LIVRE II, CHAPITRE VII
ruptives, elle leur ôte au moins cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme, qui ne gesse de travailler sur l’homme, a surtout déployé ses forces dans la jeunesse des nations ; mais toute la puissance de l’Église serait nulle si elle n’était pas concentrée sur une seule tête étrangère et souveraine. Le prêtre sujet manque toujours de force, et peut-être même qu’il en doit manquer à l’égard de son souverain. La Providence peut susciter un Ambroise ( rara avis in terris ! ) pour effrayer un Théodose ; mais, dans le cours ordinaire des choses, le bon exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu’on doit attendre du sacerdoce, A Dieu ne plaise que je nie le mérite et l’efficacité réelle de ces moyens ! mais, pour le grand œuvre qui se préparait, il en fallait d’autres ; et pour l’accomplir, autant que notre faible nature le permet, les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait se douter de l’importance des lois du mariage sur les trônes surtout , et quelle autre puissance pouvait les faire exécuter sur les trônes surtout? Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s’occuper de l’un des plus profonds mystères du monde? Il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois, ni même d’en montrer la sanction dans les événements connus, si le respect le permettait; mais que dire à des hommes qui croient qu’ils peuvent faire des souverains ?
Ce livre n’étant pas une histoire, je ne veux point acmuler les citations. Il suffira d’observer en général que les Papes ont lutté et pouvaient seuls lutter sans relâche pour maintenir sur les trônes la pureté et l'indissolubilité du mariage, et que, pour cette raison seule, ils pourraient être placés à la tête des bienfaiteurs du genre humain. « Car les mariages des princes, c’est « Voltaire qui parle, font dans l’Europe le destin des « peuples ; et jamais il ny a eu de cour entièrement livrée
DU l'APE.
« à la débauche, sans qu’il y ait eu des révolutions et même « des séditions ' . »
Il est vrai que ce môme Voltaire, après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérilé, se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu’il appuie d’une observation pitoyable :
« L’aventure de Lothaire, dit-il, fut le premier scan- « date touchant le mariage des têtes couronnées en Oc- « rident*. » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut ; mais ce qui suit est exquis : « Les anciens Romains « et les Orientaux furent plus heureux sur ce point s. »
Quelle insigne déraison ! Les anciens Romains n’avaient point de rois; depuis, ils eurent des monstres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu’elle a produit. Nous aurions aujourd’hui des monstres, ou la polygamie, ou l’un et l’autre, sans les Papes.
Lothaire ayant répudié sa femme Theutberge pour épouser Waldrade, avait fait approuver son mariage par deux conciles assemblés, l’un à Metz, l’autre à Aix-la- Chapelle. Le Pape Nicolas I" le cassa, et son successeur, Adrien II, fit jurer au roi, en lui donnant la communion, qu’il avait sincèrement quitté Waldrade (ce qui était cependant faux), et il exigea le même serment de tous les seigneurs qui accompagnaient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus, Voltaire n’a pas manqué de nous dire que tous les historiens n’ont pas manqué de crier au miracle1 * 3 4. Au fond, on est étonné souvent de choses moins étonnantes ; mais il ne s’agit point ici de |miracles; contentons-nous d’observer que ces grands et mémorables actes d’autorité
1. Voltaire, Essai sur l'Histoire générale, t. 111, ch. ci, p. SIS; ch. cil, p. Si 0.
ï. Id-, ibid., t. I, ch. itx. p. 449.