CHAPITRE V
Guiscar, roi de Naples, dont il se délie. 11 ue faisait pour ainsi dire que monter sur le trône pontifical, que déjà il n’y avait presque plus de princes en Europe dont il n'eût usurpé ou ébranlé la souveraineté. Et pour que l’autorité absolue du pontificat entrât dans les esprits en même temps que dans le domaine des faits temporels, Grégoire jetait imperturbablement à tous les souverains chrétiens son fameux : Diclatus Papœ.
Grégoire VII n'avait-il rien à faire pour la morale et la religion? 11 croyait suffisamment servir Tune et l’autre en donnant à l’Église, avec une certaine organisation, une puissance universelle et incontestée. D’immenses réformes pouvaient être apportées à l’épiscopal , tellement plongé dans les affaires du monde qu’il était impossible que le sacerdoce n’en soiiftrît pas. Grégoire s’appliqua plus particulièrement à le soumettre au Saint- Siège. Il fallait pour cela détacher tout le clergé de la dépendance des princes dont, selon l’usage, ils recevaient l’investiture, par la remise de la crosse et de l’anneau. Mais était-ce assez? les ecclésiastiques ne pouvaient-ils pas se rattacher à leur prince et à leur pays par les affections, et seraient-ils suffisamment dévoués à la Papauté le jour où, selon ses desseins, elle porterait la main sur le souverain ou la nationalité du pays? On avait vu, en France et en .\llemagne, les évêques rester fidèles à leur prince contre l’omnipotence de la cour de Rome. Un semblable état de choses blessait la logique dans l’esprit du Pape et froissait l’idéal de l’infaillibilité; il n’entendait pas qu’il pût se reproduire. D'abord Grégoire recommande de toutes ses forces le respect des clercs aux gens et aux autorités : « Les prêtres sont les oints du Seigneur; ne touchez pas aux oints du Seigneur,
DU PAPF..
ne touchez pas à mes oints!... » Ce n est point assez; il conçoit ridt!-e aussi audacieuse que bizarre d'assujettir tous les ecclésiastiques au célibat. 11 a jugé que par ce moyen il brise les affections de famille et de patrie, qu'il isole de la société le prêtre et le force à n’appartenir qu'au Saint-Siège qui lui garantit ses positions, et qu’enfin il en fait une milice dévouée aux intérêts pontificaux. Vainement le monde chrétien se montre-t-il frappé d’étonnement devant un pareil décret; vainement les ecclésiastiques et leurs familles poussent-ils des cris déchirants, le Pape, inflexible, brise sans remords les liens conjugaux : • Le prêtre qui ne se sépare pas de sou épouse sera désormais concubinaire!.. . »
Grégoire avait fait sur les princes de l’ordre secondaire un essai parfaitement heureux de la théocratie pontificale. Une entreprise plus difticile, mais devant laquelle il ne reculerait pas, consistait à dominer ou anéantir la puissance impériale, rivale, sinon souveraine du Saint-Siège. 11 frémissait de voir qu'Ilenri n'eût pas reçu la couronne des mains du saint Pontife et voici comment il commença la guerre contre lui.
Un grand nombre de fiefs ou bénéfices ecclésiastiques dépendaient de l'empereur; il les accordait avec l'investiture et on relirait une redevance proportionnée aux revenus des biens concédés. C'était là une forme de l’impôt au temps de la féodalité, qui constatait à la fois la reconnaissance de la propriété et de la souveraineté, et était destiné naturellement à entretenir le trésor public et à pourvoir aux frais du gouvernement et de la protection, comme tous les genres d'impôt. Grégoire trouva convenable que l’Église reçût de l’empereur des bénéfices et en jouit , mais point que le prince en tirât un
CHAPITRK X.
