LIVRE II, CHAPITRE VI
s’élève, s’avance et se substitue à l’ancienne sans secousse, sans révolte, sans effusion de sang, poussée par une force cachée, inexplicable, invincible, et jurant foi et fidélité jusqu’au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu’elle allait remplacer; le droit de conquête, enfin, obtenu et solennellement cédé par l’un des plus grands hommes qui ait existé, par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom, et que la voix du genre humain l’a proclamé grandeur, au lieu de grand : tels sont les titres des Papes, et l’histoire ne présente rien de semblable.
Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s’en distingue encore d’une manière éminente, en ce qu’elle ne présente point dans sa durée, comme je l’observais plus haut, cette soif inextinguible d’accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet, ni par la puissance spirituelle, dont elle fit jadis un si grand usage, ni par la puissance temporelle, dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force, on ne la voit jamais tendre à l’agrandissement de ses États par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu’après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines, il n’en reste pas moins, dans l’esprit de tout sage observateur, l’idée d’une puissance évidemment assistée.
Sur les guerres soutenues par les Papes, il faut, avant tout, bien expliquer le mot de puissance temporelle. 11 est équivoque, comme je l’ai dit plus haut : et, en effet, il exprime, chez les écrivains français, tantôt l’action exercée sur le temporel des princes en vertu du pouvoir spirituel, et tantôt le pouvoir temporel qui appartient au Pape comme souverain, et qui l’assimile parfaitement à tous les autres.
Je parlerai ailleurs des guerres que l’opinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant à celles que les Papes ont soutenues comme simples scu-
verains, il semble qu’on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes ; car nul prince ne saurait avoir droit de la faire injustement, et tout prince adroit de la faire justement. Il plut aux Vénitiens , par exemple , d’enlever quelques villes au pape Jules II, ou, du moius de les retenir contre toutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife, l’une des plus grandes têtes qui aient régné, les en fit cruellement repentir. Ce fut upe guerre comme une autre, une affaire temporelle de prince à prince, et parfaitement étrangère à l’histoire ecclésiastique. D’où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre ? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses États sans opposer de résistance ? Ce serait une thèse toute nouvelle, et bien propre surtout à donner des encouragements au brigandage, qui n’en a pas besoin.
Sans doute c’est un très-grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre; sans doute encore, Jules II, qui s’est trouvé sous ma plume, fut trop guerrier; cependant l’équité l’absout jusqu’à un point qu’il n’est pas aisé de déterminer. <i Jules, dit l’abbé de « Feller, laissa échapper le sublime de sa place; il ne « vit jpas ce que voient aujourd’hui ses sages succes- « seurs, que le Pontife romain est le père commun, et « qu’il doit être l’arbitre de la paix, non le flambeau « de la guerre ». »
Oui, lorsque la chose est possible ; mais, dans ces sortes de cas, la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S’il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père commun? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui ? Lorsque Bonaparte envahit les États de l’Église , Pie VI lui opposa une armée : impur eonyressus Achilli ! Cependant il maintint l’honneur de la souveraineté, et l’on vit flotter ses drapeaux.