolument saine, la politique des Etats tendait aussi à une organisation chaque jour moins imparfaite. Après rcxtinclion de la dynastie carlovingienne,il s'était fait un grand vide en Europe, mais particulièrement en Italie, centre delà puissance sociale dont les Papes s'étaient emparés. La Papauté, malgré ses prétentions à gouverner l'univers entier, n'avait aucune institution administrative de quelque consistance. Elle ne put présenter ii une foule de petits États ou duchés aucun établissement capable de les relier entre eux. 11 y avait absence complète de toute institution nationale. L'Italie se trouvait divisée en trois corps principaux et en autant de fractions qu'il y avait de duchés ou comtés. La confusion y fut grande; l’histoire nous peint obscurément toutes ces provinces mises en guerre comme des éléments en fermentation.
Mais au milieu de cette agitation générale, le drapeau de l'unité italienne ne tarde pas à se montrer, et ce sont de nobles descendants des anciens Lombards qui luttent h l'envi jtour le dégager et le faire flotter sur la f)éninsnle. Pérenger I", duc de Frioul, ouvre la série de ces patriotiques tentatives. Mais à peine est-il couronné roi d'Italie par une diète réunie à Pavie, que le Vatican interrompt un moment ses orgies pour troubler celte œuvre d’unification. Le Pape Étienne V oppose à Bérenger un nommé Guido,duc de Spolète, qu'il couronne empereur et sur lequel il pratique toutes les cérémonies du droit divin. Mais ce stratagème n'avait pour but que de renverser Bérenger, car l'unité italienne pouvait se
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rraliser avec l’un comme avec l'autre de ces princes, et ce n’est pas là ce qu'entendait la cour romaine. Il fallait (jue l'Italie fût asserv'ie à la Papauté ou livrée par elle à des princes étrangers. En conséquence, le Pape Formose soulève contre Guido Arnolphe.roi des Allemands, qu’il fait empereur à son tour. Un autre Pape vient et suscite contre ce dernier Lambert, un des fils de Guido, qui le renverse et reçoit le saint chrême à sa place.
Alors la politique du Vatican et son ascendant sur les esprits crédules deviennent si clairs, que Lambert conçoit l'idée d’ôter à la cour romaine tout prétexte de se jouer ainsi du principe de la souveraineté et de prévenir sa propre ruine. A cet eff'et, il propose au Pape Jean IX de garantir au Saint-Siège la possession de Rome et de ses dépendances par un pacte analogue à celui de Charlemagne, et de le couvrir de sa protection... Mais le Vatican pressentait trop bien qu’une monarchie italienne ne pouvait exister dans son unité sans devenir dominante et réduire au néant les prétentions du Pape au gouvernement temporel. Sa politique était à jamais fixée sur ce point. Au bout de quelques années, une nouvelle rivalité est suscitée à Lambert, qui meurt assassiné : c’est celle de Louis de Provence. Mais ce nouveau venu n’est pas plus tôt élevé sur le trône qu’une main mystérieuse l'en chasse et lui crève les yeux.
A cette phase du drame sanglant et mobile qui se joue sur la terre italienne, on voit reparaître Bérenger; puis lui succéder rapidement Rodolphe, duc de Bourgogne, puis Hugo, duc de Provence, puis enfin Bérenger H, qui semble sur le point de réaliser et de constituer l’unité nationale, lorsque Rome en décide
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autrement et va plonger l'Ualie pour des siècles dans l'abime de la dépendance étrangère.
Le Pape Jean XII et sa cour s'étaient alarmés de voir
I llalie se constituer en royaume uni. Oubliant pour un moment ses orgies, il recourt au roi d'Allemagne, Othon P', et lui offre la couronne des empereurs, à la condition qu’il renouvellera entre ses mains les engagements de Pépin et de Charlemagne. Ce pacte ténébreux est souscrit, mais avec la même hypocrisie des deux côtés. Le nouvel empereur devait protéger le Saint-Siège et être toujours prêt à combattre pour l'Église; le Pape consentait à ce que ses successeurs ne pussent être sacrés sans le consentement des commissaires impériaux.
Dès le lendemain du sacre, l'antagonisme des Papes et des empereurs sort du tombeau où il était descendu avec le dernier des Carlovingiens. La clameur publique dénonçait hautement les débauches de Jean. « C'est un enfant, répondait l'empereur aux accusateurs, qu’il soit repris avec douceur et il se corrigera. » Furieux de quelques remontrances qui lui sont adressées par Othon, Jean a recours au système ordinaire; il appelle à Rome Adelberg, duc de Toscane, le plus grand ennemi de l’empereur. Mais le Pontife, cette fois, avait trouvé un maître. Othon ai'rive aux portes de Rome avant que le Pape et son complice soient en mesure de lui résister.
II assemble un concile et somme Jean d’y comparaître pour se justifier. Celui-ci, retiré dans le fort Saint-Ange, se contente de répondre : « Je sais que vous voulez élire un autre Pape ; mais si vous avez cette audace, je vous excommunie tous!... » Le concile, peu effrayé, nomme à sa place Léon VllI.
Le sang de Marozia et d’Albéric bouillonnait dans le
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( tpur de Jean à un tel outrage, et les nombreux parti- .sans de la maison de Tusculum s’en montraient aussi blessés. Des cris s’élèvent contre le prince étranger; on se bat dans Rome; Othon est obligé de plier, presque de fuir; Jean XII rentre au palais de Latran sur les cadavres des Germains; mais bientôt après, il est luiméme frappé à mort par une main inconnue, dans une de ses courses nocturnes. .Mors se renouvellent les rivalités pour l'élection pontificale dans Rome- Les partis, l’empereur lui-même s’y mêlent avec le même acharnement, et c’est parmi ces élections, dont quelques-unes sont obscures, que se remarquent encore celles de Renoit VII , de Ronifaee Vil , de Silvestre III , de Jean XIII et de deux ou trois autres coquins qui aux mauvaises mœurs de leurs prédécesseurs joignirent tous une foule de crimes dignes des Causes célèbres.
Le peuple romain n’était pas constamment resté impassible spectateur des désordres des nobles et des Pontifes; il avait dift’érentes fois chassé de Rome ces derniers. Mais la fin du x* siècle (972) fut marquée par un événement qui semblait fait pour exclure radicalement les Papes du gouvernement romain. Crescencius, soit Cencius, comme l'appelait le peuple, était un vieux patricien , frère de Marozia , qui était toujours resté étranger aux intrigues et aux violences aes temps précédents. Nourri de la lecture des anciens auteurs, il avait également en horreur le joug avilissant des Pontifes et l'intervention de l'étranger. Othon étant mort, Cencius sort tout à coup du château Saint-Ange, où il vivait oublié. Le Pape Jean XIII venait de faire pendre le préfet de Rome et déterrer plusieurs individus, ses ennemis , pour l’unique satisfaction de jeter au Tibre