tribut quelconque. Bien plus, il prétendit que ces bénéfices devaient être dépendants du Saint-Siège et lui en verser le tribut. De progrès en progrès dans son imagination, l'Empire lui-méme, tout entier, n’était qu’un fief ou bénéfice de la Papauté!... Il osa dire que les redevances exigées par l’empereur des seigneuries tenues par le clergé étaient de la simonie, prétention qui bouleversait la morale en même temps que les notions du droit public: car la simonie consiste à tirer intérêt des biens spirituels, et non pas des biens temporels. Grégoire, par de semblables subtilités qu’il couvrait du prétexte de l’indépendance de l’Église, comptait intéresser à sa cause les prélats d’Allemagne et d’Italie, et susciter au sein de l’Empire même des ennemis qui, pour le combattre, auraient à la fois le sentiment de la cause personnelle et le prétexte religieux. C’était creuser habilement un gouffre sous les pieds de l’empereur, au milieu des ténèbres qui couvraient encore l’intelligence des populations. Grégoire accusa donc hautement de simonie l’empereur, en donnant à son accusation le caractère de l’hérésie, et eut l’audace de le citer à comparaître à Rome pour s’y justifier, devant un concile, de plusieurs cas d’hérésie dont il était accusé. Henri répond à cette sommation en convoquant lui-même, à Worms, un concile qui dépose le Pape à une grande majorité. En autre concile, composé d’évêques italiens, se réunit à Pavie et confirme la déposition. Grégoire ne s’était pas attendu h rencontrer cette opposition en faveur de l’empereur dans le haut clergé; mais dans un si grand péril il paye d’énergie. 11 assemble de son côté, à Rome, un conciliabule, excommunie Henri, le déclare déchu de ses droits au trône et délie ses sujets du serment de
lidélilé!... La lettre que Grégoire écrivit en cette circonstance aux corps des évêques, ducs, comtes et autres seigneurs de l'empire teutonique, se termine par une réflexion qui donne une idée de l’entraînement et de la passion qu'il apportait dans cette injuste querelle : « Quand même, disait-il, il serait démontré que nous avons excommunié le prince sans des motifs tout à fait suffisants et contre les formes qu’exigent les saints Pères, il n'en faudrait pas moins, en toute humilité, se rendre digne de l’absolution... * Prétention plus hardie que rinfaillibilité, observe à celte occasion un écrivain contemporain, puisqu’elle proclamait l’erreur elle-même souveraine et impeccable!...
Des auteurs ecclésiastiques, et de leur nombre Fénelon, ont tenté de justifier la déposition prononcée contre l'empereur Henri par Grégoire VII, au moyen d'honnêtes subtilités. Ils ont dit que le Pape n'avait pas précisément entendu déposer l’empereur au nom du pouvoir spirituel, qu'il l'avait seulement excommunié, et que la déposition n'était considérée pur le Pape que comme une conséquence des lois constitutives de l’Empire qui, conformément h la croyance du temps, croyance généralement adoptée comme base du droit public européen, ne permettait pas qu’un prince hérétique pût régner. En conséquence, le Pape ne déposait pas l'empereur ; il le déclarait simplement hérétique, le condamnait comme tel, acte de pure juridiction spirituelle, et la déposition n’était plus qu’une affaire de droit civil, qui s’accomplissait d’elleméme. C’est cette manière de justifier cet acte du Saint- Siège et plusieurs autres semblables, qui eurent lieu plus
' Lanfrcy, Hi»l. polit, de» Pape».
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tard, qui a fait adopter aux théologiens modernes la distinction des pouvoirs en directifs et directs.^e se croirait-on pas reporté au temps où des dialecticiens grecs discutaient sérieusement à savoir si c'était la flèche qui tuait, ou celui qui l’avait lancée?...
