LIVRE II, CHAPITRE VI
contait ainsi ses pensées Il n’y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. De ce moment on sent que les empereurs ne sont plus chez eux à Home. Ils ressemblent à des étrangers qui de temps en temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est plus étonnant encore : Odoacre avec ses Hérules vient mettre tin à l’empire d’Occident, en 475; bientôt après, les Hérules disparaissent devant les Goths, et ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards, qui s’emparent dn royaume d’Italie. Quelle force, pendant plus de trois siècles, empêchait tous les princes de fixer d’une manière stable leur trône à Rome? Quel bras les repoussait à Milan, à Pavie, à Haveime, etc. ? C’était la donation qui agissait sans cesse, et qui partait de trop haut pour n’être pas exécutée.
C’est un point qui ne saurait être contesté, que les Papes ne cessèrent de travailler pour maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restait de l’Italie, contre les Goths, les Hérules et les Lombards. Ils ne négligeaient rien pour inspirer le courage aux exarques et la fidélité aux peuples; ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l’Italie; mais que pouvait-on obtenir de ces misérables princes? Non-seulement ils ne pouvaient rien faire pour l’Italie, mais ils la trahissaient systématiquement, parce qu’ayant des traités avec les Barbares qui les menaçaient du côté de Constantinople, ils n’osaient pas les inquiéter en Italie. L’état de ces belles contrées ne peut se décrire et fait encore pitié dans l’histoire. Désolée par les Barbares, abandonnée par ses souverains, l’Italie ne savait plus à qui elle appartenait, et ses peuples étaient réduits au
1. Ne voyait-elle pas aussi ira ange qui effrayait Attila devant saint Leoui? Nous n’y voyons, nous autres modernes, que V ascendant du Pontife ; mais comment peindre un ascendant ? Sans la langue pittoresque des hommes du cinquième siècle, c’en était fait d’un chef-d’œuvre de Raphaël. Au reste, noua sommes tons d’accord sur te prodige. Un ascendant qui arrête Attila est bien aussi surnaturel qu’un ange, et qui sait même si ce sont deux choses?
l)U PAPE.
désespoir. Au milieu de ces grandes calamités, lés Papes étaient le refuge unique des malheureux; sans le vouloir et par la force seule des circonstances, les Papes étaient substitués à l’empereur, et tous les yeux se tournaient de leur côté. Italiens, Hérules, Lombards, Français, tous étaient d’accord sur ce point. Saint Grégoii’e disait déjà de son temps : Quiconque arrive à la place que j’occupe est accablé par les affaires , au point de douter souvent s'il est prince ou Pontife 1 .
En plusieurs endroits de ses lettres, on le voit faire le rôle d’un administrateur souverain. Il envoie, par exemple, un gouverneur à Népi, avec injonction au peuple de lui obéir comme au Souverain Pontife luiméme; ailleurs il dépêche un tribun à Naples, chargé de la garde de cette grande ville J. On pourrait citer un grand nombre d’exemples pareils. De tous côtés on s’adressait au Pape; toutes les affaires lui étaient portées : insensiblement enfin, et sans savoir comment, il était devenu en Italie, par rapport à l’empereur grec, ce que le maire du palais était en France à l’égard du roi titulaire.
Et cependant les idées d’usurpation étaient si étrangères aux papes, qu’une année seulement avant l’arrivée de Pépin en Italie, Étienne II conjurait encore le plus misérable de ces princes (Léon l’Isaurien) de prêter l’oreille aux remontrances qu’il n’avait cessé de lui adresser pour l’engager à venir au secours de l’Italie 3.
On est assez communément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l’état particulier à celui de souverain, et qu’ils durent tout aux Carlovingiens.
t. Hoc in loco quitquis jiaitor dicitur, curie exterioribus graviter occupatur, ita ut sæpe incertum sit utrum pastoris officium an terreni proceris agat. (Lib. I, Epist. xxv, ad Joh. episc. C. P. et cæt. orient. Patr.— Orsi, dans le livre cité, préf., p. xix.