‹ Du Pape (volume 2)Chapitre 108 sur 295 · LIVRE II, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VI

peut dire que le Chef de l’Église universelle naquit souverain. De l’échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu’on n’apercevait pas d’abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s’annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l’environnait, sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avait besoin de richesses, et les richesses affluaient; il avait besoin d’éclat, et je ne sais quelle splendeur extraordinaire partait du trône de saint Pierre, au point que déjà dans le troisième siècle, l’un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme : « Permettez-moi de me « faire évêque de Rome, et tout de suite je me ferai « chrétien *. » Celui qui parlerait ici d’avidité religieuse, d’avarice , d’influence sacerdotale, prouverait qu’il est au niveau de son siècle, mais tout à fait au-dessous du sujet. Comment peut-on concevoir une souveraineté sans richesses? Ces deux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l’Église romaine étant donc le signe de sa dignité et l’instrument nécessaire de son action légitime, elles furent l’œuvre de la Providence qui les marqua dès l’origine du sceau de la légitimité. On les voit et on ne sait d’où elles viennent; on les voit et personne ne se plaint. C’est le respect, c’est l’amour, c’est la piété, c’est la foi, qui les ont accumulées. De là ces vastes patrimoines qui ont tant exercé la plume des savants. Saint Grégoire, à la fin du quatrième siècle, en possédait vingt-trois en Italie, et dans les îles de la Méditerranée, en Illyrie, en Dalmatie, en Allemagne et dans les Gaules *. La juridiction des Papes sur ces patri-

1. Zaccaria, Anti-Febronius Vindic., t. IV, dissert. IX, cap. m, p. 33.

2. Voyez la Dissertation de l'abbé Cenni à la lin du livre du cardinal Orsi : Délia Origine del Dominio e delta Sovranila de’ rom. l’onlefici sovra gli stali loro temporalmenle soggetti. Roma, Pagliarini, in- 12, 1754, p. 306 à 309. Le patrimoine appelé des Alpes Cottiennes était immense; il contenait Gènes et toute la côte maritime jusqu'aux frontières de France. (Voyez les autorités, ibid.)

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moines porte un caractère singulier qu’on ne saisit pas aisément à travers les ténèbres de cette histoire, mais qui s’élève néanmoins visiblement au-dessus de la sim^ pie propriété. On voit les Papes envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin, sans qu’il soit possible de donner un nom à cette suprématie dont en effet la Providence n’avait point encore prononcé le nom.

Dans Rome encore païenne, le Pontife romain gênait déjà les Césars. Il n’était que leur sujet; ils avaient tout pouvoir contre lui, il n’en avait pas le moindre contre eux ; cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. Ün lisait sur son front le caractère d’un sacerdoce si éminent, que l’empereur, qui portait parmi ses titres celui de Souverain Pontife, le souffrait dans Home avec plus d’ impatience qu’il ne souffrait dans les armées un César qui lui disputait l'empire Une main cachée les chassait de la ville éternelle pour la donner au chef de Y Église éternelle. Peutêtre que, dansl’esprit de Constantin, un commencement de foi et de respect se mêla à la gène dont je vous parle ; mais je ne doute pas un instant que ce sentiment n’ait influé sur la détermination qu’il prit de transporter le siège de l’empire, beaucoup plus que tous les motifs politiques qu’on lui prête : ainsi s’accomplissait le décret du Très-Haut 2. La même enceinte ne pouvait renfermer l’empereur et le Pontife : Constantin céda Rome au Pape. La conscience du genre humain, qui est infaillible, ne l’entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation, qui est très-vraie. L’antiquité qui aime assez voir et toucher tout, fit bientôt de Yabandon (qu’elle n’aurait pas même su nommer) une donation dans les formes. Elle la vit écrite sur le parchemin et déposée sur l’autel de saint Pierre. Les modernes crient à la fausseté , et c’est l’innocence même qui ra-

1. Ho-suet , Lettre pastorale sur la Communion pascale , n° IV, ex Cyp. Epiai. U, ad Anl.

t. Iliade, I, 5.

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