Mais une semblable justification n’eût sans doute pas été admise par Grégoire Vil lui-niéme, et, en tout cas, il n’y songeait guère lorsqu’il rédigea sa sentence. Le Pape, dans cette sentence, déclarait positivement l’empereur déchu de ses droits au trône et ses sujets déliés de fidélité de par le pouvoir qu’il tenait de Dieu, de lier et de délier. Le texte portait : Beate Pelre, Apostolorum princeps , credo quod mihi , gralia tua , est potestas a Deo data ligandi atque solvendi in caelv et in terra'. Grégoire, on le voit, n’invoquait aucun autre droit que celui qui aurait été donné à saint Pierre sur les choses de la terre aussi bien que sur celles du ciel, et, pour tout dire, il ne paraît pas qu’il on reconnût aucun autre. Son pouvoir spirituel, selon sa croyance, embrassait la terre et le ciel, et il n’en faisait aucun mystère. Une autre preuve que Grégoire était parfaitement conséquent avec lui-même est contenue dans la lettre, connue de tout le monde, qu’il écrivait à l’évéque de Metz, Herman, qui hésitait à se tourner contre l’empereur. « Si le Saint-Siège, lui écrit Grégoire, a reçu de Dieu juridiction sur les choses spirituelles, à plus forte raison n’a-t-il pas reçu juridiction sur les choses temporelles? Quand Dieu dit h saint Pierre : Paissez mes brebis, fit-il une exception pour les rois? L’épiscopat est autant audessus de la royauté que l’or est au-dessus du plomb ;
‘ t.alibo, CoiiciL, t. X, p. 356.
bU PAPK.
Oonslanlin le savait bien lorsqu'il prenait la dernière place parmi les évêques.... » Le Pape, pour lever les doutes de l'évéque par un exemple, lui rappelle résolument celui de Pépin substitué à Chilpéric par le Pape Zacharie, et les Français déliés du serment de fidélité envers ce roi.
Telle est véritablement la doctrine sur laquelle reposait la politique de Grégoire Vil cl du Saint-Siège. A quoi sert de vouloir la couvrir aujourd'hui de ces timides restrictions, qui ressemblent à un doute introduit dans une conception redoutable, il est vrai, même pour la Papauté, mais sincère du moins, et qui, pour ce motif, a fait son chemin avec quelque estime dans les esprits, et les a dominés durant des siècles? De Maistre, qui était, comme Grégoire Vil, de 1a haute école, a démenti hardiment les doutes émis sur le caractère de cette politique du droit divin par 1 illustre instituteur du duc de Bourgogne et autres casuisles méticuleux. « Les « Papes, dit de Maistre, ne se sont jamais rien attribué « qu’en vertu de la puissance spirituelle — 11 n'y a rien « de moins exact que l'expression de pouvoir temporel • pour exprimer la puissance que les Papes s’altri- « buaient sur les souverains : la puissance dont il s'agit « est purement spirituelle....'. » Nous ne comprenons pas que des auteurs sérieux parlent avec moins de franchise et de netteté. Si depuis Grégoire Vil des théologiens et casuisles, tels queGratien, Yves de Chartres, Hugues de Saint-Victor, Fénelon , Gosselin , se sont efforcés de modifier ce qu’il y avait de tranchant dans la logique de Grégoire en maintenant la distinction éta-
' Du Pape. liv. II, cil. vm.
«'.HAPITKF. X.
blie par les saints Pfres, notamment par le Pape Gélase, ce n'était évidemment que par une sorte de pudeur qui ne change rien aux prétentions de l’Église, mais les rendent plus dangereuses en les dissimulant. Tous ces auteurs, en consentant à la reconnaissance de deux souverainetés, l’une spirituelle et l’autre temporelle, ont conclu à la superposition du spirituel sur le temporel, c’est-à-dire du Pape et de l’Église sur les pouvoirs des États. Prenons celui d’entre eux qui s’en exprime avec le plus de clarté : « Le prince, dit Hugues de « Saint-Victor, est la source de la puissance tempo- " relie, et le pape de la spirituelle. Tout ce qui est « temporel, tout ce qui concerne la vie civile est du
• ressort de la puissance royale ; tout ce qui est spiri- « tuel et concerne la vie spirituelle est du ressort de la « puissance du Souverain-Pontife.... » Voilà qui semble raisonnable autant que possible; le manichéisme paraît reconnu et établi, et la théorie flatte les esprits conciliants. Mais attendez un peu, et continuez : < Autant la « vie spirituelle est au-dessus de la temporelle et l'Ame
• au-dessus du corps, ajoute notre auteur, autant la
• puissance spirituelle l'emporte sur la temporelle en « excellence et en dignité; car c'est à la puissance spiri- « tuelle qu’il apparlient d'établir la temporelle et de la ju~ « ger, si elle se conduit mal. La puissance spirituelle, au « contraire, a été dans le principe établie de Dieu, qui seul « la juge si elle vient à s'égarer, selon qu’il est écrit : " L’homme spirituel juge de tout et n’est jugé par per- « sonne'. »
11 n'est pas possible, ce nous semble, de mieux déti-
* Hugoes de Saint-Victor, Tratlé des sacremetUs.
