LIVRE II, CHAPITRE VII
lout de la plus haute importance dans les familles royales, où les désordres d’un certain genre ont des suites incalculables dont on est bien éloigné de se douter. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n’avaient pas eu le moyen d’épouvanter les passions souveraines , les princes , de. caprice en caprice et d’abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce , et peut-être la polygamie ; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.
Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui, sur aucun point de la morale, n’est plus inflexible que sur celui du mariage, n’eut- il pas l’effronterie d’écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en 1525, que sur la question de savoir si ion peut avoir plusieurs femmes, l’autorité des patriarches nous laisse libres ; que la chose n’est ni permise ni défendue , et que pour lui il ne décide rien1 : édifiante théorie, qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse- Cassel.
Qu’on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge, et bientôt on eût vu les mœurs des païens2. L’Église même, malgré sa vigilance et ses efforts infatigables, et malgré la force qu’elle exerçait sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n’obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. Elle n’a vaincu qu’en ne reculant jamais.
Le noble auteur que je citais tout à l’heure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d’Éléonore de
1. Bellarmin, De Controv. christ, fid. Ingolst.,1601, iu-fol., t. III, col. 1734.
2. « Les rois francs, Gontran, Caribert, Sigebert, Chilpéric, Dagobert, axaient ■ eu plusieurs femmes à la fois sans qu'on eût murmuré ; et si c'était un scan- • date, il était saus trouble. » (Voltaire, Essai sur l'Histoire générale, t. I, ch. xsx, p. 146.) Admettons le fait; il prouve seulement combien de semblables princes axaient besoin d'ètre réprimés.
Guienne : «Cette répudiation, dit-il, fit perdre à Louis VII
« les riches provinces qu’elle lui avait apportées Le
« mariage d’Éléonore arrondissait le royaume et l’éten- « dait jusqu’à la mer de Gascogne. C’était l’ouvrage du « célèbre Suger , un des plus grands hommes qui « aient existé, un des plus grands ministres, un des « plus grands bienfaiteurs de la monarchie. Tant qu’il « vécut, il s’opposa à une répudiation qui devait attirer « sur la France tant de calamités ; mais, après sa mort, « Louis VII n’écouta que les motifs de mécontentement « personnels qu’il avait contre Éléonore. Il devait son- « ger que les niai'iages des rois sont autre chose que des ac- « tes de famille : ce sont, et c’étaient surtout alors , « des traités politiques qu’on ne peut changer sans donner « les plus grandes secousses aux Etats dont ils ont réglé le « sort ' . »
On ne saurait mieux dire ; mais tout à l’heure, lorsqu’il s’agissait des mariages sur lesquels le Pape avait cru devoir interposer son autorité, la chose s’offrait à l’auteur sous une toute autre face, et l’action du Souverain Pontife, pour empêcher un adultère solennel, n’était plus qu’im scandale ajouté à celui de l’adultère , Telle est, même sur les meilleurs esprits, la force entraînante des préjugés de siècle, de nation et de corps ; il était cependant très-aisé de voir qu’un grand homme capable d’arrêter un prince passionné, et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme, sont deux phénomènes si rares qu’il n’y a rien de si rare au inonde, excepté l’heureuse rencontre d’un tel ministre et d’un tel prince.
L’écrivain que j’ai cité dit fort bien, surtout alors. Sans doute, surtout alors ! il fallait donc alors des remèdes dont on peut se passer et qui seraient même nuisibles aujourd’hui. L’extrême civilisation apprivoise les passions ; en les rendant peut-être plus abjectes et plus cor-
1. Voltaire, Lettres sw l’Histoire, lettre XLVI, p. 479 à 481.