LIVRE II, CHAPITRE VI
Rien cependant ne serait plus faux que cette idée. Avant ces fameuses donations qui honorèrent la France plus que le Saint-Siège, quoique peut-être elle n’en soit pas assez persuadée, les Papes étaient souverains de fait, et le titre seul leur manquait.
Grégoire II écrivait à l’empereur Léon : « L’Occident
« a les yeux tournés sur notre humilité Il nous regarde
« comme l’arbitre et le modérateur de la tranquillité
« publique Si vous osiez en faire l’essai , vous le
a trouveriez prêt « se porter même où vous êtes pour y « venger les injures de vos sujets d’Orient. »
Zacharie, qui occupa le siège pontifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Rachis, roi des Lombards, et stipule avec lui une paix de vingt ans, en vertu de laquelle toute l’Italie fut tranquille.
Grégoire II , en 726 , envoie des ambassadeurs à Charles-Martel, et traite avec lui de prince à prince Lorsque le pape Étienne se rendit en France , Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille, et lui rendit les honneurs souverains; les fils du roi se prosternèrent devant le Pontife. Quel évêque, quel patriarche de la chrétienté aurait osé prétendre à de telles distinctions? En un mot, les Papes étaient maîtres absolus, souverains de fait, ou, pour s’exprimer exactement, souverains forcés, avant toutes les libéralités carlovingiennes; et, pendant ce temps même, ils ne cessaient encore , jusqu’à Constantin Copronyme, de dater leurs diplômes par les années des empereurs, les exhortant sans relâche à défendre l’Italie , à respecter l’opinion des peuples, à laisser les consciences en paix ; mais les empereurs n’écoutaient rien, et la dernière heure était arrivée. Les peuples d’Italie, poussés au désespoir, ne prirent conseil que d’eux-mêmes. Abandonnés par leurs maîtres , déchirés par les Barbares , ils se choisirent
1. On peut voir tout ces faits détaillés dans l'ouvrage du cardinal Orsi, qui a épuisé la matière. Je ne puis insister que sur les vérités générales et sur les traits les plus marquants.
des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes » devenus ducs de Rome par le fait et par le droit, ne pouvant plus résister aux peuples qui se jetaient dans leurs bras , et ne sachant plus comment les défendre contre les Barbares, tournèrent enfin les yeux sur les princes français.
Tout le reste est connu. Que dire après Baronius, Pagi, le Gointe, Marca, Thomassin, Muratori, Orsi, et tant d’autres qui n’ont rien oublié pour mettre cette grande époque de l’histoire dans tout son jour? J’observerai seulement deux choses, suivant le plan que je me suis tracé :
1® L’idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingiennes était si universelle et si incontestable, que Pépin, avant d’attaquer Astolphe, lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l’engager à rétablir la paix et à restituer les propriétés de la sainte Église de Dieu et de la république romaine; et le Pape, de son côté, conjurait le roi lombard, par ses ambassadeurs, de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang les propriétés de la sainte Église de Dieu et de la république des Romains et, dans la fameuse charte Ego Ludovicus , Louis le Débonnaire énonce que Pépin et Charlemagne avaient, depuis longtemps, par un acte de donation, restitué l’exarchat au bienheureux Apôtre et aux Papes ’.
Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs, une confession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine?
Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé les Lombards et rétabli le Pape dans tous ses droits, on vit
1. Ut pacifice sine alla sanguini» effusions, propria S. Dei Ecclesix et reipubliex Rom. rkddaiit jura. Et plus haut, rrstito«hi>a jura. (Orsi, lib. I, cap. vu, p. 94, d'après Anastasc le Bibliothécaire.)
2. Exarchatum quem.. Pepinus rex... et genilor noster Carolas , imperator , P. Prtro et prædecessoribus veslris jam dudum, per donationis paginant r us tito er dit t. Cette pièce est imprimée tout au long dans la nouvelle éditioa des Annales du cardinal llaronius, t. XIII, p. 627. (Orsi, ibid , cap. x, p. 204 )