nu l'APR.
tiir ce qu’on entend par le droit divin, et Bellariniii, quatre siècles plus tard, empruntera à Hujiîues de Sainl-v Victor st*s propres termes; s«ndement, nous observons qu'au lieu de tirer le droit divin de la concession qui en aurait été faite à saint Pierre, Hugues le fait remontai’ jusqu’à l'Ancien Testament, oü il croit voir rétablissement du sacerdoce précéder celui de l’état civil, et Saül établi roi par le prophète Samuel.
Ces diverses définitions n'emp(;chenl point que les théologiens modérés ne soient parfaitement d’accord avec les radicaux sur le fond de la question. Pour les uns comme pour les autres, la souveraineté a pour principe le droit divin, et réside dans le Pope et le clergé. De nolie temps, on amuse encore les esprits avec 1a distinction plus trancliée, en apparence, des doctrines gallicanes et ultramontaines. Cessons de nous y laisser tromper : les gallicans professent, aussi bien que les ultramontains, la juridiction du Pape et du prêtre amies laïques, sans eu excepU*r les hommes revêtus des pouvoirs d’État. La différence entre les théologiens de ces deux partis consiste uniquement dans les moyens de domination de rÉglLse sur l'Etat. L(;s gallicans la violent par les évêques de la nation, et les ultramontains par le Pape. Nous avons vu, au premier chapitre de ce livre, la fameuse déclaration formulée au ix' siècle par un évêque de Reims, qui devint la base de la doctrine gallicane. Eh bien, ce même évêque, Hincmar, ne s'élevait-il pas contre le roi Louis 111, à la tête des autres évêques, quelques années après sa fameu.se déclaration *
« Ce n'est pas vous, lui écrivait-il, qui m’avez choisi « pour gouverner l'Église; c est moi qui, avec mes col- < lègues, vous ai délégué pour administrer le royaume,
CHAPITKE X,
« à condition que vous observeriez les lois!... » Bossuet lui-méme, dans sa défense de la déclaration, tout en disant ijue le Pape n’a pas le droit de délier les sujets du serment de fidélité au roi par un acte de Juridiction proprement dit, ne conteste pas au Saint-Siège le pouvoir de le taire par une décision doctrinale, ou por un acte de pouvoir directif....
Quant ù nous, nous avouons notre peu de goût pour de telles subtilités, et nous ne voyons dans ces efforts de l’esprit pour élever le pouvoir spirituel au-dessus du pouvoir temporel, que la nécessité logique d’un pouvoir souverain unique , spirituel , si on veut lui donner ce nom, et même divin, car il est l’im et l’autre. Mais nous ne consentirons jamais à voir ce pouvoir se constituer en dehors de l’humanité pour la dominer par sa propre inspiration. La souveraineté vient de Dieu, auteur de toute chose, mais par l’intermédiaire de l’humanité collective dans l’univers et de l’opinion publique dans les États. Chaque homme porte sur son front les étincelles du divin reflet, non pas à mesure égale, mais en proportion de ses facultés, et de telle sorte que la plus haute inspiration individuelle n’est point supérieure à l’universalité, la partie n’égalaiit jamais le tout.
Il n’y a donc pas de pouvoir attribué à une classe ou caste particulière lui ayant été décerné exceptionnellement aux grandes lois de la création universelle. Toutes les prétentions des théologiens à cet égard sont de pures fictions, des efforts mille fois répétés, ayant pour but de dégager du milieu de la barbarie de certains temps un peu de spiritualisme, et pour fonder empiriquement une autorité supérieure à la force brutale. Ces efforts, mal à propos dirigés au pouvoir effectif, oui
iti; l'APE.
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paru produire de bons ett'els ù des lemps donnés; mais ils en oui produit, en réalité, de mauvais à d’autres époques. Cette théocratie, conçue en dehors de la participation de rhumanilé et de son concours actif, ne |)Ouvait aboutir et n’a abouti , en effet , après les temps barbares, qu’à retarder le développement intellectuel et le progrès social. Si son inertie n’eût été vaincue dans les temps modernes, les sociétés chrétiennes en seraient au même point aujourd'hui qu'elles étaient au moyen âge, et n’auraient point dépassé en progrès la société musulmane ou celles qui couvrent l'immensité des Indes. La théocratie dims la main de l'homme n’est toujours qu'une conception idéale plus ou moins éloignée de la théocratie vraie, qui est la loi de Dieu. C’est une lumière précieuse dans les ténèbres de la barbarie et dans l’enfance des sociétés, mais une lumière artilicielle, ou tout au plus un reflet incapable de féconder, et dont l’interposition prolongée au delà d’un temps huit par produire une éclipse de Dieu sur le monde, et paralyser le développement naturel de l'humanité.
Revenons à l’intéressante et héroïque lutte engagée entre le Pape et l’empereur. Grégoire soufl'rait particulièrement dans son amour-propre de Pontife de ce que le roi Henri n’avait pas reçu de ses mains la couronne, comme les princes de l’ordre secondaire. Pour assurer les effets de la sentence d'excommunication et de déposition , il suscite à Henri deux rivaux , qu’il pousse contre lui à la révolte et à la guerre, dans les perst»nnes de Rodolphe, duc de Souabe, et d’Herman, duc de Luxembourg, ses vassaux. 11 promettait secrètement à chacun d'eux la couronne impériale. Ën même temps les Saxons se révoltaient de leur côté, et le sort des
i;iiM’iriiK N.
armes tourna coiilre l'empereur, qui se vil obligé de se retirer dans sa fidèle ville de Worms. Quel parti prendra l'empereur dans cette position critique? Il n’a rien perdu de l’assurance que lui donne son bon droit, mais il ne voit autour de lui que faiblesse et indécision. Les seigneurs , et jusqu’à des amis intimes , lui conseillent d'apaiser le Pape par un acte de soumission. Henri, en const'quence, part pour Canosa, où Grégoire se trouvait auprès de la comtesse Mathilde, et annonce au Pontife sTon intention de se soumettre. Grégoire logeait dans la forteresse, qui avait trois enceintes. La suite d’Henri reste en dehors de la première ; il entre dans la seconde les pieds nus, au milieu de l’hiver, dépouillé des vêtements et des insipies de la royauté, et couvert d’un cilice de pénitent. Grégoire le fait attendre, dans une semblable position, pendant trois jours, et c'est au quatrième seulement que, déposant sa rigueur, à la prière de la comtesse Mathilde, il consent à recevoir le roi.
Henri se relire profondément humilié; il trouve ses amis indignés de sa patience et de son abaissement autant que d^ l’orgueil insensé de Grégoire. Ils l’abandonnent, et Rodolphe est proclamé empereur. Celui-ci , pour faire sa cour au Pape, n'est pas plus tôt sur le trône qu'il veut mettre à exécution, comme loi d’Élat, tous les décrets pontificaux , notamment celui qui déclare concubinaires les ecclésiastiques pères de famille. Une réaction s’opère en faveur d'Henri. Il bat son rival, vainement soutenu par le Pape , et , désormais puissant , il convoque la noblesse et le clergé à Mayence , puis un cctncile à Brescia qui frappe d’anathème Grégoire, le déclarant nuujicieH , nécromanden et possédé du démon , expressions qui a étaient pas plus ridicules que les ac-
nu PAPE.
cusalions d'êtro païen et sorcier, et de faire des sacrifices à Vénus, portées par le Pape contre son rival pour établir un cas d’hérésie et motiver sa première excommunication. Au reste, il pouvait bien \ avoir dans l’esprit exalté de Grégoire quelque chose de ce qui donne au vulgaire l’idée du surnaturel; car Pierre Damiens, qui l’aimait, s’en étonnait quelquefois et ne se faisait pas scrupule de l’appeler mini Satan !
Grégoire Vil s’était laissé aveugler par les essais heureux de son infaillibilité, et avait poussé à l’excès l’amour de la domination. Expulsé de Rome par les Romains eux-mémes , il supporta avec le courage que donne la conviction sa mauvaise fortune, se vit remplacé par un autre Pontife, et s’en alla mourir è Salerne, après avoir vainement invoqué le secours de plusieurs princes qui avaient tous été l’objet du despotisme pontifical. « J’ai aimé Injustice et j'ai voulu faire le bien, » disait-il à sa deniière heure. Aucun auteur n’a mis en doute les bonnes intentions de Grégoire; mais son amour de la justice était assurément fort obscurci par la passion du pouvoir; car il ne fit, durant un règne d'une dizaine d’années, que jeter le trouble dans les sociétés et obscurcir les notions du droit public des États. Homme politique beaucoup plus que prêtre, son idée fixe de soumettre l'univers entier à une monarchie pontificale avait au moins le tort de violer les prescriptions les plus positives de l’Évangile en cette matière. Il usa follement de la puissance que lui donnaient la croyance religieuse et la soumission ingénue des ]>euples. Avec les ménagements tpi’inspire la charité et plus de respect pour les pouvoirs constitués , il aurait assurément amené Henri IV à des concessions en ce qui
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avait rapport à la souveraineté spirituelle, qui, dans ces lempS'là, pouvait venir utilement eu aide au pouvoir d'État; car cette souveraineté spirituelle n’était qu'une forme particulière de l'opinion publique , et tirait de cette opinion toute sa force. La querelle des investitures était une injustice dissimulée sous le prétexte religieux. Si les ecclésiastiques n’avaient pas pris ou accepté des bénéfices et autres biens pour se faire grands seigneurs, l’Empire n’aurait rien eu à leur demander; mais en joignant à leurs évêchés des fiefs seigneuriaux et autres propriétés, les prélats devaient assurément, comme les seigneurs laïques, payer à l’Empire le tribut d’oii il tirait son existence matérielle. Leur personne et leurs fonctions religieuses n’étaient point imposées, c’est uniquement le bien concédé qui était chargé. Mais Grégoire avait besoin de prétextes pour attaquer l’empereur, et il les trouva dans un prétendu crime de simonie et dans l’indépendance de l’Église, que personne n’opprimait. Il cachait sous ces deux injustes prétextes une idée et un but, qu’il aurait pu avouer en les limitant à la simple souveraineté spirituelle , (pii déjà n’était plus contestable dans ses mains. Mais cette souveraineté ne suffisait pas à l’orgueil exalté du Pontife, il voulait en même temps l’humiliation publique et la soumission de l’Empire.
La critique a été indulgente pour Grégoire VII à cause de la netteté de son but. Mais ceux qui de nos jours sont allés, par un zèle de circonstance, jusqu’à vouloir faire de Grégoire VII le champion des principes démocratiques tels qu'on les entend aujourd’hui, n’ont fait que défigurer son caractère et sa personnalité. On ne pensait guère à cela au xi' siècle, et Grégoire y pen-